chauve-souris

  • Biodiversité des chiroptères et gestion forestière en Limousin

    Les chauves-souris sont des mammifères insectivores nocturnes repérant leurs proies grâce à un sonar très performant. Leur position de prédateur situé au sommet de la chaîne alimentaire et le nombre important d’espèces (26 en Limousin) à l’écologie plus ou moins spécialisée en font d’excellents indicateurs de la biodiversité de leurs milieux de chasse. La plupart des espèces sont plus ou moins étroitement liées à la forêt.

    grand murin

     

    Grâce à des détecteurs d’ultrasons permettant de transformer leurs signaux sonar en sons audibles et analysables, les spécialistes de la bioacoustique savent reconnaître les espèces et comptabiliser leur activité de chasse, selon une méthode créée en Limousin et diffusée largement en Europe à l’heure actuelle. C’est ainsi que les cortèges d’espèces (notamment celui des spécialistes forestières) et leurs indices d’activité (en nombre de contacts par heure) peuvent être utilement comparés entre différents types de milieux forestiers, afin de juger de leurs qualités écologiques.

    Le groupe mammalogique et herpétologique du Limousin a réalisé, en 2011 et 2012, une étude sur les chiroptères dans les forêts limousines. Des sites d’inventaires ont été sélectionnés au sein de sept grandes zones forestières représentatives de la diversité des forêts régionales (monts de Châlus, monts d’Ambazac, monts d’Auriat, région de Pontarion, plateau de Millevaches, massif des Monédières, bassin de la Dordogne) auxquelles s’ajoutent quelques massifs plus isolés, en plaine (Basse-Marche : bois du Ratier et lande de Thiat), sur pentes (gorges de la Grande Creuse) ou reposant sur des substrats géologiques particuliers (gabbros, éclogites) comme la forêt d’Epagne et la forêt de Blanchefort.

    Les résultats montrent que la biodiversité des forêts est très fortement dépendante de leurs richesses structurelles et compositionnelles : richesse en strates végétales (herbacées, arbustives, arborées intermédiaires et supérieures) et en essences (mélanges feuillus-résineux). La maturité est également un élément clé.  Ainsi, ce sont les futaies irrégulières mélangées avec maintien de semenciers âgés qui donnent les meilleurs résultats.

    Cette étude permet de formuler des orientations utiles à prendre par les différents acteurs de l’espace forestier (administrations, collectivités locales et territoriales, conservatoires des espaces naturels, professionnels de la filière bois, propriétaires) désireux de concilier biodiversité et production de bois. Elle conforte les résultats de nombreux travaux démontrant une corrélation positive entre la biodiversité et le degré de naturalité des forêts ; mais elle précise à l’échelle d’une région, ce qui semble être novateur, les interactions entre les chiroptères (richesse spécifique et niveau d’activité) et de nombreux types de peuplements forestiers (structuration, mixité, essences…). Elle apporte aussi des éléments originaux sur des essences exogènes actuellement prisées par les gestionnaires forestiers limousins, à savoir le Douglas et dans une moindre mesure le Chêne rouge.

     

    zone chiroptere limousin 2019

     

    À l’échelle du paysage 

    1. Favoriser la concertation entre propriétaires et gestionnaires pour créer ou maintenir une mosaïque compositionnelle (essences feuillues et résineuses différentes au moins d’une parcelle à l’autre) et structurelle (variation des modes de traitement d’une parcelle à l’autre), selon les exigences des essences concernées et les objectifs de production ;
    2. Au sein des massifs forestiers voués (ou susceptibles de l’être à terme) à la production de bois, mettre en œuvre l’acquisition d’îlots forestiers matures ou âgés dans un but conservatoire. La surface de ces îlots, selon la surface globale du massif, devra être au minimum cinq hectares, jusqu’à plusieurs dizaines d’hectares ; ils seront si possible dispersés dans le massif. À l’échelle d’une entité biogéographique, la surface cumulée de ces réserves biologiques devrait être de plusieurs centaines d’hectares pour prétendre à une conservation efficace de la faune forestière spécialisée. Le principe de gestion sur ces parcelles sera principalement basé sur la non intervention pour permettre l’évolution naturelle des successions et assurer à la faune et à la flore spécialisées un minimum de refuges non perturbés. Les organismes propriétaires et/ou gestionnaires de ces zones peuvent être très variés : CEN Limousin, PNR, ONF, collectivités, GDF, etc.

     

    À l’échelle de la parcelle 

    1. Limiter l’usage de la coupe rase à des surfaces inférieures ou égales à un hectare (l’optimum étant de 0,4 ha environ) ;
    2. Pour les propriétés de grandes surfaces ou les regroupements de propriétaires, tendre soit vers des unités de gestion de petite surface (un hectare ou moins) avec une diversité d’essences et de classes d’âge d’une parcelle à l’autre (irrégularité par bouquets), soit vers la régénération naturelle et l’irrégularité pied par pied ;
    3. Favoriser la transition des futaies régulières actuelles (douglasaies, sapinières, pessières, hêtraies) vers la futaie irrégulière pied par pied, en favorisant le mélange d’essences ;
    4. Lors des coupes rases ou d’éclaircies, conserver les feuillus morts ou sénescents ; ils ne gênent jamais la production et maintiennent une capacité d’accueil en gîtes pour les oiseaux et les chiroptères cavernicoles forestiers ; 
    5. Lors des coupes d’éclaircies, épargner les tiges de pionniers (ou post-pionniers), notamment les feuillus (bouleau, saules, tremble, merisier, châtaignier, chêne, etc.) ; ils ne gênent jamais l’essence de production (ils la soutiennent même au départ) et augmentent la biodiversité. Pour ces deux mesures (4 et 5), un effort particulier d’information auprès des entreprises de bûcheronnage doit être mené de la part des gestionnaires et propriétaires, car c’est souvent de la propre initiative des bûcherons que ces arbres sont éliminés pour « nettoyer » la parcelle de tout ce qui n’est pas jugé intéressant ;
    6. Ne jamais éliminer l’étage arbustif d’un peuplement ; dans le cas où la densité de cet étage gêne la régénération naturelle (cas fréquent avec le houx), réduire la couverture arbustive par taches sans élimination complète.

     

    En savoir plus : Barataud M. & Giosa S., 2012, Biodiversité des chiroptères et gestions forestières en Limousin, Rapport d’étude GMHL, 32 p.
    Barataud M., Giosa S. & Lagarde F., 2019, Inventaire des chiroptères dans les forêts feuillues jeunes versus matures du bassin Vienne amont (Parc naturel régional de Millevaches en Limousin), Plume de Naturalistes 3 : 175-194 
    http://www.plume-de-naturalistes.fr/index.php/numeros/articles-et-essais/ 
  • Éoliennes : des vaches victimes des champs magnétiques

    Alors qu’à Saint-Pardoux-Morterolles EDF a abandonné son projet éolien, le 24 avril Iberdrola est venue confirmer à la maire de Nedde son projet d’installer trois éoliennes sur sa commune. La population de Nedde, dont une partie suit pourtant ce dossier de près, n’a pas été invitée à ce rendez-vous crucial. La multinationale espagnole maintient son projet de trois éoliennes de 150 mètres avec des pales de 58 mètres. 18 kilomètres de câbles seraient installés pour raccorder ces aérogénérateurs au réseau européen d’électricité à La Veytisou. Iberdrola veut obtenir l’autorisation de la préfecture de Haute-Vienne dès juin 2024. Des habitants de Nedde mobilisés contre ce projet viennent de rendre visite dans le Puy-de-Dôme à un éleveur très durement touché par une implantation d’éoliennes à côté de chez lui. Voici le récit glaçant de ce voyage.

     

    vache et eolienne 01Samedi matin 22 avril, il est 9 heures et il pleut. Les voitures arrivent sur la place de la bibliothèque à Nedde. Combien sommes-nous pour faire cette visite dans le Puy de Dôme ? Sept personnes, ça va, nous allons pouvoir faire le voyage avec deux véhicules. Les techniciens de Télé Millevaches sont là, ils prennent déjà des images, nous expliquent un peu le déroulement : ils veulent monter ce reportage un peu comme une enquête alors ils nous installent des micros et nous annoncent qu’ils vont tourner dans la voiture pendant le voyage. 9 h 15 : Nous partons, nous passons par la Courtine. C’est le plus court, mais la route est un peu plus sinueuse. Télé Millevaches prend des images des paysages que nous traversons et nous interviewe, Vincent et moi. 11 h : Nous arrivons à Tortebesse. J’appelle Laurent Mège pour qu’il m’indique la route pour aller chez lui au village des Plaines. Il est en train de changer un troupeau de vaches et j’entends son chien aboyer. Ce n’est pas compliqué, c’est tout droit, me dit-il. Nous continuons, voyons le panneau « les Plaines », puis une ferme. Nous sommes arrivés.

     

    Internet ne marche plus...

    Depuis le témoignage de Laurent Mège lors de la réunion publique du 29 octobre 2022 à Nedde, j’appréhendais un peu cette visite. Qu’allons-nous découvrir ? J’aperçois une femme et un homme derrière une baie vitrée, je m’approche, c’est Mme Mège et le voisin M. Morge qui est aussi éleveur, ils nous attendent. Laurent Mège arrive, toujours aussi dynamique. Ils nous invitent à nous installer autour de la grande table, Télé Millevaches filme toujours mais nous finissons par les oublier. Laurent Mège nous montre des plans et divers documents, c’est une ferme familiale depuis trois générations où ils produisent du lait pour une coopérative qui fabrique divers bleus d’Auvergne et des tommes. Son troupeau est constitué d’environ 70 vaches montbéliardes qui produisent une moyenne de 7 500 litres de lait par an. Ils ont deux bâtiments : un pour les génisses qu’ils gardent, et un autre où sont les laitières avec la salle de traite attenante. En 2014, Laurent Mège décide de rénover une grange en maison d’habitation et comme il n’y a pas de possibilité d’internet par ligne téléphonique, il fait une installation par parabole type Nornet afin de faciliter ses démarches administratives, notamment ses déclarations. Pour son voisin M. Morge qui est à 900 m du parc éolien mais de l’autre côté, c’est un peu la même situation et les mêmes problèmes. Son épouse est vétérinaire salariée dans un cabinet et fait tout pour les aider mais elle subit des pressions de l’ordre des vétérinaires. Pour cette raison, elle n’a pas voulu témoigner car elle a peur de perdre sa place. En 2018, un parc de 6 éoliennes de 90 m de haut, relativement petites comparativement à d’autres, s’implante sur la commune voisine à 900 m de leur village. Ils n’ont a priori rien contre les éoliennes mais à partir de là, les ennuis commencent : tout d’abord, plus d’internet ! Ils changent la box, puis l’ordinateur mais rien n’y fait. Les diverses déclarations se font en retard, ce qui leur vaut des réprimandes. Évidemment sans internet, c’est moins facile. Un jour un technicien un peu plus perspicace que les autres demande : « Quel changement y a-t-il eu depuis que vous avez la parabole ? » - Nous avons un parc éolien en face de chez nous ! En fait, comme les éoliennes sont situées en face de la parabole, les pales coupent le faisceau.

     

    ...et les vaches meurent

    vache et eolienne 03Puis ça commence avec le troupeau de laitières : la production de lait baisse, les vaches sont bizarres, elles se regroupent dans une partie de la stabulation et restent comme un troupeau de moutons collées les unes aux autres. Soit elles ne boivent plus du tout, soit elles boivent beaucoup à la fois. Elles refusent de rentrer dans la salle de traite, se couchent et finissent par mourir. M. Mège perd jusqu’à neuf ou dix vaches par semaine soit environ 50 à 60 animaux par an. Les vétérinaires viennent, sept se succèdent mais ne comprennent pas ce qui se passe. Ils font des analyses qui ne donnent rien, certains finissent même par penser qu’il ne soigne pas bien ses animaux. Dépité, M. Mège fait faire des analyses toxicologiques à base de poils de ses vaches et là sont détectés des taux anormalement élevés de fer, zinc, cuivre, plomb, cadmium. Il effectue les mêmes analyses sur sa famille à partir de leurs cheveux et le résultat est le même que sur leurs vaches. C’est un peu normal, ils vivent en complète autarcie. Potager, volailles, charcuterie, viandes, lait, œufs, tout est produit sur la ferme. Ils se tournent vers des géobiologues qui commencent à parler de champs magnétiques dus au parc éolien installé sur une immense nappe phréatique. À ce moment-là, nous décidons de sortir de la maison pour aller voir les bâtiments et les animaux. Nous n’avons toujours pas vus les éoliennes. Nous commençons par le bâtiment des génisses, et là c’est le choc ! Un premier box de 6 ou 7 petites vaches bizarres avec des têtes d’adultes mais avec des petits corps et des gros ventres. Il nous lance : « Quel âge ont-elles à votre avis ? » Comme il y a des agriculteurs dans le groupe, certains disent 5 mois, 8 mois… Et bien non, elles ont 12 mois. De toute façon il n’a plus de problèmes avec les mâles, les vaches ne font plus que des femelles. C’est stupéfiant ! Dans un autre box, une quinzaine de jeunes génisses : certaines sont plutôt jolies et d’autres un peu mieux que celles du premier box, mais quand même avec un problème. Les plus jolies ne sont pas nées ici, car voyant que tout s’effondrait, en 2021, il décide d’aller dans un autre bâtiment situé à 8 km qu’il loue pour l’hiver. Il déménage les vaches et là, quelle stupeur, les animaux rentrent dans le bâtiment comme si elles l’avaient toujours connu, il décide d’utiliser la salle de traite sans faire de frais et là aussi les vaches rentrent pour se faire traire sans aucune difficulté. En trois semaines la production de lait remonte, les vaches vont mieux et le moral remonte également. Il reste dans ce bâtiment pendant cinq mois, refait des analyses toxicologiques et tout est redevenu normal.

     

    Pressions

    Ensuite, nous allons voir les laitières dans l’autre stabulation. Là on aperçoit enfin les éoliennes, il y en a six, elles sont dans la brume et ne sont effectivement pas immenses. Dans un pré attenant, on voit des pierres genre menhirs installées par M. Mege. Elles sont pointées au-dessus des veines d’eau qui traversent le bâtiment pour en atténuer les effets. Pouvant peser jusqu’à 2 tonnes, certaines se sont fendues. Cela prouve bien la force qui se dégage de la terre. Ensuite, nous rentrons dans le bâtiment par la salle de traite, là il nous montre avec une baguette le champ magnétique présent à l’entrée du passage des vaches. La baguette se met à tourner. C’est la raison qui empêche les vaches de rentrer dans la salle de traite. Les vaches sont plutôt tranquilles, certaines sont couchées et en bon état de santé, mais toujours un peu sur le qui-vive. Nous avions complètement oublié Télé Millevaches qui ne filme plus, plus de batterie, mais juste le temps de revenir à la voiture et c’est reparti pour la conclusion.
    Nous décidons de rejoindre la maison et conclure un peu cette matinée de visite. Laurent nous explique pourquoi il met autant d’énergie dans ce combat : il ne veut pas que ce qu’ils vivent avec son épouse et son voisin M. Morge ne se reproduise ailleurs. Plusieurs fois dans la matinée, il nous a lancé : « Maintenant, je ne veux plus fermer ma gueule, je n’ai plus rien à perdre ! ».
    Depuis deux semaines, Laurent Mège travaille comme ripeur pour une entreprise de ramassage d’ordures ménagères. Ne pouvant plus rembourser les prêts de l’exploitation, il décide de passer ses permis poids lourds afin de devenir salarié. Son épouse va rester sur l’exploitation pour continuer la production de lait. Tandis que nous les remercions pour leur disponibilité et leurs témoignages, ils nous encouragent fortement à tout faire pour empêcher l’implantation de ce parc éolien chez nous à Nedde. L’agence immobilière qui souhaitait témoigner finalement se défile, elle a trop peur de perdre des clients. Le représentant de la chambre d’agriculture ne vient pas au rendez-vous. Télé Millevaches enregistre son témoignage par téléphone, il dit soutenir les agriculteurs en difficulté et comprend leur détresse. Florent Tillon de Télé Millevaches commence à comprendre pourquoi les témoignages sont difficiles à obtenir : tout le monde subit des pressions. C’est l’omerta. Il y a beaucoup de projets en cours dans les communes avoisinantes, dans des forêts domaniales et à terme, ce sera près de 240 éoliennes qui seront installées sur les montagnes tout autour de chez eux…

     

    Paul Gerbaud, pour l’association ESC
     
    Saint-Pardoux-Morterolles : une chauve-souris aurait fait capoter le projet éolien

    « 19 mois de combat acharné et un dénouement heureux » se réjouissent les opposants au projet éolien, que nous présentions dans notre dernier numéro, qui visait à l’implantation d’éoliennes sur les communes de Vidaillat, Soubrebost, Mansat-la-Courrière, Faux-Mazuras, Saint-Pardoux-Morterolles et Saint-Pierre-Bellevue. Selon Baptiste Rossignol, directeur de projets à EDF, c'est une chauve-souris, la Grande Noctule, qui est à l'origine de  cet abandon. Dans un courrier au maire de Saint-Pardoux-Morterolles, il explique : « En 2021, des diagnostics approfondis sur les chauves-souris ont montré que la zone d’implantation potentielle présentait des enjeux environnementaux importants. La Grand Noctule, inconnue jusque-là sur le secteur a été identifiée (...) Au regard des enjeux relevés, EDF Renouvelables fait le choix aujourd’hui d’arrêter le développement du projet éolien sud creusois. » Il semblerait cependant que la rentabilité économique du projet ajoutée à la forte mobilisation locale contre celui-ci ne soient pas totalement absents de cette décision. La grande noctule serait plutôt un bon prétexte pour battre en retraite tout en se donnant une bonne image d'entreprise respectueuse de l'environnement...
  • Une coupe rase arrêtée : des espèces protégées

    coupe raseLe 19 mai 2025, à Mourioux-Vieilleville en Creuse, des militants locaux et Bruno Doucet, chargé de campagnes “forêts françaises” de l’association Canopée ont stoppé une coupe rase. Une première pour cette association nationale de protection des “forêts vivantes”, très active en Limousin.

     

    En pleine période de nidification, quelques semaines avant la mise-bas des chauves-souris, le bruit d’une abatteuse retentit dans une forêt creusoise. Plus de 6 hectares de forêt d’un seul tenant, majoritairement composés de feuillus, vont être rasés à blanc.

    Ayant eu vent de la coupe prochaine, Bruno Doucet et une poignée d’habitants de la région, opposés au modèle d’exploitation industrielle des forêts, s’apprêtent à intervenir pour stopper le chantier. Quelques semaines plus tôt, l’association Canopée a dépêché un naturaliste local sur place, pour réaliser un inventaire faunistique. Michel Barataud, un spécialiste des chiroptères, y a détecté pas moins de 11 espèces de chauves-souris. Or, les chiroptères sont tous protégés en France. L’association organise alors une action avec pour empêcher les travaux et éviter leur destruction.

    « Je me suis mis entre l’abatteuse et les arbres et j’ai demandé au chauffeur d’arrêter, raconte Bruno Doucet. Il a coupé le moteur. Très amicalement, il nous a dit qu’il était bien désolé et qu’il ne savait pas que des espèces protégées se trouvaient dans cette forêt. C’était paisible, cordial et respectueux. »

    Les militants vivent la scène avec étonnement : peu habitués à parvenir à empêcher un chantier avec tant de facilité et sans heurts. Le blocage de la coupe du Bois du Chat à Tarnac début 2023 s'était déroulé de manière plus conflictuelle et en présence de gendarmes : tout comme celle d’une parcelle de feuillus à Sornac à laquelle s’étaient opposés des membres du groupe forêt action du Syndicat de la Montagne limousine, en février 2024. Lors de cette action, la coupe avait été réalisée malgré la présence des militants, dont certains avaient fini au poste de gendarmerie.

    «  Alliance Forêt Bois ne peut pas faire de forcing et venir tout couper, suppose Bruno pour tenter d’expliquer le déroulé très fluide des événements. Sinon ils se prendraient une grosse amende pour destruction d’espèces protégées ».

    « La coupe est stoppée, confirme Yoann Clément, chargé de production chez Alliance Forêt Bois, venu sur place pour rencontrer les militants. Des personnes vont intervenir sur le chantier pour voir s’il y a ces chauves-souris sur les coupes qu’on doit réaliser pour savoir si on doit vraiment stopper la coupe ou si on peut passer par un autre biais », résume-t-il.
    Après le départ de l'abatteuse, les militants organisent une visite de la parcelle préservée, du moins momentanément, de la coupe rase. Ils y observent de vieux arbres au grand intérêt écologique mais aussi des amphibiens, des terriers pouvant notamment abriter des chauves souris ou encore un pic noir, une espèce protégée en France : tous auraient été privés d’habitats ou directement écrasés sous les roues de l’abatteuse si la coupe rase avait eu lieu.

     

    “Une hypocrisie de la filière”

    En attendant la confirmation de la présence d’espèces protégées par des agents de l’OFB (l’Office Français de la Biodiversité), le conducteur de l’abatteuse est envoyé sur un autre chantier : ce dont se félicitent les militants qui ne veulent pas pénaliser l’entrepreneur de travaux forestiers. Ce dernier n’est pas commanditaire de la coupe, mais travaille comme sous-traitant pour Alliance Forêt Bois : la première coopérative forestière de France. Pourtant, il serait légalement responsable en cas de destruction d’espèces protégées.

    David, militant local pour la protection des forêts ayant récemment suivi une formation en sylviculture et bûcheronnage y voit « une hypocrisie de la filière » :
    « Cette responsabilité retombe sur le maillon le plus faible de l’exploitation forestière alors qu’elle devrait retomber sur les épaules du propriétaire ou du gestionnaire, s’agace-t-il. L’entrepreneur de travaux forestiers a des charges monstrueuses qui l’obligent à travailler 14 h par jour : il n’a ni le temps ni l’argent pour missionner un inventaire faunistique avant d’intervenir sur une coupe. Cela montre qu’il faut une loi sérieuse sur la forêt ».

     

    Vers une évolution de la législation forestière ?

    Une loi réglementant la gestion forestière est réclamée depuis plusieurs années par l’association Canopée. Elle demande notamment « l’encadrement des coupes rases », « le soutien à la sylviculture mélangée à couvert continu », ou encore « l’interdiction des pratiques néfastes comme le dessouchage ».

    Bruno Doucet insiste également sur l’importance de procéder à des inventaires faunistiques préalablement aux coupes. En effet, si la législation interdit la destruction d’espèces protégées, elle ne contraint toutefois pas à vérifier leur présence avant la réalisation des travaux forestiers.

    « On est dans la réflexion sur comment cela pourrait être financé, explique-t-il. Une bonne piste serait que ce soit via la “contribution volontaire obligatoire“ ». Cette cotisation, autrefois volontaire et aujourd’hui renommée « contribution interprofessionnelle obligatoire » doit être versée par tous les professionnels de la filière et propriétaires forestiers. Elle est collectée par l’interprofession France Bois Forêt qui répartit les fonds sur des « programmes de recherche et développement, de promotion technique et générique ainsi que sur une veille économique généralisée”.

     

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    « Ce pourrait être de l’argent issu de la vente de bois qui servirait à financer les inventaires d’espèces protégées, propose Bruno Doucet pour que le bois qu’on récolte ne le soit pas en détruisant tout ».

    Une meilleure connaissance de la présence de ces espèces pourrait ainsi permettre d’adapter les coupes : de préserver certains arbres ou d’éviter certaines périodes d’abattage.

    En 2023, l’ancienne députée de Creuse Catherine Couturier avait déposé une proposition de loi sur « l’adaptation de la politique forestière et des milieux forestiers face au changement climatique ». Passé à la trappe suite à la dissolution de l’Assemblée nationale, le texte a été redéposé mardi 13 mai 2025 par le député de la 8e circonscription de l'Essonne Béranger Cernon (LFI). Il propose notamment de favoriser la promotion de la sylviculture irrégulière en fixant un objectif de 30 % des forêts françaises gérées en sylviculture irrégulière en 2030, et 70 % en 2050. Le texte propose également d’encadrer les coupes rases en les interdisant au-delà de deux hectares pour les forêts de feuillus ou mélangées, et au-delà de quatre hectares pour les monocultures de résineux.

     

    Éloi Boyé