C’est un loup… c’est un loup…
C’est dingue, je suis sûr que c’était un loup parce que, tout simplement, ça ne pouvait pas être autre chose.
Je suis sur un chemin forestier, parti de Pigerolles pour rejoindre Pallier. Je coupe souvent à travers bois, en suivant mon chien qui décide alors de la direction que devra prendre la promenade. Ça m’arrange, car j’aime me perdre à l’occasion.
La pente avait été raide et couverte de fougères; je retombais sur un chemin de crête que je connaissais bien. Au-delà, je comptais redescendre vers le Taurion.
Une parcelle de coupe rase en pleine régénération printanière longeait le “mur“ sombre d’une autre parcelle de douglas ; le soleil, généreux, accentuait le contraste ; c’est alors que j’ai été surpris par un “truc“ qui a déboulé vers moi, à vingt mètres, tout au plus, a pilé et est reparti comme une flèche dans le sens opposé, sans le moindre bruit.
Véritablement, je n’avais eu que le temps de voir un dos, gris sombre, et une queue touffue que je qualifierais de “caractéristique“. Un loup ! Parce qu’effectivement, ça a été ma première réaction, en plus du coup de froid que j’ai ressenti dans la poitrine. Mais un loup sur le plateau de Gentioux, il est évident que ce ne pouvait être le cas.
Ce n’était pas un renard, trop gros, ni un chevreuil, pas avec une queue pareille ; peut-être un chien, un chien-loup… mais alors un chien sacrément trouillard et ressemblant étonnamment à un loup. Même le mien, de chien, n’a rien vu, rien senti ; peut-être les vents contraires y ont-ils été pour quelque chose. Je cherchais à me raisonner contre cette intime conviction ; en attendant, je me suis bien gardé d'en faire état à quiconque (je veux bien être pris pour un couillon, mais pas pour un mythomane) jusqu’à ce que j’entende parler, par deux fois, d’un loup ayant été vu près du camp de la Courtine une semaine auparavant.
Trois, quatre ans après, j’ai toujours cette image en moi, et le sentiment fantastique, durant une fraction d’espace/temps, d’avoir “vu le loup“.
Dessin et texte : Philippe Gady
On avait parlé du retour du loup – qu’au fond de moi je n’avais jamais cru complètement disparu -, on allait le revoir au coin du bois non pas au milieu du parc. On entendrait les bergères crier “Au loup !“ en frappant leurs sabots l’un contre l’autre. Les bergères ? Quelles bergères ? Les sabots ? Quels sabots ? Les violoneux et les chabretaires retour de bal le tiendraient en respect de leur musique, les tailleurs retour de pratique en faisant cliqueter leurs ciseaux. Quels violoneux ? Quels chabretaires ? Quels tailleurs ? N’importe, le loup était de retour. Et je dois dire que ça me faisait plutôt l’âme contente. Contrariant la loi de l’irréversibilité du temps et la course effrénée vers les lendemains ripolinés, j’avais rêvé d’assister en ma vie à deux réveils : celui des loups et des volcans d’Auvergne. J’aurai au moins eu les loups. Les volcans… Réveillez-vous, volcans d’Auvergne ! Ho ! Vulcain, à la forge ! Mais revenons à nos moutons. À nos loups… à nos moutons. Ils mangeraient de temps à autre quelque agneau écarté, quelque vieille brebis souffrant du piétin, la belle affaire ! J’ai en horreur la viande de mouton et me resteraient bien toujours assez de bêtes à laine pour mes douillets besoins en pulls et en chaussettes. Et puis les loups nous débarrasseraient des tiqueux chevreuils envahissants, feraient la guerre aux néo-sangliers sédentarisés. Bref, je me réjouissais.
Soudain le hourvari de la filière bovine me tira de ma félicité. Les loups s’étaient attaqués aux vaches, en avaient tué ! Des vaches ! Diable ! De mémoire d’homme on n’avait jamais dit qu’ils s’attaquassent aux vaches. Les vaches, pensez ! Aux chevaux, oui. Je me souviens d’une couverture du Petit Journal (vers 1900) – journal sérieux et fiable s’il en fût ! – nous montrant de façon saisissante, sur immensité de neige, une horde de loups affamés s’en prenant à une troïka, les chevaux que leur harnachement empêchait de s’en garder tant soit peu. Mais c’étaient des chevaux, des chevaux sans défense qui plus est et dans un pays sauvage, un pays de sauvages, et avant l’autre guerre ! Mais chez nous, aujourd’hui, et des vaches ! Allons, les vaches avec leurs cornes ont un sacré répondant. Qu’ils s’y frottent les loups, aux vaches avec leurs cornes !
Avec leurs cornes… Avec leurs cornes…
Mais on leur a coupé les cornes. Les loups, dans leur précipitation et leur atavisme, les auront pris pour des chevaux !
Rendez leurs cornes aux vaches, sinon moi, loup, je vous les bouffe toutes !
Jan Dau Melhau