Le 5 septembre 2025, le Maroc gagne 5-0 contre le Niger et se qualifie officiellement pour la coupe du monde 2026. Une victoire qui se célèbre dans une ambiance de liesse, dans un stade flambant neuf, le complexe Moulay Abdellah, inauguré ce soir-là, dont la reconstruction avait été terminée en juillet, quelques semaines plus tôt. À cette occasion, le président de la FIFA venu visiter ce stade avait constaté qu’il figurait parmi « les stades les plus modernes, les plus efficaces et les plus magnifiques de la planète, propulsant ainsi le Maroc parmi l’élite du football mondial ». Et de conclure : « Ce stade est un bijou qui véhicule l’image d’un Maroc moderne, tourné vers l’avenir et qui a choisi le football pour unir le monde ». Touristes de tous les pays : le rendez-vous est donné pour 2030.
Le 5 septembre 2025 se tiennent aussi les funérailles du père de Nasser Zefzafi, autorisé par l’administration pénitentiaire à quitter exceptionnellement sa cellule pour participer à la cérémonie. Nasser Zefzafi purge une peine de 20 ans de prison pour « complot visant à porter atteinte à la sécurité de l’État ». Il était en effet l’une des figures du Hirak en 2016-2017, mouvement pendant lequel la région du Rif s’est soulevée intensément et pendant plusieurs mois dans un espoir de justice sociale. Sous le gouvernement El Othmani, ce mouvement avait été taxé de nourrir des velléités séparatistes et n’a pas rencontré une adhésion massive dans le reste du pays. Une foule de personnalités publiques et d’habitants du Rif est venue assister aux funérailles. Nasser Zefzafi saisit l’occasion d’improviser un discours : « Ce que nous voyons aujourd’hui réchauffe le coeur, et c’est en réalité un message clair et explicite que nous sommes les enfants de cette patrie. Et quand je parle de la patrie, je ne parle pas seulement du Rif, mais de chaque parcelle du pays », dit-il, un keffieh autour du cou. Il rappelle son attachement à sa marocanité et que les problèmes du Rif sont les problèmes de tout le Maroc. Et il le redit : il n’est désolé de rien.Trois jours plus tard, c’est la coordination nationale des victimes du séisme d’Al Haouz (8 septembre 2023) qui se réunit devant le parlement. Parce que, pendant que le Maroc investit des milliards pour la coupe d’Afrique 2025 et la coupe du monde 2030, certains des sinistrés du tremblement de terre vivent encore sous les tentes. L’inefficacité des services publics et la corruption paralysent l’aide aux plus démunis, et une colère sous-jacente se fait jour. Les priorités du pays semblent tout à fait déconnectées d’une réalité sociale alarmante.
À cette même période, en seulement dix jours, huit femmes enceintes sont mortes après un accouchement par césarienne à l’hôpital d’Agadir. Des conditions sanitaires désastreuses et l’absence de médicaments ont révélé au grand jour la faillite des services publics du pays. Agadir est pourtant l’une de ces vitrines que le gouvernement aime tant mettre en avant. Il s’agit de la deuxième ville la plus touristique du pays, et le premier ministre Aziz Akhannouch, l’homme le plus riche du Maroc après le roi, est aussi président du conseil municipal de la ville. Dans les jours qui suivent ces morts à l’hôpital, les habitants et les soignants se mobilisent pour protester. L’analyse de la situation est sans appel : c’est la négligence du pouvoir qui a tué ces femmes.Dans ce contexte où des femmes meurent à l’hôpital, où des sinistrés du séisme sont encore sous les tentes, les Marocains voient sur leur écran les révoltes au Népal et l’incendie du parlement. Début septembre, un serveur est créé sur la plateforme Discord. Il s’appelle Gen Z 212. Ce serveur devient l’espace de politisation de premier plan. Deux semaines avant la première manifestation du 27 septembre, le Discord s’organise comme une agora numérique – le mouvement invite des journalistes pour discuter de la situation politique du pays, reparle du printemps arabe et du Hirak du Rif en 2016. De jour en jour, le serveur grossit et compte des milliers de membres. On y discute stratégie, formes d’organisation et mobilisation. Le rendez-vous est donné dans les rues du pays.
Le Maroc n’est pas un habitué du mouvement social, non pas par absence de politisation, mais parce qu’il est impossible d’aller dans la rue autrement que la peur au ventre. Le régime est tenu d’une main de fer, et les moyens de répression et de surveillance sont massifs pour le pays. Dès la première journée, l’entièreté des forces de l’ordre disponible est mobilisée. Les consignes qui leur ont été données pourraient être résumées ainsi : arrêter massivement les manifestants, empêcher tout regroupement, humilier celles et ceux qui auraient eu le courage de braver les interdictions. Malgré cela, nous sommes témoins de la détermination des Marocains à revendiquer leurs droits. Dans les rues du pays, on scande « Liberté, Dignité, Justice Sociale », « Le peuple veut la fin de la corruption », ce, malgré le fait que chanter de tels slogans est passible d’arrestation et de passage à tabac. Se joue aussi le fait de reconquérir le droit de manifester. Au lendemain de cette première journée, le serveur Discord compte plus de 150 000 membres.
Les images des voitures de police fonçant dans des manifestants à pied ont fait le tour du monde. Elles montrent bien que la police marocaine n’a pas peur de tuer. Dans la nuit du 1er octobre 2025, trois personnes ont été assassinées à Laqliaa, à 20 kilomètres d’Agadir. Elles ont été abattues alors qu’elles dansaient sur des voitures de police, vêtues d’uniformes récupérés dans un commissariat. Parmi les victimes, un étudiant en cinéma, Abdessamad Oubalat, venu documenter les évènements. Les identités des deux autres personnes n’ont pas été rendues publiques. Les policiers n’ont jamais été inquiétés.En réponse aux manifestations, 2400 personnes sont appelées à se rendre devant la justice. L’association marocaine des droits humains (AMDH) alerte sur l’iniquité des procès : l’essentiel d’entre eux conduit à des condamnations, dont plusieurs atteignent les trois, quatre, voire quinze ans de prison. Face à la répression, le mouvement décide, toujours sur Discord, de faire une pause. Face à la quantité de personnes arrêtées, le mouvement prend une tournure visant à réclamer la libération des prisonniers politiques. « Free Koulchi » « libérez tout le monde » devient l’un des mots d’ordre principaux.
Le Maroc est un pays où le peuple a fait la révolution avec le Roi. Pour arracher son indépendance en 1956, le Maroc a réclamé le retour du sultan exilé, retour qui a symbolisé la fin du protectorat français et la reconquête de la souveraineté du peuple sur sa terre. Dans l’imaginaire marocain, le Roi peut donc être parfois perçu comme une sorte d’arbitre - il a le pouvoir de révoquer le gouvernement et de mettre en œuvre les demandes populaires.Le 3 octobre, la Gen Z 212 rédige un « document populaire » à l’adresse du monarque, où il synthétise un ensemble de revendications qui s’appuient sur la Constitution du pays dont la réécriture avait été obtenue à l’issue du printemps arabe. C’est pourquoi la lettre commence ainsi « Nous, jeunes du Maroc, souffrant d’une vie quotidienne difficile et d’un écart entre les droits constitutionnels proclamés et leur mise en œuvre, vous adressons ce document populaire, porteur d’un espoir et d’une conviction que le Trône sera toujours le garant de l’unité de la Nation, de la sécurité de son peuple et de ses libertés ». Dans le document figure la demande de dissolution du gouvernement actuel, la poursuite du personnel corrompu, le renforcement de l’accès à la santé, l’emploi et l’éducation, la garantie de la liberté d’expression et le droit de manifester, et bien entendu, la libération de tous les détenus et de tous les prisonniers d’opinions, des mouvements populaires et étudiants.
Le 10 octobre 2025, le roi s’adresse à la Chambre des représentants dans son habituel discours au parlement. Devant les députés, il ne dit rien du mouvement, rien des colères, rien des émeutes ni des morts. Il se contente de dire que le pays doit se fixer comme priorité « la création d’emplois pour les jeunes » et demande une accélération de la politique en termes d’éducation et de santé. Il affirme platement qu’il ne doit y avoir aucune antinomie entre les grands projets nationaux (entendre ici la coupe du monde) et les programmes sociaux. Il n’a pas révoqué qui que ce soit. Il a conservé intact ce gouvernement de la coupe du monde. Une loi est promulguée, le 19 Octobre, allant dans le sens d’un « effort budgétaire » en 2026 dans les services publics. Désamorcé par le silence royal, le mouvement peine à retrouver un second souffle.
Pourtant, dans la population, le ressentiment reste fort : pour la plupart ces promesses ne répondent à rien. En 2017, les Ultras Eagles du Raja, club de Casablanca, chantaient dans les tribunes de leur stade « f bladi dalmouni », « dans mon pays ils m’ont maltraité », chant qui est resté le symbole d’une génération en proie au désespoir. Dans le dernier couplet, les ultras scandent : « Vous avez volé les richesses de notre pays, les avez partagées avec des étrangers, vous avez détruit toute une génération ». Pendant le mouvement, les Ultras de différents clubs lancent des appels au boycott des matchs de la CAN. Les supporters de l’équipe nationale également, estimant que leur rôle ne se limite pas à être dans les tribunes, mais aussi à se positionner sur les enjeux politiques du pays. Eux aussi semblent prêts, à l’approche de la coupe d’Afrique, à briser la vitrine du foot-spectacle. Le temps des émeutes est en pause, et le pouvoir, en apparence inatteignable, déploie sans aucun doute en coulisses tous ses moyens pour empêcher qu’elles ne reprennent. Sur les serveurs, on se sait infiltré, épié, surveillé, mais sans apaisement aucun.