inventaire

  • Alain Carof, un maître es-humanité

    alain carof portrait 2Nous avons eu la grande tristesse de perdre un ami très cher. Alain Carof comptait dans notre Montagne-Plateau, et bien au-delà. Il était un des fondateurs d’IPNS, où ses écrits étaient appréciés et faisaient autorité. On peut les retrouver sur notre site internet, ainsi que son visage et sa voix sur le documentaire réalisé par Télé Millevaches1.

     

    Un esprit d’équipe remarquable

    Pour nous, Alain Carof était beaucoup plus qu’un auteur fidèle et régulier. Ses avis étaient recherchés, ses propositions écoutées. Il est venu à nos réunions mensuelles jusqu’au bout, apportant comme toujours un regard amical et pertinent, dans le plus grand respect des autres. Et il nous présentait souvent des trouvailles : un bouquin, un sujet, un auteur. Je souhaite ici mettre en avant trois aspects de son œuvre, un mot qu’il n’aurait pas aimé, et pourtant œuvre il y a. Avec un esprit d’équipe sans faille, il était partant pour toutes les aventures intellectuelles, presque toujours dans le cadre d’associations qui lui doivent énormément. Celles, nombreuses, où il œuvra, celles où il sut s’intégrer à des recherches collectives : Les Maçons de la Creuse, Rencontre des Historiens Limousins (RHL), Société des Sciences Naturelles Archéologiques et Historiques de la Creuse (SSNAH)… et IPNS évidemment. 

     

    Livre Carof inventaire au pays de VassiviereUn fin connaisseur de notre espace limousin

    Vous remarquerez que tout ceci tourne beaucoup autour de la Creuse, dont il avait fait sa terre d’élection – au sens de terre d’accueil. Mais en réalité, Alain était un citoyen du monde, et ses horizons étaient vastes, des horizons sans frontières, un « no-border » avant la lettre. Parcourez ses nombreux articles publiés dans IPNS, et vous en aurez un aperçu. Parmi ses travaux remarquables, il en est un qui restera une référence : Inventaires au pays de Vassivière, 2012 (SSNAHC)2. Dans ce livre de 76 pages, on peut prendre toute la mesure des centres d’intérêt et des compétences de l’auteur. Il s’agit d’une version développée de « Vassivière, l’invention d’un paysage » (PULIM, 2010)3. Ce volume des « Études creusoises » n’a aucune prétention à être la mémoire de Vassivière, il ne visait pas plus à l’exhaustivité. Et pourtant, pour connaître l’avant du barrage, sa chronologie, l’organisation collective autour du lac, ses panoramas naturels et humains, les enjeux d’aujourd’hui, personne n’a fait plus et mieux. Y a-t-il un lien entre les maçons migrants et le château de l’île ? Noms de lieux et de personnes se recoupent-ils ? Quel est cet étrange village à la renommée désormais internationale ? Du village au château, puis au lac donc à l’île, tout est dit.

     

    Un maître es-humanité

    En Limousin depuis des décennies, Alain Carof a été un sociologue de référence, enseignant universitaire, grand historien, féru de sciences politiques, ethnologue, observateur de l’aménagement. Parmi ces grands penseurs qui avaient toutes les compétences, il me fait penser à un de ses maîtres à l’EHESS, Claude Lévi-Strauss. Alain était de ceux qui croisent les différentes sciences humaines et naturelles, qui étudient l’être humain sous toutes ses facettes. L’humanité : voilà son sujet essentiel. C’est pourquoi, bien que né en Bretagne, il connaissait tout ce que notre pays doit à la mémoire des fameux maçons de la Creuse (et un peu au-delà). Il nous a ainsi livré des pages remarquables sur un compagnon de Martin Nadaud, Antoine Cohadon4. Au contraire de nombreux néos, d’hier comme d’aujourd’hui, il a su comprendre et souligner tout ce qu’il y avait d’important avant lui et avait montré son goût à parler des autres, des Turcs par exemple, nombreux en Creuse dès les années 1970 (revue Hommes et migrations, 1994), aussi dans les nombreuses notes de lectures offertes à la revue Études Rurales ou à la Revue Française de Sociologie, et bien sûr à son cher IPNS.

     

    Un historien des techniques 

    Alain n’était pas omniscient, mais presque. Cette remarque le ferait bondir, mais sa curiosité, la variété et la richesse de ses travaux en témoignent. À titre plus personnel, nous nous rejoignions dans le goût pour l’histoire. Certes, l’histoire sociale, les mœurs et les mentalités, le passionnaient. Mais le plus remarquable à mes yeux est cette attirance pour l’histoire des techniques industrielles. On lui doit, entre autres, une histoire de la taille du diamant à Felletin (IPNS, 2009), son apport à une histoire de l’école des métiers du bâtiment du même lieu [5], la conception d’une exposition « Énergie et bâtisseurs » des moulins sur la Creuse au barrage des Combes, et encore plus récemment, en 2015, « Les rives de la Creuse, couloir d’innovation et de mobilité dans les métiers du tapis et de la tapisserie »6. Si je n’ai jamais bien compris l’origine de cette attirance, je crois avoir une petite idée. De l’énergie aux plus nobles productions, il me semble que c’est le trait d’union étroit entre homme et nature qui est valorisé. Le premier respectueux de la seconde, en somme une harmonie, qu’Alain aimait, et qui n’existe plus tout à fait. 

    Voici terminé ce rapide panorama, pour moi très émouvant. Alain nous manquera énormément, mais il aura laissé des traces indélébiles. Au revoir vieux frère.

     

    Michel Patinaud

    1 https://www.journal-ipns.org: taper articles, puis auteurs et « présentation » pour le film (: https://www.dailymotion.com/video/xbd0uu
    2 Inventaires au pays de Vassivière, collection « Études creusoises », SSNAHC, 2012.
    3 « Vassivière : l’invention d’un paysage », est paru dans Paysages et environnement en Limousin : De l’Antiquité à nos jours, Rencontres des historiens du Limousin, éditions PULIM, 2010.
    4 « Antoine Cohadon (1823-1910), militant coopérateur », SSNAH, 2011 et IPNS n° 36 (2011).
    5 « Écoles de bâtisseurs : Felletin 1911-2011», collectif, Les Maçons de la Creuse, 2011.
    6 Dans Une histoire des circulations en Limousin : Hommes, idées et marchandises en mouvement de la Préhistoire à nos jours, collectif, RHL, 2015.
  • L’Atlas de Biodiversité Communale, connaître, identifier et localiser la biodiversité afin de mieux la préserver

    Depuis 2010, l’Office Français de la Biodiversité (OFB) soutient les communes qui souhaitent réaliser un inventaire des milieux et des espèces présentes sur leur territoire par le biais d’un ABC, afin d’avoir des connaissances et des outils pour intégrer pleinement la préservation de la biodiversité dans les prises de décision collectives. Frédéric Lagarde nous présente celui de Gentioux-Pigerolles.

     

    Qu’est-ce qu’un Atlas de Biodiversité ?

    Les objectifs d’un ABC sont donc multiples :

    • apporter à la commune une information suffisamment complète et synthétique, notamment cartographique, qui puisse permettre de cerner les enjeux en matière de biodiversité sur son territoire et d’intégrer ces connaissances dans les actions et stratégies portées par la collectivité (politiques publiques, documents d’urbanisme, gestion d’espaces, incitations auprès des particuliers, actions de sensibilisation, etc.)
    • favoriser la compréhension et l’appropriation des enjeux de la biodiversité propres au territoire par les élu.e.s, l’équipe technique municipale, les acteurs locaux et les habitants
    • impliquer les acteurs locaux pour construire, en concertation, des recommandations afin d’améliorer la gestion des espaces publics (ou privés) de la commune.

     

    carte abc

    Localisation des enjeux en termes de biodiversité forestière. Les zones vert pâle continu indiquent les secteurs où la préservation de la trame « milieux boisés anciens » est primordiale. Les zones en rose indiquent les secteurs où la diversification des peuplements et la mise en place d’une sylviculture plus douce seraient intéressantes. Les traits rouges pointillés indiquent les deux lignes électriques qui nécessiteraient un équipement de signalisation pour les rapaces. Les enjeux « Petites Chouettes » et « Circaète » sont expliqués dans le rapport final.

     

    Un atlas de la biodiversité sur la commune de Gentioux Pigerolles

    C’est dans ce cadre que, né d’une initiative des habitants et du soutien de la mairie, l’ABC de Gentioux-Pigerolles a été réalisé entre décembre 2021 et décembre 2023. Il a été co-porté par la mairie de Gentioux Pigerolles et l’Association Le Champ des Possibles. En 2021, la commune de Gentioux-Pigerolles était déjà impliquée dans plusieurs projets et actions de préservation de la biodiversité (Label commune bio-engagée, réduction des pollutions lumineuses nocturnes). L’élaboration d’un Atlas de Biodiversité Communal se trouvait être une suite logique à ces différents engagements dans le sens de la préservation de l’environnement à l’échelle du territoire.
    Afin de coordonner et réaliser ce projet, la municipalité s’est appuyée sur une association locale : l’association Le Champ des Possibles. Cette association, créée en 2008, basée à Gentioux-Pigerolles, développe une activité de recherche scientifique en écologie centrée sur l’impact des changements globaux sur la biodiversité à l’échelle du plateau de Millevaches. Elle travaille régulièrement en partenariat avec d’autres structures de recherche (CNRS) et avec les gestionnaires d’espaces naturels locaux (CEN Nouvelle-Aquitaine, PNR Millevaches en Limousin). Les données accumulées lors des études précédentes à Gentioux-Pigerolles ont été ajoutées aux résultats de l’ABC afin d’enrichir la liste des espèces présentes et d’affiner notre connaissance de la fonctionnalité des milieux. Par ailleurs, l’association développe depuis longtemps un volet de sensibilisation et de formation (enquêtes de sciences participatives, sorties, animations, formations d’étudiants). Ces outils ont été largement mobilisés lors du projet d’ABC.
    C’est aussi grâce à la mobilisation d’un réseau dense de partenaires locaux que ce travail a pu être conduit avec succès : Association La Bascule, Ecole primaire de Gentioux-Pigerolles, Centre d’accueil et de loisirs de Gentioux (ALSH),  Agriculteurs et agricultrices de la commune, Conservatoire des Espaces Naturels Nouvelle-Aquitaine, PNR Millevaches en Limousin, Association de défense du vivant et des paysages du plateau de Gentioux (ADVPPG), Groupe Mammalogique et Herpétologique du Limousin …

     

    Des actions et des études axées sur les grands types de milieux du territoire

    L’acquisition de connaissances et la compilation des données existantes dans le cadre de ce projet se sont faites selon plusieurs axes de recherches représentés ci-dessous, déclinés par grands types de milieux : milieux forestiers, milieux agricoles, landes et tourbières.

     

    Des animations permettant le partage et l’acquisition de connaissances

    De janvier 2022 à octobre 2023, un calendrier d’animations variées, à destination du grand public, de l’école ou du centre de loisirs (ALSH) a été développé. Ces animations ont tenté de couvrir tout le territoire de la commune en proposant des départs depuis les principaux hameaux de Gentioux-Pigerolles. Elles étaient annoncées par affichage et sur la page Agenda du site internet de l’ABC. L’information était relayée par l’association La Bascule auprès de ses adhérents et par les bulletins municipaux. Ces animations ont été directement en lien avec les axes de recherche de l’ABC (notamment la présentation et la formation pour les enquêtes de sciences participatives) ou bien visaient à découvrir des techniques ou des taxons non étudiés au sein de l’ABC.

     

    Des études souvent fondées sur les sciences participatives

    Le recours massif à des études de sciences participatives a permis la mobilisation de nombreux bénévoles et la collecte d’un nombre considérable de données permettant de mieux cerner les tensions à l’œuvre sur la biodiversité de notre territoire. C’est ainsi qu’ont été réalisées les cartographies de loges de Pic noir, les études sur les fourmis des bois, sur les lichens corticoles, sur le recensement de terriers de blaireaux…et ont impliqué plus d’une centaine de bénévoles. De la même façon, l’étude de la biodiversité des milieux prairiaux a été permise grâce à la participation d’une dizaine d’agriculteurs.
    Au-delà du recensement des espèces présentes sur le territoire (plus de 1500 espèces recensées), la mise en place de bases de données spatialisées concernant certaines espèces bioindicatrices a conduit à des travaux de modélisation permettant de comprendre l’impact des paramètres environnementaux (structures et changements des paysages de notre territoire) sur la biodiversité. Son intérêt est de montrer qu’au-delà des milieux considérés classiquement comme patrimoniaux, la conservation de la biodiversité nécessite une approche globale sur un territoire.
    En effet, la disposition relative des différents milieux, dépendant des activités humaines, permet ou empêche l’existence de zones refuges et de corridors écologiques, nécessaires au maintien de la biodiversité sur le moyen terme. Cela est valable quel que soit le type de milieu auquel on s’intéresse. Cette compréhension fine des tensions et des enjeux n’est permise que par l’implication active des habitants, qui produisent la connaissance de terrain nécessaire à ces travaux.
    Cette approche, combinant à la fois travaux d’inventaires et travaux de modélisation de la qualité des habitats à l’échelle de la commune, a permis de générer des cartes des « enjeux et recommandations biodiversité » pour chaque type de milieu. L’utilisation d’une combinaison d’espèces bioindicatrices appartenant à des groupes taxonomiques variés pour chaque type de milieu permet de révéler les tensions majeures affectant la biodiversité à l’échelle communale. Par exemple, en ce qui concerne les milieux forestiers, que l’on s’intéresse au Pic noir, aux fourmis des bois, au lichens corticoles ou aux coléoptères saproxyliques, tous les modèles étudiés révèlent des tensions fortes sur la biodiversité des espèces forestières de par la monoculture de résineux et l’importance cruciale comme zones refuges et corridors écologiques des forêts feuillues âgées de plus de 70 ans et des linéaires de vieux arbres constituant des réseaux boisés autour des espaces agricoles. La carte des enjeux concernant les milieux forestiers est donnée dans la figure suivante comme exemple.

     

    tableau abc

     

    Les documents de synthèse disponibles

    Il est impossible dans le cadre de cet article d’entrer dans le détail des résultats obtenus. Ces derniers sont disponibles dans plusieurs documents consultables sur le site de l’association Le Champ des Possibles : https://assochampdespossibles.wordpress.com/publications-2/
    Ces documents se déclinent en un rapport scientifique complet (192 p), un résumé de ce rapport présentant les cartes des enjeux écologiques, et une brochure grand public.
    Des Atlas permanents de la biodiversité et d’autres ABC sur la Montagne Limousine ?
    L’expérience de l’ABC de la commune de Gentioux-Pigerolles souhaite s’inscrire dans une histoire sur le long terme. En effet, recenser la biodiversité prend tout son sens quand ces recensements se font de façon répétée sur le moyen et le long terme. Inscrits dans le temps, ces travaux permettent d’examiner si les connaissances acquises ont servi à guider nos décisions locales quant à l’occupation du territoire et la gestion des milieux.

    Quoi qu’il en soit, plusieurs communes de la Montagne limousine (Faux-la-Montagne, La Villedieu, St Martin-Château) ont cerné l’intérêt de réaliser un ABC sur leur territoire et s’engagent à leur tour dans cette aventure.

     

    Frédéric Lagarde

    Association Le Champ des Possibles.