Au tournant des années 2000, la ruralité devient, ou plutôt redevient, un sujet mobilisé dans le champ politique comme artistique. La littérature s’empare du sujet très rapidement : fiction, auto-fiction, autobiographie, poésie, les genres se bousculent pour donner une forme textuelle à la campagne. Alors que Nicolas Matthieu obtient le prix Goncourt 2018 pour son roman Leurs enfants après eux, d’importants textes voient le jour à sa suite, d’auteurs et autrices aux voix singulières et aux histoires peu racontées jusqu’ici. Parmi eux l’ouvrage Comment sortir du monde (1) de Marouane Bakhti, la poésie d’Aurélie Olivier dans Mon corps de ferme (2) ou encore les nombreux textes de l’autrice et éditrice Juliette Rousseau (3).
À côté de cela, les arts visuels semblent prisonniers de concepts arrêtés, hérités d’une figuration picturale où règne une confusion entre « paysannerie » et « rural » qui viendra altérer les représentations de la ruralité jusqu’à aujourd’hui. Si le photographe Raymond Depardon permet un coup de projecteur à partir des années 2000 sur une grande partie du territoire jusqu’ici peu regardé (4), pour autant, il n’existe pas de genre s’attachant à dépeindre une « photographie rurale » au même titre que s’est constituée une photographie urbaine, notamment caractérisée par la photographie de rue.
Si la photographie vernaculaire (5) gagne en intérêt ces dernières années, les arts visuels semblent pourtant faire du paysannat une véritable synecdoque du rural. C’est-à-dire : quand on pense à la campagne, c’est le travail de la terre qui est essentiellement mis en avant, et cela jusqu’à effacer nombre des traits des territoires ruraux et de leurs populations.De surcroît, la figure du paysan est un être moralisant, héritage d’une iconographie médiévale chrétienne revisitée selon les époques et les contextes politiques. Le paysan est tantôt perçu comme archaïque et réactionnaire, tantôt instrumentalisé par les discours agraires du régime de Vichy. Mon travail de recherche, effectué de 2023 à 2025, souhaite donc souligner la nécessité d’une pluralité des regards sur la campagne, notamment depuis son cœur, afin de déjouer le fort urban gaze (6) qui s’y déploie.
Il apparaît donc essentiel aujourd’hui de questionner ces figurations ainsi que les discours qui les construisent et les figent dans un contexte marqué par la résurgence de logiques autoritaires. L’histoire nous rappelle combien le rural a pu être instrumentalisé par les régimes totalitaires, faisant de cette réflexion non seulement une démarche critique mais aussi une forme de vigilance.
Dans « FLM », on découvre le village de Faux-La-Montagne par ses habitants et habitantes mais aussi par ses paysages. La série dévoile un territoire où nombreux sont les jeunes qui s’y installent, qui souhaitent y construire leur vie, parfois à rebours de leurs quotidiens précédents dans les grandes villes, parfois dans la continuité d’un vécu rural tout à fait épanouissant sous beaucoup d’aspects. À l’image du photographe Cédric Calandraud et sa série En Somme, sur sa Charente natale, FLM souligne certes un vécu rural mais également une jeunesse joyeuse, pleine de savoir-faire, de force, de tendresse en dehors des stéréotypes qu’on lui accole, une jeunesse comme suspendue dans l’instant, en proie à ce que décrivait l’autrice Annie Ernaux : « et devant elle, l’immensité du temps à vivre » (7).