Même si le « tronçon » de route reste modeste en longueur (6,5 km) au regard de l’A69 qui revendique 44 km de tracé neuf, il n’en demeure pas moins qu’il relève de la même logique : une mal-adaptation en termes d’infrastructure routière dans ces temps de dérèglement climatique. En prévision c’est 60 hectares de forêts, landes, zones humides, qui seront bitumés. À nouveau c’est le choix de l’artificialisation des sols qui est fait, le choix du bitume pour la voiture et le camion, le choix d’un gain de quelques minutes obtenues sur le temps nécessaire pour aller d’un point A à un point B. Une constellation de mauvais choix…
Ce soir-là, à 22h, le gang de la bombe à couleur est là. Les regards s’imprègnent du parcours routier qui défile sur l’appli. L’objectif est de réaliser une œuvre militante, non pas sur toile, mais sur tout support, des tags dénonçant un projet routier inacceptable à bien des égards. Et d’abord parce qu’il est écocide. Chacun, chacune sait quel serait l’impact sur l’environnement si le projet devait devenir réalité : des zones humides dévastées, 11 000 arbres abattus, une faune et une flore condamnées, jetées dans l’argument du « désenclavement » nécessaire. État, Région, Département, Agglo et CCI locale s’unissent pour le pire quitte à sacrifier le Vivant sur l’autel du profit.
Combien de bombes avons-nous ? De gants ? Pas de téléphone pour ne pas être géolocalisable sur le temps de l’action. Où et sur quoi poser nos graffitis ? Se limiter au support « public » (type l’envers d’un panneau de signalisation), être inventif en utilisant du film noir employé habituellement pour entourer des palettes. Ce film d’environ 50 cm de largeur peut être posé et déroulé comme du papier cellophane autour d’un support comme un abri-bus, entre deux poteaux, etc. Sur ce fond noir l’écoguerrier armé de sa bombe à couleur s’éclate et donne libre cours à son imagination : « Stop à la 2x2 VOIES », « Non au projet 2x2 VOIES écocide », « STOP à l’écocide », « 132 millions d’euros pour 6,5 km !!!! » ... Les rampes en béton bordant les virages sont également d’excellents supports fortement visibles par le conducteur.
Les objectifs d’une telle action ? Ils sont au moins de deux ordres : informer et maintenir la « pression ». Informer qui ? En premier lieu les habitants du secteur géographique concerné, ceux utilisant l’axe routier et qui seront directement impactés si le projet se concrétise, mais aussi un plus grand public. Il est nécessaire d’alerter et d’informer sur l’impact environnemental et sur le coût financier d'une telle opération. Le coût du km ? Plus de 20 millions… Ce qui en fait la route la plus chère de France au km. Malgré plusieurs articles dans la presse locale et une certaine presse nationale, il demeure des personnes qui n’ont pas été atteintes par l’information. Donc informer, encore et toujours (le tag, le graffiti sont des outils parmi d’autres) mais aussi mettre la pression, faire savoir, rappeler aux promoteurs politiques, institutionnels et administratifs que nous sommes fortement opposés au projet. Le but est quelque part de maintenir un niveau d’inquiétude sur les effets possibles d’une action de désobéissance civile. L’objet de l’action tend à avoir un impact politique, social et possiblement financier, car oui, ce type d’action est illégale, non autorisée, même s'il semble évident que le monde du Vivant est dans un état de nécessité écologique.Une trentaine de tags sont réalisés en l’espace d’une heure. La lisibilité de chacun d’entre eux est un enjeu. Il faut dans le peu de mots utilisés lancer l’alerte, informer, susciter, questionner… Mais cela ne suffit pas. Nous savons qu’il est plus que probable que dès le lendemain ou dans les jours qui vont suivre notre œuvre sera effacée, détruite, recouverte, car elle dérange et irrite. D'où le choix de transmettre le soir même un communiqué de presse aux médias locaux.
Lutter contre un projet implique la nécessité de la pluralité des réponses et modes d’actions. Face à la complexité des dossiers qui renvoie souvent à différents domaines du droit, nous devons répondre par une diversité de choix dans nos outils. Cela va du montage de dossiers en vue d’un plaidoyer à l’action de terrain. Chaque compétence est nécessaire dans des espaces différents. Cela va de l’enceinte d’un tribunal administratif où s’expriment des arguments juridiques à l’espace d’un environnement naturel qui possiblement sera touché. Il faut le verbe et la clef à molette.