A propos des Objecteurs de croissance
(Suite à l'entretien avec Jean Marie Robert, paru dans le n°20 d'IPNS
J’ai été bien intéressé par l’article «Objecteurs de croissance». Je note toutefois quelques approximations comme de faire démarrer l’idée de développement et de croissance économique à 1949 (certains le reconnaissent déjà dans le «Croissez et multipliezvous » de l’Ancient testament). Une erreur aussi : Roegen n’a jamais eu le prix Nobel. Plus que l’erreur, c’est l’idée même que l’attribution d’un prix Nobel d’économie puisse constituer une quelconque qualification. D’autant plus que ce prix Nobel n’en est vraiment pas un : c’est simplement un prix attribué par la Banque de Suède que l’académie Nobel suédoise autorise à prendre le titre de prix Nobel. Nos amis de la décroissance songeraient-ils à se prévaloir d’un prix attribué par la Banque centrale européenne ou la Banque de France ?
Quant à la révolution apportée dans l’économie par le deuxième principe de la thermodynamique (l’entropie), j’ai quelques amis
dans les sciences dures qui restent toujours pantelants devant l’utilisation des lois de la physique dans les sciences humaines (théorie des quanta, principe d’incertitude, théorème de Gödel, etc.). Que les analogies puissent être heuristiques, bien sûr. A condition de les contenir dans certaines limites et de ne pas se prévaloir de résultats obtenus hors du domaine de compétence. De plus, pourquoi vouloir aller chercher à toute force l’appui d’une science si souvent décriée par ailleurs ? En tout cas, pourquoi ne pas avoir la sagesse et la modestie d’un Bourdieu dont il n’y a guère de doute que l’idée de sa théorie des champs en sociologie doit beaucoup à une analogie aux champs de forces en physique (gravité, électromagnétisme, etc.). Il n’y fait jamais allusion et développe sa théorie dans son domaine, sans jamais dire «puisque deux atomes fonctionnent comme cela, deux humains fonctionnent comme cela», ce qui
serait évidemment ridicule.
Je m’interroge également toujours dans les références citées dans la suite de l’article s’il s’agit du Serge Latouche de Essai sur une anthropologie sociale freudo-marxiste ou de celui de Le pari de la décroissance ? du Jacques Ellul des Cahiers de la foi, de Conférence sur l’apocalypse de Jean ou de celui de Le bluff technologique ? du André Gorz de Stratégie ouvrière et néocapitalisme, ou de celui de
Capitalisme Socialisme Écologie ? du Castoriadis de Comment lutter et Prolétariat et organisation ou de celui de Fenêtre sur le chaos ? du François Partant grand banquier colonial ou de celui de La Fin du développement ?
Je me demande aussi toujours si ceux qui parlent ou écrivent ont vraiment lu récemment ce dont ils parlent et s’ils adhèrent vraiment et appliquent pour eux Une société sans école ou Némesis médicale d’Illich et s’ils sont capables d’expliquer clairement le contenu de L’Institution imaginaire de la société de Castoriadis. Enfin, je suis toujours surpris de la réitération des modes de pensée, comme si la pensée humaine ne pouvait fonctionner que de la même manière quelque soit le sujet.
La catastrophe que prévoient et craignent les objecteurs de croissance prend inexorablement une majuscule
(comme Dieu d’ailleurs). La certitude est absolue sur son arrivée comme celle de l’avènement de la dictature du prolétariat pour les marxistes du siècle dernier, comme celle que « les forces productives ont cessé de croître » du programme de transition de Trotsky ou… comme celle de la fin des temps en 1974 par la bataille d’Armagedon des Témoins de Jehova. «De toute façon, ce que je dis est inéluctable », ultime argument contre le doute et la discussion; souvent énoncé successivement par les mêmes personnes au fil de leur conviction (voir ci-dessus Latouche, Gorz, Castoriadis…).
Curieux également
ce recours systématique aux experts et aux scientifiques, et donc à l’expertise et à la science d’ordinaire si radicalement critiquées et décriées, quand ils sont des vôtres.
Christian Vaillant
Faux la Montagne
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