Il est tout d’abord utile de planter le décor : en France, le Loup gris a petit à petit été exterminé jusqu’à sa disparition au début du vingtième siècle, alors que, parallèlement, il n’a jamais cessé de vivre sa vie de loup dans de nombreux pays de l’Eurasie. Autre aspect de ce décor depuis la disparition du loup : la transformation des activités et des pratiques agricoles, ainsi que sylvicoles. Le retour du loup est-il compatible avec le modèle agricole le plus répandu actuellement (et de plus en plus contesté) ? À l’évidence non, si tout reste en l’état ! Le loup pose donc aléatoirement des problèmes indéniables aux éleveurs, ce qui risque malheureusement de s’aggraver, et les chasseurs semblent divisés face à la concurrence qu’ils projettent sur son retour.
De nombreux chasseurs continuent à mettre en avant le rôle indispensable qu’ils jouent eux-mêmes dans la régulation des espèces, en particulier concernant les ongulés (sanglier, cerf élaphe, chevreuil), alors que leur président national, Willy Schraen, affirmait récemment que cette régulation n’était plus un « sujet » et qu’il fallait désormais assumer la chasse comme un loisir et une tradition. À propos de régulation, les statistiques officielles s’avèrent têtues : ainsi, dans les années 1970, les chasseurs tuaient environ 28 000 sangliers par an ; le chiffre le plus récent fait état de 800 000 sangliers « prélevés » sur une année, avec la perspective à court terme d’un million. Au-delà de l’aveu de Willy Schraen, ces chiffres montrent que les chasseurs n’ont rien régulé du tout et que l’évolution des populations de sangliers est au contraire exponentielle. Les lâchers (à demi avoués) dans la nature d’animaux issus d’hybridation (sanglier-porc), les monocultures intensives ainsi que l’agrainage au maïs pratiqué par les chasseurs ont efficacement contribué à cette surpopulation, en l’absence bien sûr du principal prédateur du sanglier : le loup. Car le loup, lui, régule les populations de suidés, alors que les chasseurs semblent avoir fait le choix de les entretenir pour s’adonner à ce qui se rapproche davantage des safaris que des traditionnelles parties de chasse familiales d’antan, safaris à l’issue desquels une part croissante d’animaux tués ne sera même pas consommée... Cherchez l’erreur, cherchez qui est auteur de carnages... Ces pratiques actuelles d’agrainage au maïs (ou à autre chose) se font au détriment des agriculteurs qui eux-mêmes attirent et fixent les sangliers par des choix culturaux peu pertinents, en particulier dans un contexte de réchauffement climatique.
Ce ne sont pas des décisions administratives qui vont empêcher les jeunes loups de trouver la France accueillante pour y fonder leurs domaines de vie et leurs groupes familiaux, alors que leur base alimentaire naturelle y vit en abondance : sangliers, cerfs élaphes, chevreuils. Et il est bien évident qu’un troupeau de moutons appétissants et facilement accessibles (à proximité duquel il ne manque que la pancarte « Promotion ») va présenter une très forte attractivité pour un jeune loup en itinérance dispersive, qui n’a pas du tout la même efficacité de prédation sur les ongulés sauvages qu’un groupe familial organisé.Les lois et les réglementations françaises sont actuellement soit mal adaptées à la protection d’éleveurs, plus ou moins abandonnés à leur sort, et à celle du loup, soit, lorsque vertueuses, elles sont opiniâtrement et impunément piétinées par des institutions de la République, qui ont pourtant vocation et mission de les appliquer et de les faire respecter.Le loup n’est pas là pour nous être sympathique ou antipathique : la nature, la biodiversité ont simplement besoin de lui pour réguler les populations d’herbivores sauvages, de même que les humains ont le besoin vital d’une nature biodiverse parmi laquelle il est plus que temps qu’ils retrouvent la place harmonieuse qui fut longtemps la leur.
L’extravagance se transmet plus aisément que la connaissance : non, les loups ne mangent pas les enfants en Europe ! À ce propos, aucun témoignage documenté, aucun fait avéré ne permet d’affirmer sérieusement le contraire et ceci depuis fort longtemps. Les loups européens d’aujourd’hui ne sont pas les loups des XVIIe et XVIIIe siècles, où les longues périodes de famine (et la rage) décimaient leurs rangs durant des hivers bien plus longs et froids que ceux que nous connaissons. De ces temps-là, il nous reste des archives crédibles, notamment notariales, qui font état d’attaques, de prédations de loups sur des humains (voir les découvertes et écrits de Jean-Marc Moriceau, historien spécialiste de l’histoire rurale).Animaux sociaux, intelligents et organisés en groupes familiaux, les loups sont capables de partager des informations, notamment s’il y a instinctivement lieu de craindre les humains (étranges bipèdes) ou bien de les considérer comme des proies. Il fut des temps lointains où la balance put, pour le loup, parfois pencher du côté « proie » s’agissant des humains. De nos jours, tout loup digne de son espèce va transmettre à son groupe et à sa descendance une crainte instinctive de l’humain, ceci à juste titre.
Le fait de massacres commis sur un troupeau de moutons est aussi avéré qu’explicable. Lorsqu’un loup s’attaque à un groupe, par exemple de sangliers ou de biches, il va tenter d’isoler un individu qu’il évalue instinctivement plus vulnérable ou plus accessible que les autres. Parvenu à s’en saisir, il va le tuer rapidement en refermant ses mâchoires sur sa gorge. Lorsque la proie est morte, le groupe d’ongulés s’est déjà dispersé dans la nature, hors de la vue du loup qui va alors pouvoir s’alimenter tranquillement (ou presque). Lorsque ce même loup s’attaque à un troupeau de moutons, par exemple à l’intérieur d’un parc grillagé, il va tuer l’un d’eux, mais les autres ne vont pas pouvoir s’enfuir de toutes parts, paniquant au point de se jeter contre le grillage. Ces mouvements et cet affolement vont déclencher un stimulus dans le cerveau du loup qui va « péter les plombs » face à une situation totalement inhabituelle dans la nature, et tenter de tuer tout mouton passant à sa portée. Il se produit le même phénomène s’agissant d’une fouine ou d’un renard dans un poulailler. La plupart des prédateurs, dans des circonstances naturelles, n’ont ni la vocation ni le besoin de commettre des carnages ; ce sont les humains qui créent des conditions artificielles pouvant provoquer ceux-ci.
Il me semble donc, ceci depuis longtemps, aussi intelligent que communément profitable de mettre tout le monde autour de la table pour commencer la discussion par ce propos simple : « Nous savons qu’il sera difficile voire impossible d’empêcher le retour et l’installation du loup sur le plateau de Millevaches ; que propose en conséquence chacun d’entre nous qui puisse être un minimum partagé par le plus grand nombre ? ». En dehors des solutions fréquemment caricaturales qui nous sont imposées « d’en haut » et qui ne font que monter les un.es contre les autres sans rien résoudre sur le long terme, nous avons collectivement la possibilité (et le devoir) de rechercher et de trouver les voies (car il n’en existe par qu’une qui soit partout reproductible) qui puissent, de manière adaptée à chaque situation, permettre aux éleveurs d’exercer leur métier dans des conditions rationnelles (un aspect tout aussi déterminant dans cette affaire) et permettre aux loups de jouer pleinement leur rôle dans une biodiversité qui les attend pour enfin retrouver certains de ses équilibres.