Au début, nous cherchons des repères. Nous sommes plongés dans l'été africain, nous traversons un fleuve avec une batelière, puis la banlieue de la Métropole apparait, on y entend du créole et de la langue souche. Nous suivons une personne nommée Hakim qui nous fait visiter le quartier chaud de la ville avec ses maisons closes légales, puis une Grésille qui passe du travail du sexe au militantisme dans un lieu autogéré, et nous comprenons que ce monde ne brûle plus de pétrole, et que, depuis déjà quelques décennies, les humains doivent recycler les montagnes de déchets laissés par l'ère précédente - le moindre bout de carton prend une valeur énorme, recherché pour le maraîchage notamment. Politiquement, cela ressemble à notre société de contrôle, un vernis démocratique et une utilisation des technologies numériques, un cloisonnement de l'espace urbain en zones plus ou moins privilégiées et des possibilités de marges soumises à la répression.
Et puis, dans la deuxième partie du livre, nous partons avec Hakim sur la Montagne, dans l'En-Dehors. Un espace qui échappe - faute de moyens - au contrôle généralisé, et qui permet le développement d'une petite société rurale vivant grâce à l'ingéniosité de ses habitants et de leur lien avec le vivant foisonnant qui les entoure. Un espace que les lecteurs de nos contrées montagnardes et limousines trouveront sûrement étrangement familier.Et c'est là, au cœur de la forêt d'Arfeuille, parmi les châtains, les theils et les fayards, que l'écriture de Jocelyn Huë prend toute son ampleur. La forêt se manifeste comme un personnage à part entière, et l'enjeu narratif sera celui de sa préservation suite à un projet de coupe rase pour fournir la Métropole en bois-énergie. Les enjeux d'une lutte pour la préservation d'un milieu de vie sont finement analysés, la mise en scène de l'assemblée de défense de la forêt, ses dérives et contestations offrent un recul intéressant sur nos propres expériences, et la rencontre d'acteurs venus de différents horizons idéologiques et culturels pour occuper la forêt donne lieu à des scènes amusantes... On y croise des mystiques de différentes obédiences, des suprémacistes blancs, des déserteurs de la métropole et du monde des squats, des anciens, des nouveaux, et les mystérieux marrons, migrants clandestins réfugiés dans les collines.
Au delà de l'histoire, on retiendra surtout la force descriptive d'un milieu de vie, une expérience d'immersion sensorielle – l'énergie enfantine dans une fête autour d'un feu, la fraîcheur des maisons en pierres en pleine canicule, et aussi l'humidité terrible de semaines pluvieuses, dans un espace où l'humain doit interagir constamment avec les plantes, les animaux et plus largement avec les éléments, pour survivre physiquement, mais surtout psychiquement.Au cours de la lecture, la forêt d'Arfeuille sur la Montagne s'anime, et sa puissance nous accompagne une fois le livre refermé.Un univers à découvrir, une lecture vivifiante et bienvenue !