Svoboda veut dire “liberté“ en russe, ce mot figurait sur les drapeaux rouges des troupes mutinées à La Courtine durant l'été 1917. Nous vous en avons déjà parlé à différentes occasions, et cette histoire commence à être enfin bien connue. Ce ne sera donc pas le sujet de l'article. Nous préférons mettre l'accent sur toute la réflexion et le travail conduisant à la naissance d'une bande dessinée historique. Florian, à l'origine du projet, a découvert cet épisode tragique dans le roman de Didier Daeninckx “La der des der“, fidèlement adaptée en BD par le célèbre Jacques Tardi. Il a ensuite beaucoup lu. Et cette plongée dans l'univers des soldats de 14-18, a fait remonter un souvenir : lorsque gamin du côté de Féniers, il faisait des promenades à dos d'âne, conduit par un vieil homme, M. Viban, qui lui disait : “j'ai été gardien des russes à La Courtine après leur mutinerie“.
Mais le vieil homme n'est plus là et il a fallu aux auteurs recourir à une abondante documentation : récits, films, photos et témoignages (il y en a peu). La base est constituée par le livre de Pierre Poitevin : “La mutinerie de La Courtine“ (1938), œuvre longtemps tombée dans l'oubli. Les auteurs ont aussi bénéficié de la participation d'un historien, à l'expertise reconnue : Rémi Adam, qui signera la postface. Comme la plupart des scénaristes, Florian a eu du mal à trouver un illustrateur.
Ce fut finalement Manoï. Ensemble, ils ont décidé d'une présentation originale : la BD commence en noir et blanc, la couleur apparaît avec l'arrivée à La Courtine. Ils ont suivi la chronologie complète du corps expéditionnaire russe, depuis la formation des brigades à Moscou (début 1916) jusqu'à la répression de la mutinerie (prisons, camps, bagne …), et enfin le retour très tardif au pays natal (1920). L'histoire respecte scrupuleusement les faits, toutefois Florian et Manoï, ont souhaité les compléter par la présence de quatre soldats fictifs.
Ce sont eux qui permettent la richesse des dialogues, avec beaucoup de phrases réellement prononcées, durant le très long voyage depuis l'Orient russe, puis dans les tranchées, et à La Courtine même. Un ouvrage à découvrir fin 2018.
Florian et Manoï ont participé aux animations du centenaire organisées à La Courtine en 2017, puis ont exposé des planches et esquisses à l'Atelier de Royère (novembre 2017). On peut aussi retrouver Florian dans une émission de Radio-Vassivière :http://radiovassiviere.com/
Rappelons les événements. Pendant la guerre de 1914-1918, la Russie est l’alliée de la France et des troupes russes se battent sur le front français. En 1917 éclate en Russie la révolution qui ne laisse pas indifférents des éléments russes qui se demandent ce qu’ils font dans une guerre qui ne les concerne plus, au moment où prend fin le régime tsariste. Au camp de La Courtine, en Creuse, du 16 septembre au 19 septembre 1917, se mena une lutte fratricide entre la première Brigade russe qui ne veut plus faire la guerre, veut rentrer au pays pour partager les terres et faire la révolution, et les éléments de la troisième Brigade, demeurée fidèle au tsar et épaulée par les gouvernements russe et français. Les soldats russes loyalistes, avec l’aide logistique française, pilonneront le camp de La Courtine où sont repliés les russes rebelles. Les combats dureront trois jours et trois nuits, se terminant au corps à corps. Les chiffres officiels parlent de sept morts, mais officieusement, d’après le calcul du reste des soldats de la première Brigade, ce chiffre atteindrait entre 600 et 800 morts.
C’est autour de cette histoire que vient de sortir un ouvrage détaillé de Rémi Adam, que nous vous présentons ici, ainsi qu’un autre livre qui nous parle, lui, de l’actualité de l’armée en France aujourd’hui.
Collection Histoire
Après différentes lectures sur ce sujet et ceci malgré la rareté sur le thème, traité souvent de manière trop militaire ou d’un point de vue pro-gouvernemental, l’ouvrage de Rémi Adam décrit de façon précise les différentes étapes du corps expéditionnaire russe en France : la description du voyage conté par Georges Zamoutine (présent au camp de la Courtine lors de la sédition), l’arrivée en France, l’envoi sur le front près d’Auberville, leur hécatombe en Champagne durant l’offensive Nivelle, le vent de révolte qui s’installe dans l’esprit des soldats et bien sûr leur insurrection au camp de la Courtine.
Le livre contient des sources multiples inédites : archives, témoignages de soldats, lettres censurées à l’époque et l’après la Courtine : Ce qu’il advînt de ces troupes avant leur retour au pays deux années plus tard. Bref, si vous êtes intéressé par cette révolte et que vous recherchez des informations complètes sur cette période, c’est le livre à lire.
IPNS : Comment et pourquoi est née l’association ?
La Courtine 1917 : L’association est née il y a 8 ans par la décision commune de citoyens de la région mais pas seulement, de passionnés d’histoire, des pacifistes, des libres penseurs, des historiens, d’élus, dont le maire de La Courtine, et de descendants de soldats russes qui furent sur le front français en 1916-1917.
Les fondateurs de l’association furent une cinquantaine à se rassembler le 24 janvier 2014 à la salle polyvalente de La Courtine, tous animés par la volonté de soulever la chape de plomb reposant sur cette histoire singulière et incroyable et si méconnue : celle des 16 500 soldats russes qui étaient en Creuse à l’été 1917 et des 10 300 d’entre-deux qui se mutinèrent pendant 3 mois au camp militaire, pour être sauvagement réprimés, canonnés et mitraillés les 16, 17 et 18 septembre.
Lors de cette première assemblée, des statuts y furent longuement discutés et adoptés, un conseil d’administration et un président en la personne de Jean-Louis Bordier y furent également élus. Depuis, La Courtine 1917 est devenue une association d’éducation populaire, nationale, historique et mémorielle. Elle est reconnue par les pouvoirs publics comme Organisme d’Intérêt Général (OIG) à caractère culturel et scientifique. Elle a organisé en 8 ans, dans des dizaines de départements, près de 80 conférences, présentations, débats, expositions, projections de films. Elle a aussi organisé pendant 3 jours à La Courtine en septembre 2017 « Les Journées du centenaire » commémorant le centième anniversaire de la présence en Creuse des soldats russes et leur mutinerie. Toutes ces initiatives, qui ont rassemblé des milliers de personnes depuis 8 ans, témoignent de l’intérêt de celles-ci pour la transmission de l’histoire.
IPNS : Parmi vos actions, vous éditez des Cahiers semestriels de près de 50 pages consacrés au corps expéditionnaire russe durant la première guerre mondiale et à la révolte de la Courtine en 1917. Le douzième vient de sortir. Mais y a-t-il encore des choses à découvrir sur ce sujet ?
LC1917 : En toute franchise, sur cette histoire des soldats russes et de leur mutinerie, nous sommes nous-mêmes étonnés par la somme et la diversité des documents, photos, témoignages, récits de vie, etc. auxquels nous avons eu accès et que, pour certains, nous avons publiés au cours de ces 8 années dans notre revue.
Près de 400 de ces soldats qui ne rentrèrent pas en Russie en 1920, restèrent en France pour y travailler et fonder des familles. Une vingtaine de descendants, petits-fils, petites-filles qui sont membres de notre association, nous apportent régulièrement des récits et documents passionnants concernant leurs grands-pères. C’est encore le cas dans ce dernier numéro de mars 2022 avec le récit de l’épopée de Feodor Zholobov, un tailleur-couturier soldat de la 1re brigade qui était avec les mutins à La Courtine.
Également dans ce numéro, nous publions un article d’un historien et chercheur russe, Maxim Tchiniakov, spécialiste du corps expéditionnaire russe qui collabore régulièrement avec notre association. Dans cet article inédit, nous apprenons l’existence et le rôle de 4 associations et organisations de la société civile franco-russes qui se sont constituées entre 1916 et 1920 pour venir en aide aux soldats.
Dans le numéro 8 des Cahiers, nous avons publié une interview parue en 1960 dans la revue Musica, celle de Paul Le Flem, compositeur de musique français, interprète auprès des brigades russes, qui dirigeait à La Courtine un orchestre de 80 soldats-musiciens-mutins !
Dans les 2 prochains numéros des Cahiers, nous allons publier un document inconnu de la quasi-totalité de nos lecteurs, y compris de ceux qui s’intéressent de près à cette histoire des soldats russes en France. Il s’agit d’un feuilleton en 15 numéros paru fin 1934 début 1935 dans un hebdomadaire pacifiste de l’époque « La Patrie Humaine » sous la plume de Charles Steber. Ce dernier est venu à La Courtine au début des années 1930, il a enquêté auprès de la population, il a rencontré en URSS des soldats qui étaient à La Courtine et il a écrit ce feuilleton saisissant qui s’intitule « La Saint Barthélémy Anti-marxiste de 1917, récit des massacres organisés des contingents russes à Brimont et à La Courtine ».
Et nous avons encore beaucoup de pépites de ce type sous le coude…
IPNS : A côté de cette publication, avez-vous d’autres actions ou projets ?
LC1917 : Voici en résumé quatre de ces projets qui pour trois d’entre eux vont voir le jour en 2022.
Après avoir co-édité un premier livre en 2017 avec les Ardents Editeurs : « Le Limousin et la Révolution russe », nous publions au mois de mai prochain les mémoires d’un soldat russe, mutin de La Courtine. L’ouvrage publié en URSS en 1960, est traduit aujourd’hui pour la première fois par notre association. L’auteur, Dimitri Lissovenko, raconte en détail son parcours de soldat de la 1re brigade du corps expéditionnaire russe en France entre 1916 et 1918. Il dévoile avec précision l’organisation de la mutinerie de La Courtine à l’été 1917 et sa répression. Déserteur d’une compagnie de travailleurs à Besançon, emprisonné en Suisse, il est rapatrié en Russie en 1918.
Le « Chemin de Mémoire » à La Courtine embarquera le visiteur sur la trace des mutins par une scénographie créative avec panneaux photos, textes, fresques, installations numériques et sonores… Ce sera un circuit pédestre accessible à tous. Ce projet est porté par la Communauté de communes Haute-Corrèze Communauté, soutenu par la commune de La Courtine, la Région Nouvelle-Aquitaine, les conseils départementaux de la Corrèze et de la Creuse, la DRAC, la DDCSPP. Avec l’association, nous en sommes les initiateurs, les conseillers scientifiques et co-animateurs du Comité de pilotage. La communauté de communes est maître d’œuvre de ce projet. Le Chemin de mémoire devrait voir le jour en 2023 avec une inauguration prévue pour juin 2023.
Cette pièce qui retrace l’épopée des soldats russes est coproduite par La Courtine 1917 et « L’Atelier du Soir » de Limoges, association qui donne des cours de théâtre (https://www.atelier-du-soir.fr/).
Le recrutement des 8 comédiens a été réalisé à Limoges, avec le concours de Frédéric Choffel, auteur et metteur en scène de la pièce. La première représentation aura lieu à Ussel le samedi 25 juin à 20h30 au Centre culturel Jean Ferrat, la seconde à La Courtine le 26 juin à 15h, jour de l’arrivée des mutins russes à La Courtine en 1917. La pièce est destinée à être jouée le plus possible en Limousin et ailleurs en France. Les lecteurs d’IPNS qui souhaiteraient faire venir la troupe dans leur commune peuvent contacter l’association.
Il s’agit d’un concours d’écriture de nouvelles sur le thème « Les soldats russes à La Courtine en 1917 ». Il est lancé depuis la mi-janvier auprès des élèves de 1re des lycées du Limousin, de La Rochelle et de Rochefort. Le jury constitué nationalement, est composé d’enseignants, d’historiens, d’écrivaines, de représentants d’établissements culturels, de descendants des soldats russes, d’adhérents de La Courtine 1917, au total 12 personnes. Nous venons d’être contraints de reporter cette initiative en 2023 pour deux raisons : les retards et la désorganisation dans les programmes des lycées provoqués par la situation sanitaire et d’autre part la situation politique du moment avec la guerre et l’occupation de l’Ukraine. Force est de constater que la situation en 1917 était l’inverse de celle d’aujourd’hui : les soldats russes sous la conduite d’un autocrate font la guerre et sèment la mort alors que les soldats russes à La Courtine il y a 105 ans s’étaient révoltés pour ne plus faire la guerre et ont écrit ainsi avec leur mutinerie une des plus belle page du pacifisme.
L’association La Courtine 1917 poursuit depuis 7 ans son travail de recherche et de diffusion autour de l’histoire des mutins russes de la Courtine durant la première guerre mondiale (on en reparlera dans un prochain numéro).
Une de ses réalisations est l’édition de Cahiers dont le 11e numéro est sorti en septembre. Au sommaire un article d’un historien russe, Maxim Chiniakov, sur le transport des troupes russes de 1916 à 1917 de Russie en France ou la biographie d’un soldat russe, Féodor Zholobov, par son petit-fils, Vania Joloboff : « Après son engagement dans la brigade russe et sa venue en France, puis son séjour à La Courtine, mon grand-père est resté en France. » Trajectoire individuelle et grande histoire se côtoient dans cette revue de plus de 40 pages qui explore à fond une histoire aujourd’hui plus que centenaire.
Pour le commander (12 €) www.lacourtine1917.org
"Les Limousins", écrivait au XVIIIème siècle l'intendant Bernage dans un rapport à la Cour, "sont laborieux, durs à leurs affaires, craignant le mépris, durs sur le recouvrement des deniers royaux", sans cesse animés par "un esprit de révolte, de sédition et de mauvaise volonté". Un ensemble de traits qui sied particulièrement aux gens du plateau et qui explique en partie cette singularité sociologique qu'est la paysannerie "rouge". L'autre explication, c'est évidemment le phénomène des migrations temporaires : le paysan, en partant à Paris ou à Lyon, y devenait prolétaire, découvrait la culture ouvrière naissante, les "classes dangereuses" et, selon le rapport d'un préfet de la Corrèze, les "plus détestables doctrines" des premiers penseurs socialistes. Martin Nadaud raconte précisément cette évolution dans ses Mémoires de Léonard.
Dès avant, le plateau, malgré son isolement, avait participé aux grands déferlements de l'histoire. Il n'est pas certain que la Révolte des Croquants, à la fin du XVIème siècle, qui ravagea la région jusqu'en Périgord, se soit enflammée à Crocq, comme ont pu déduire certains historiens de la parenté étymologique des deux noms ; mais cette révolte y a été dure et mortellement matée, sur tout le plateau et ses abords. La Révolution y a été bien accueillie, et la région, contrairement à d'autres, ne rechigna pas à envoyer des volontaires défendre la République naissante. Cela changea sous l'Empire et les guerres napoléoniennes : le plateau devint alors un lieu de refuge pour les déserteurs et les réfractaires.
Mais c'est avec la révolution industrielle et l'accroissement de grande ampleur de l'émigration maçonnante que la personnalité rebelle du plateau s'affirma nettement. De Lyon, les maçons avaient rapporté la devise des canuts révoltés de 1834, "vivre en travaillant, mourir en combattant", devise plusieurs fois relevée par les rapports de police lors de troubles locaux. "Chaque émotion de la population parisienne" écrit l'historien Alain Corbin, "se traduira par un bain de sang pour la population limousine". Il fut établi un décompte des Limousins arrêtés à Paris après la répression des journées de juin 1848 : 427 dont 309 de l'émigration maçonnante. Parmi eux 95 "meneurs" qui furent "transportés" dans les bagnes de Nouvelle-Calédonie, d'Algérie et de Guyane. C'est le canton de Felletin qui paya le plus lourd tribut, avec huit déportés.
Récidive avec la Commune de Paris. Après la Semaine sanglante, du 21 au 26 mai 1871, pendant laquelle plusieurs milliers d'insurgés (chiffre incertain, entre 17 et 20 000) furent tués sur les barricades ou fusillés sur-lechamp, le gouvernement versaillais procéda à 24 584 arrestations, dont 1514 émigrés limousins. La répression nécessita un gros travail de renseignements. Le préfet de la Creuse, deux mois après la fin de la tragédie, note "le nombre relativement considérable de Creusois qui ont pris part, à Paris, à la lutte criminelle". Le maire de Vallière, sur le versant nord du plateau, écrit son inquiétude : "les feuilles les plus incendiaires, Le Père Duschesne, Le Cri du peuple (le journal de Jules Vallès), Le Vengeur, n'ont cessé de circuler ici, apportées par ceux qui quittaient Paris. Les dépêches annonçant les succès de l'armée, affichées par mes ordres, étaient l'objet de commentaires les plus malveillants. Toutes les nuits les affiches étaient arrachées". Après la fin des combats, dit-il, "la chute de la Commune a été accueillie comme une défaite et un malheur public". Le juge de paix de Treignac, sur le versant sud, abonde dans le même sens : "on sent que, depuis le règne de la Commune de Paris, l'esprit public s'est perverti, que l'union et la confiance ont disparu, le terrain est brûlant, chacun attend avec anxiété l'avènement de l'ordre des choses qu'il a rêvé". Le même état d'esprit est noté dans les villes qui entourent le plateau : Bourganeuf, Aubusson, Ussel. La rumeur court la région que les insurgés du pays, qui ont réussi à échapper à la répression, sont revenus constituer des maquis pour continuer la lutte. Sans doute y a-t-il eu des retours clandestins et des proscrits cachés dans les villages jusqu'à l'amnistie du 14 juillet 1880, mais une enquête, diligentée à l'époque par le procureur d'Aubusson, ne décela rien de véritablement menaçant pour l'ordre public.
La grande affaire qui eut pour cadre le plateau lui-même fut l'affaire du soviet de La Courtine, en 1917, l'année des mutineries sur le front de soldats épuisés par l'interminable Première Guerre mondiale. Le contingent russe, 16 000 hommes, travaillé par la propagande bolchévik, fut, par peur de la contagion révolutionnaire, replié sur le camp militaire. Il s'y révolta et y créa des conseils (soviets) qui exigèrent leur rapatriement. L'armée encercla le camp et régla l'affaire à coup de canon. Bilan officiel : onze morts. Deux cent, en réalité, selon le journaliste américain John Reed dans Dix jours qui ébranlèrent le monde. L'historien creusois Georges Dauger, qui estime que "la question se révèle insoluble", s'en tient à une fourchette de cent à trois cents morts.
Cette affaire, pourrait-on penser, ne concerne le plateau que de manière extérieure. Les Russes retirés du front auraient aussi bien pu être dirigés sur un autre camp, la Braconne en Charente ou le Larzac en Aveyron, et leur sédition s'est faite en vase clos. Sans doute, mais ce qui ramène à l'esprit du plateau, c'est que ces soldats exilés avaient tissé des liens amicaux avec les populations autochtones. Amicaux et parfois plus : l'un des principaux animateurs du soviet, l'ukrainien Afanassi Petrovitch Globa, s'était mis en couple avec une fille du pays. Et lorsque les mutins redescendirent en files de prisonniers vers Limoges pour être réexpédiés en Russie, l'encadrement militaire français de ces colonnes, raconte le journaliste limougeaud Pierre Poitevin qui consacra ensuite un ouvrage à l'affaire, fut pris à partie par les habitants des bourgs et des hameaux traversés : "Laissez les donc tranquilles, ces pauvres Russes, ils ne veulent plus de la guerre, et ils ont raison ; nous autres on n'en veut plus non plus".
Ce n'est pas tous les jours que sort un livre tout entier consacré au plateau de Millevaches. On doit ce beau cadeau aux éditions Culture et Patrimoine en Limousin dont on a déjà salué dans IPNS la qualité des productions. Ce fort bel album consacré au Millevaches a toutes les qualités des autres ouvrages que publie cet éditeur régional, et en particulier ceux déjà parus dans la collection "Regards" dont il est le cinquième volume : iconographie riche et nombreuse, mise en page impeccable, impression soignée, alliance harmonieuse entre le texte et l'image. Bref de la belle ouvrage qui fait rêver… Quoi, ces paysages superbes, ces sublimes panoramas, cette nature magnifique, à la fois sauvage et domestiquée, c'est chez nous ? Et oui, nous vivons bel et bien dans cet écrin majestueux dont la beauté et la grandeur ont de quoi faire tourner la tête. L'utilisation par le photographe Patrick Fabre du boîtier panoramique n'y est pas pour rien. Mais même les détails subtils, là d'unmur grignoté par un lichen, ici d'une vieille croix, ailleurs du tronc tordu d'un bouleau, conspirent à faire de ce pays le repère magique d'elfes ou de personnages mystérieux. Car, et c'est le parti pris de l'ouvrage, ses habitants sont à deviner, à imaginer. Pas un homme sur tous ces clichés. On se doute qu'ils existent, bien sûr, par les traces qu'ils ont inscrites dans le paysage : plantations de résineux ou clôtures des pâtures. Mais c'est comme s'ils avaient déserté, étaient partis depuis peu, laissant une nature parfaitement entretenue mais subitement abandonnée. Déjà, au milieu de la route, l'herbe a repris du poil de la bête. Elle envahit les vestiges immobiles de la nécropole de Soubrebost ou des thermes des Cars. Les seuls personnages que montre le photographe sont figés dans le granit de l'église de Tarnac. Même les créations les plus contemporaines comme les sculptures d'Andy Goldsworthy ont l'allure millénaire des rochers caressés par les eaux tumultueuses de la Vézère ou de la Maulde. Un plateau immémorial et sans hommes, austère et magnifique, sévère et grandiose, presque mythique si, en ouvrant notre fenêtre, nous ne le découvrions pas chaque matin ainsi.
Le texte de Georges Chatain tente de ramener un peu ces hommes, leur histoire, leurs luttes et leurs espoirs, dans ce pays légendaire dont le photographe a décidé de les exclure. Pour commencer à vrai dire par les réinscrire dans le plus ancien des passés. Comme il le rappelle le Limousin a été une terre d'élection pour les préhistoriens. La première sépulture néandertalienne n'a-t-elle pas été trouvée en 1908 à la Chapelle aux Saints près de Brive ? Au moment où l'homme de la Chapelle aux Saints vivait, "le plateau était une toundra venteuse et déserte et les chasseurs paléolithiques n'y montaient qu'épisodiquement".
Puis commence la longue procession des générations qui peu à peu façonnèrent le pays qui est aujourd'hui le nôtre : premiers agriculteurs du Néolithique, Gaulois (c'est alors "que le plateau entre véritablement dans l'histoire"), Romains, et bientôt, les moines du moyen âge. Et Georges Chatain de poursuivre avec l'épopée des émigrants, la saga des révoltés qui marquèrent tant l'esprit des lieux (voir l'extrait ci-dessus) et la grande entreprise des reboiseurs du XXème siècle. Il termine au plus près de nous en relevant les signes d'une "certaine modernité", faisant au passage un clin d'oeil à Télé Millevaches et IPNS…
Préfacé par l'inévitable Richard Millet, Un printemps sur Millevaches joue ainsi entre un passé quasi légendaire et un avenir incertain mais nullement fermé. Il a planté le décor dans lequel s'épanouissent d'autres saisons : celles d'une vie et d'un renouveau qui pourraient justifier demain un nouveau volume, plein des hommes et des femmes qui réinvestissent ici et maintenant ces hautes terres de la Montagne limousine.
39 euros.