Les forêts sont riches, diverses, complexes, bref : vivantes. Mais l’industrie aimerait les transformer en monocultures d’arbres bien alignés, faciles à récolter, maîtrisés. Le gouvernement ne s’y oppose pas, il assume : « une forêt, ça se cultive, ça s’exploite ». Pendant ce temps, loin des ministères, la résistance s’organise. Partout en France, des individus, des collectifs et des associations s’activent, inventent des alternatives et défendent les forêts. Le temps est venu d’unir ces forces, pour faire front commun contre l’industrialisation des forêts !
Nos forêts sont devenues un champ de bataille en proie aux machines et à l’appétit insatiable des industriels. Partout, dans nos communes, départements et régions de France, nous voyons notre bien commun se faire malmener, les coupes rases et les monocultures se multiplier. C’est un fait palpable que nous éprouvons au quotidien, une violence que nous ressentons dans notre chair. Le productivisme gagne nos massifs forestiers et plie le vivant aux règles du marché. Des paysages séculaires sont dévastés parfois en quelques heures... Les arbres sont moissonnés comme du blé. Partout, les forêts sont vues comme un gisement inépuisable que l’industrie est appelée à exploiter et le bois comme un simple matériau à transformer.
Depuis cinq ans, l’action du gouvernement est déplorable. Alors que la Convention citoyenne pour le climat avait émis des propositions ambitieuses pour les forêts, l’Exécutif a tout fait pour s’y opposer, en amoindrir la portée et les vider de leur substance. Quant au plan de relance, il a capitulé devant les lobbies des planteurs d’arbres sans aucune contrepartie environnementale sérieuse. Tout au long du quinquennat, il n’a cessé de démanteler le service public. Plus de 1 000 emplois ont été supprimés à l’Office national des forêts depuis 2017, 475 emplois supplémentaires pourraient disparaître au cours des cinq prochaines années.
Au sommet de l’État, tout est verrouillé. Les solutions ne viendront pas d’en haut. C’est une certitude. Seule une pression, à la base, sur le terrain, pourra les faire plier. Dans les couloirs feutrés des ministères, les industriels déploient leur stratégie à coup de bulldozers. Le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, s’en fait le porte-voix. Dans une lettre adressée à la Commission européenne, il s’est attristé de voir « les forêts réduites à des considérations environnementales en ne tenant pas compte des aspects socio-économiques ». À l’Assemblée nationale, il a affirmé qu’« une forêt, ça se cultive, ça s’exploite ». Le gouvernement veut accroître les prélèvements en forêt de 70 % d’ici 2050 et passer d’environ 60 millions de mètres cubes de bois récoltés par an à plus d’une centaine de million. Nous savons ce que cela implique : une exploitation toujours plus accrue de nos forêts et une intensification des coupes-rases.
Nous ne voulons pas être les spectateurs passifs de la destruction en cours.
Il n’y a aucune fatalité à la situation actuelle et il ne tient qu’à nous d’en inverser la tendance. Un grand mouvement populaire est en train de naître autour de la défense des arbres. Après avoir été dépossédé.e.s de tout un pan du territoire national, des habitant.e.s, des citoyen.ne.s, des associations, des forestier.e.s ont décidé de se le réapproprier. Nous refusons que les forêts subissent à leur tour la logique industrielle qui a ravagé et ravage encore l’agriculture, qui détruit des métiers et des savoir-faire reconnus et appauvrit la biodiversité.
Partout, localement, des résistances sont déjà à l’œuvre. Des alternatives éclosent, des alliances naissent. D’autres imaginaires s’inventent. Ici, on achète des forêts pour les gérer de manière soutenable ou les laisser en libre évolution. Là, on développe des circuits courts de la grume à la poutre. Là-bas, on s’oppose à un projet de méga-scierie. Des associations s’engagent pour faire bouger la loi, des forestiers parviennent à s’extraire de pratiques sylvicoles qu’ils savent nocives pour se tourner vers une sylviculture douce, des habitant.e.s créent des vigies citoyennes. Des syndicalistes de l’ONF se mettent aussi en grève. Nos luttes sont multiples. Nos actions s’enrichissent mutuellement. Elles font bruisser le monde que nous souhaitons voir advenir. Elles lui donnent corps. Mais ce n’est pas suffisant. Pour gagner, nous devons passer à un cran supérieur, tisser la toile d’un récit commun, constituer un front. Tout porte à croire que c’est maintenant ou jamais. Nos forêts sont à la croisée des chemins. Nous appelons à une année de mobilisation pour les forêts françaises. La question des forêts ne concerne pas seulement l’autre bout de la planète l’Amazonie, la Sibérie ou l’Ouest Canadien qui sont touchés par les grands feux ou la déforestation. Elle se joue ici sur nos territoires, en bas de chez nous. Ici aussi, les conséquences du réchauffement climatique se font sentir, les sécheresses représentent une menace devenue réalité, les forêts dépérissent et la vision extractiviste continue de se propager. Ici aussi, les indicateurs sont dans le rouge. L’horizon se couvre. Il y a urgence à agir. Nous appelons chaque collectif et association engagés dans les forêts à participer à une campagne nationale contre leur industrialisation. Celle-ci se déroulera au cours des trois prochaines saisons, en trois temps. C’est une première étape, le début d’une lente montée de sève !
Le week-end du 16 et 17 octobre, nous invitons chaque association et collectif d’habitant.e.s à organiser une action localement sur son territoire. Pour que le plus grand monde puisse y participer à sa manière, avec son élan et son énergie, nous nous donnons un cadre d’action non-violent ce qui n’exclut pas les actions de désobéissance civile. Nous ferons résonner ces luttes au même moment sous un même cri de ralliement. Contre leur industrialisation et leurs grands projets inutiles, nous montrerons les forces de nos alternatives et défendrons le maintien d’un service public forestier digne de ce nom ! Nous appelons aussi à ce que cesse l’exploitation forcenée des travailleurs de la forêt, bûcherons, débardeurs et de tous les auto-entrepreneurs taillables et corvéables. Nous invitons chaque groupe et ou collectif à nous contacter et à se présenter pour que nous puissions en amont répertorier leur mobilisation sur une carte interactive en nous écrivant à l’adresse : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.. Nous pouvons déjà dire que dans le Morvan, des groupes locaux prévoient de planter une forêt diversifiée sur une ancienne coupe rase. Dans le Limousin, des habitant.e.s et des associations appellent à une marche. Tandis que dans les Pyrénées, le collectif Touche pas à ma forêt se mobilise contre le projet de méga scierie Florian. D’autres actions sont à prévoir.
L’hiver sera propice à la rencontre. Après une première action sur chacun de nos territoires le 16-17 octobre, nous nous retrouverons début décembre pour une grande assemblée des luttes et des alternatives forestières. Si nous voulons construire le mouvement dans la durée, tenir dans l’adversité, cela passe selon nous par une culture commune qui manque encore et que nous devons enrichir puis faire croître comme un maquis.
Alors qu’au printemps, tout renaît, nous laisserons nos jeunes pousses se déployer. Nous prévoyons d’organiser tous ensemble une action de désobéissance civile dans un lieu précis pour marquer notre présence et montrer que nous ne sommes pas dupes des tentatives de greenwashing. L’action aura lieu une semaine avant la journée internationale des forêts, un événement devenu lisse et récupéré par les industriels. Avec ce coup d’éclat, nous avons bien l’intention de détourner les projecteurs. A l’étalage des bons sentiments, nous opposerons la vitalité de nos luttes et les espoirs qu’elles soulèvent.
J’avais deux objectifs en réalisant ce film : sensibiliser le grand public aux enjeux de la gestion forestière d’une part, susciter un débat au sein de la filière forêt-bois d’autre part. Le premier objectif est plus ou moins atteint : le film a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de spectateurs et a reçu un large écho dans les médias nationaux. Près de 300 projections débats ont été organisées, devant des publics très variés, en zones urbaines comme au cœur de régions forestières. Des liens se sont tissés et plusieurs initiatives locales sont nées suite à ces rencontres.
Pour ce qui est de créer un débat chez les professionnels, c’est plus mitigé… Quelques jours avant sa sortie, le film a fait l’objet d’une levée de boucliers d’une partie de la filière. La Fédération Nationale du Bois (FNB) a publié un communiqué en réaction, dénonçant un film “à charge“ et “négatif “, sans prendre le temps de répondre aux questions posées par le film. Ce court texte a circulé en interne chez ses adhérents et sur les réseaux sociaux, avec même des appels au boycott du film de la part d’industriels piqués au vif. La coopérative Alliance Forêt Bois a elle carrément demandé à mon producteur d’être retiré du montage. Ces réactions ont malheureusement dissuadé bon nombre de professionnels de voir le film, craignant de se voir clouer au pilori… Une enseignante d’école forestière m’a ainsi confié s’être rendue à reculons à la projection. Elle est pourtant revenue sur son a priori au terme de la projection, reconnaissant que le film posait plus de questions qu’il n’apportait de jugements définitifs.
La réaction la plus épidermique est venue de l’interprofession France-Bois-Forêt1, pour qui “les 440 000 professionnels de la filière, qui œuvrent, chaque jour, en forêt et au sein des entreprises de la filière sont blessés par certains raccourcis qui laisseraient à penser que nous faisons mal notre travail“. Ce texte fait semblant d’ignorer que les critiques portées à l’industrialisation de la forêt sont formulées dans mon film... par des professionnels eux-mêmes !
En prétendant s’exprimer au nom de tous pour susciter un esprit de corps, les instances de la filière cachent les fractures en son sein, qui sont profondes. Comme me l’a écrit un gestionnaire : “Je pense qu'on est beaucoup de forestiers à être plus blessés par le sort qu'on réserve à nos forêts et par les compromis que ce monde fou nous demande de faire, que par le film... Si les ténors de la filière voulaient bien voir ça en face on s'occuperait enfin des vraies blessures“. J’ai ainsi reçu de très nombreux témoignages de soutien au terme des projections de la part de professionnels, du bûcheron jusqu’au scieur, même si tous n’épousent pas le point du vue du film dans sa totalité. Plusieurs salariés de coopératives forestières sont même venus me voir pour me dire le bien qu’ils pensaient du film, malgré les avis de leur hiérarchie. Celle-ci a-t-elle conscience de tels décalages ?
Autre instance prétendant parler au nom de tout le monde, Fransylva, se revendiquant comme le “Syndicat des propriétaires du Limousin“, bien qu’il ne réunisse qu’à peine 6 % d’entre eux. Dans un communiqué savoureux, il justifie toutes les dérives présentées dans le film. L’utilisation des produits phytosanitaires en forêt ? “Nécessaire“. L’explosion du bois-énergie ? “Une saine valorisation“. La monoculture du douglas ? “Une bonne réponse“. L’exportation de grumes en Chine ? “Valorisante“. Quant aux effets négatifs de la mécanisation, on y lit que les nouvelles machines exercent moins de pression au cm² qu'un sabot de cheval ou même un pied humain… Cet argument rituellement seriné par la filière, basé sur une approche très partielle de l’impact sur le sol, a été démenti par plusieurs études2 … et par le bon sens.
Cette rengaine est pourtant reprise par l’Office national des forêts, qui a publié en interne des “éléments de langage“ à destination de ses cadres et porte-parole, dans le cas où ils seraient interpellés au sujet du documentaire. Malmené dans le film par la voix de ses agents de terrain, l’établissement s’y livre à une véritable opération de communication de crise ! Le cas des dizaines de suicides de forestiers suite aux incessantes restructurations qui secouent l’office y sont ramenés à des “drames personnels“ et “intimes“, qu’il est irresponsable “d’instrumentaliser“. Ni responsables, ni coupables donc.
On l’aura compris, ces réactions officielles de la filière tiennent plus de la “langue de bois“ que du débat raisonné. Qu’en a-t-il été des discussions en salles de cinéma? Elles ont souvent été très riches et révélé des positions plus nuancées que ces exercices de communication. Les séquences ayant fait le plus réagir les professionnels sont sans doute celles montrant les dégâts sur les sols de travaux forestiers. Je montre par exemple un entrepreneur de travaux forestiers travaillant par temps de pluie, provoquant des torrents de boue sur une parcelle très pentue. On m’a plusieurs fois reproché de ne montrer que “les 1 % qui travaillent mal“ et de jeter l’opprobre sur les autres. Cette posture est révélatrice. Plutôt que d’interroger le système qui conduit à ces dérives, comme j’ai tâché de le faire, on jette la responsabilité à quelques errements individuels pour s’épargner la remise en question collective. Heureusement, de nombreux acteurs admettent que si le film est un regard, et ce qu’il montre de la réalité est forcément partiel, les faits qu’il dénonce sont difficilement contestables et doivent interroger. Dans bien des cas, les discussions furent très animées entre forestiers, se prolongeant parfois sur près de deux heures ! Beaucoup ont profité de l’espace public de la salle de cinéma pour faire entendre une parole qui dépasse rarement les discussions d’après chantier à la cantine.
Comment expliquer cette omerta qui pèse sur ce secteur ? C’est un monde où il est mal vu d’exprimer sa sensibilité, et surtout de s’exprimer publiquement sur la filière quand on en fait partie, comme s’il ne fallait pas trahir le “secret de famille“. C’est un monde très masculin, où on joue des muscles, où l’on conduit des grosses machines. Un monde très segmenté, où chacun est indépendant, isolé au fond de sa forêt, de sa bagnole ou derrière son ordinateur. Un monde sans tradition de mobilisation collective, sauf peut-être chez les fonctionnaires de l’Office nationale des forêts, bien que la culture militaire au sein de l’établissement et le devoir de réserve auquel sont soumis les agents assermentés n’incite pas à la prise de parole.
Les hommes et femmes qui composent la filière-bois forêt forment un monde bien plus complexe et contradictoire que ne le laissent penser ceux qui les représentent. En réalisant ce film, j’ai souhaité ouvrir une brèche pour tous ceux qui questionnent le modèle productiviste en forêt. A eux de ne pas se laisser voler la parole par ceux qui prétendent parler en leur nom.
Membres d’associations de sylviculture, de collectifs de défense des forêts, bûcherons, élagueurs, gestionnaires forestiers, charpentiers ou habitants de territoires forestiers : les participants et participantes sont réunis autour d’un cercle. La parole circule de manière fluide, chacun apportant sa vision et son expérience pour nourrir la discussion.
“Comment faire émerger des propositions alternatives ?” commence un charpentier du plateau de Millevaches. Il poursuit son intervention en pointant l’importance de se réemparer des questions économiques : “On a laissé tomber ça, et du coup, on se retrouve totalement désarmé pour faire des propositions alternatives à l'industrie [...] pourquoi on n’est pas beaucoup plus affûté sur ces questions d’économie ? Tant qu'on ne le sera pas, on reproduira tout simplement les schémas capitalistes de domination et de non-partage de la valeur.”En forêt, se jouent en effet des rapports de dominations et d'inégalités de conditions sociales entre personnes aux métiers et statuts bien différents : les propriétaires, les gestionnaires, les bûcherons, les débardeurs, les conducteurs de camions, les scieurs, etc. Pour créer une filière locale et juste, il faudrait donc porter attention au travail de tous les acteurs de la chaîne pour s’assurer que tous les travailleurs soient correctement payés.Au cours de la discussion, plusieurs propositions émergent pour favoriser le partage de la valeur : limiter les intermédiaires pour que chacun ait droit à un peu plus de valeur ajoutée ? Privilégier la collectivisation : recréer du commun forestier ? Un membre d’une association de formation en sylviculture et bûcheronnage insiste sur la nécessité de développer une “écoute empathique” entre les acteurs de la filière comme les gestionnaires forestiers et les bûcherons par exemple : “j’entends surtout du bashing entre les deux” constate-t-il, en pointant l’importance des hiérarchies sociales dans le fonctionnement du système capitaliste. Il s’interroge sur la manière de rompre avec ces hiérarchies et ces rapports de domination économique : “comment fait-on pour que les gestionnaires assument de faire travailler des bûcherons très bien payés dans de la futaie irrégulière ? [...] Et qu’ils assument de dire au propriétaire : “tu vas baisser ton revenu” et que chaque étape soit plus socialisée et équilibrée dans les répartitions ? ”.
Selon plusieurs participants, un meilleur partage de la valeur pourrait passer par le fait de décloisonner les différents métiers de la forêt : ainsi, chaque travailleur aurait conscience des enjeux des uns et des autres, ce qui rendrait les chantiers beaucoup plus fluides et justes pour tous. Ils proposent aussi que les tâches les plus pénibles soient collectivisées.Une personne membre de l’association corrézienne Faîtes et Racines propose par exemple de généraliser la pratique collective du débardage ou d’impliquer les débardeurs dans d’autres étapes de l’exploitation forestière : “ le débardeur, il ne faut pas le laisser que débardeur. Moi non plus ça ne me vend pas du rêve quand on me dit : « y’a personne pour le faire » et qu’on va débarder.” Elle ajoute que le débardeur pourrait également assister au marquage (c’est-à-dire la sélection des arbres à abattre) car il pourrait ainsi communiquer directement ses contraintes et difficultés : “on choisit les arbres qu’on va couper, sauf que le débardeur, il arrive derrière et nous dit : “je m’en sors comment moi ? ”.
Enfin, se réemparer des questions économiques permet également de penser la valeur intrinsèque de la forêt : quelle est la valeur de la forêt aujourd'hui ? Comment l'inclure dans les réflexions économiques sur un modèle sylvicole alternatif ? Un bûcheron ardéchois invite par exemple à se questionner sur la pertinence de l'utilisation des arbres de la forêt, au-delà de l'aspect purement financier : “ y’a aucune raison d’exploiter une forêt si on n’en a pas besoin. Il n’y a aucune raison de couper un arbre si le résultat est de faire une palette avec : donc on ne prend pas d’arbres en forêt si on n’a pas un projet derrière.”
Ces discussions autour des alternatives forestières, pointent un fait majeur : malgré leurs efforts pour inventer de nouvelles pratiques, ces travailleurs et travailleuses de la forêt constatent leur marginalité. Un participant évoque l’ambition “d’être réellement quelque chose qui existe dans la filière et pas juste une marge folklorique”.Plusieurs problématiques se dressent devant le développement d’une filière alternative, plus respectueuse du vivant et des travailleurs. L’une des principales est la concurrence des acteurs industriels : “Nous, on scie 500 mètres-cubes par an : c'est ce que Piveteau [la scierie d’Egletons] scie en ½ journée” témoigne un membre de Faîtes et Racines.Pour se démarquer, certains misent sur des secteurs où l’industrie ne peut pas répondre à une demande : que ce soit en termes de qualité du bois ou parce qu’un acheteur cherche un produit bien spécifique.Néanmoins, des obstacles demeurent. Un participant cite par exemple l'accès difficile au foncier forestier et aux machines/outils qui permettent d’exploiter la forêt “sans se ruiner la santé et sans être complètement hors-jeu par rapport aux réalités économiques capitalistes”. Malgré leurs pratiques diamétralement opposées au modèle dominant, ceux qui tentent de créer un modèle alternatif se voient en effet imposer des normes de tarifs et de valeurs définies par l’industrie. Mais certains s’opposent à cette recherche de compétitivité : “la référence des prix par rapport à l’industrie : on n’en a rien à foutre, c’est de l’esclavage !” affirme un participant venu d’Ardèche.Mais renoncer à se calquer sur les prix bas imposés par l’industrie soulève également des interrogations : une participante résume son dilemme ainsi : “quel est le sens si le prix est tellement élevé qu’on doit vendre à des personnes à très haut niveau de revenu ? ”.Enfin, un membre du RAF soulève ce qu’il pense être un impensé des discussions autour de la filière alternative : “ il ne faut pas oublier que l’État subventionne l’industrie et la gestion industrielle des forêts : c’est aussi pour ça qu’on s'épuise à essayer de se calquer sur eux ”.Le modèle de gestion industriel des forêts reçoit effectivement une part importante d’argent public. On peut citer par exemple la subvention de 650 000 euros accordée par la région Nouvelle-Aquitaine pour aider à l’installation de l’usine à pellets Biosyl à Guéret.
Pour sortir de la marginalité, et développer une sylviculture douce, des participants à la discussion pointent la nécessité de changer en profondeur les imaginaires. Selon l’un d’entre eux, cela passe avant tout par le fait de “se dépolluer” par rapport au modèle capitaliste : “Y’a un problème dans notre manière de parler : on est pollué par l’industrie (...) ! Donc tant qu’on reste pollué, on n'arrive pas à trouver de bonnes solutions : RAF ça veut dire Réseau pour les alternatives forestières. Une alternative, c’est donc autre-chose que ce qui est proposé. Allons-y : faut oser, tenter des choses ! ”.Une personne membre du collectif « méga scierie non-merci » exprime quant à elle le “besoin de nouveaux récits” : la nécessité de relater par exemple des expériences de collectivisation de forêts, de coopératives où l’on cherche à réduire la division du travail. Selon elle, “ ces systèmes sont très éloignés des réalités des gens et comportent donc un gros facteur d’inconnu pour eux : ça peut dissuader à se lancer ”. Elle estime donc que le partage de ces expériences le plus largement possible permettrait de lever un frein à des changements de pratiques chez de nombreux propriétaires et travailleurs forestiers.
Avant que le terme d'écocertification ne cesse de provoquer réactions allergiques, moues dubitatives ou silences interloqués, il faudra quelques temps encore. Le temps de l'habitude… comme toujours.Pourtant, si l'on s'arrête sur le sujet, notamment en se posant les deux questions suivantes, que répondrions-nous ?
Gérer la forêt de telle sorte qu'elle conserve sa biodiversité, sa santé et ses capacités de régénération pour le bien des générations présentes et futures, n'est-ce pas ce que chacun souhaite pour lui et ses enfants ?
Obtenir, en tant que consommateur, l'assurance que les produits à base de bois, commercialisés dans les grandes surfaces et ailleurs, proviennent de forêts gérées selon le principe édicté précédemment, n'est-il pas une garantie satisfaisante ?Je ne doute pas que les deux réponses soient affirmatives et que, de ce fait, nous adhérions tous à la démarche d'écocertification. Alors, c'est peut-être dans le système lui-même qu'il faut chercher l'explication du malaise ?En effet, l'écocertification suppose une organisation et des règlements. On les retrouve rangés sous le sigle PEFC (système européen de certification forestière) et, pour qu'un produit bois soit écocertifié et porte le label PEFC, il est nécessaire que :
Les acteurs de la filière (des propriétaires aux transformateurs en passant par les intervenants) aient accepté et respecté les uns et les autres des cahiers des charges spécifiques.
Les exploitants et les transformateurs aient, les uns et les autres, mis en place des chaînes de contrôle permettant de prouver la provenance des bois vendus comme écocertifiés.
Là encore les éléments mis en place semblent tout à fait satisfaisants. Une fois encore, pourquoi ce concept à la fois simple et noble provoque-t-il des réactions allergiques ?
La réponse ne réside-t-elle pas dans le fait que l'écocertification apparaît comme une "obligation" inéluctable à laquelle devra se soumettre tout propriétaire forestier souhaitant commercialiser la production de sa forêt ?
En effet, derrière la belle idée de gestion durable, se profile un gigantesque objectif commercial. On comprend aisément que si cet argument marketing est vendeur, les vendeurs l'exigeront eux-mêmes de leurs fournisseurs, qui l'exigeront à leur tour des leurs, qui l'exigeront en fin de compte des propriétaires forestiers.
Il est vrai, pour conclure ironiquement, que ne gérant pas durablement nos forêts, selon les six principes édictés à la conférence d'Helsinki :
il ressort avec évidence que nous avions besoin d'un système formel pour mieux travailler et prouver aux tiers que c'est le cas !
Il y a 12 ans, quittant mon hexagone natal et traversant l'Atlantique pour la première fois, je pensais fort naïvement découvrir la merveilleuse forêt canadienne, gigantesque, généreuse, inépuisable.
J'y ai vu l'envers du décor : sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres, la forêt a été coupée, rasée, décimée. Une fois le bois sorti, tout est resté tel quel : aucune remise en état des territoires, aucun souci de reboisement ; des paysages désolés, lunaires, ressemblant un peu à ceux que nous avons pu connaître après notre tempête de 1999, mais tellement plus vastes.
]'y ai visité un village créé par des "colons" au début du XXème siècle. A cette époque, le gouvernement cherchait à créer de nouveaux villages dans les régions du nord, presque inhabitées. Des jeunes, avec l'aide financière du gouvernement, partaient ainsi s'établir en vivant de l'exploitation de la forêt des alentours. lors de mon passage en 1991, les enfants de ces premiers bûcherons travaillaient à 600 km de leur village ; ce qui signifie que tout avait été coupé à 600 km à la ronde. 1999, justement. Richard Desjardin sort un film : "l'erreur boréale", qui fait l'effet d'une bombe. Les Québécois découvrent la surexploitation de leur forêt, et apprennent avec stupéfaction que cette formidable richesse est non seulement épuisable, mais qu'au rythme actuel, elle devrait être épuisée très vite.
Qu'un de nos guides mauriciens nous a montré en riant des arbres devant lesquels nos douglas de 30 ans n'auraient pas à rougir, en nous expliquant que 2 siècles plus tôt, ils faisaient 2m de diamètre, mais que dans quelques années on pourra sans doute les récolter à la faux.
Que j'ai mis un ou deux jours à comprendre pourquoi mes interlocuteurs prenaient un air un peu choqué quand je leur expliquais qu'Ambiance Bois fait de la construction en bois. Autant en France c'est très écologiquement correct, autant au Québec, cela revient à piller un peu plus une ressource naturelle en danger. Il n'est d'ailleurs qu'à examiner de près les fameuses maisons canadiennes, si typiques avec leurs bardages, leurs terrasses en caillebotis et leurs escaliers extérieurs : on réalise vite que l'alu et le PVC ont largement supplanté le bois. Une fois élucidé le quiproquo, j'ai donc pris la peine d'expliquer comment la forêt française est gérée, et comment les prélèvements qui sont faits sont inférieurs à \'ac· croissement naturel, ce qui permet que le capital soit conservé, entretenu et renouvelé grâce aux coupes, mais sans être amputé.
L'atelier sur la forêt auquel j'ai participé lors de l'Université Rurale m'a paru très symptomatique de la situation québécoise:
Un premier intervenant, ingénieur et économiste forestier, a esquissé une analyse fort intéressante de la situation et de ses difficultés. Il voit 3 étapes dans l'évolution de la politique forestière des pays industrialisés :
Pour lui, un pays comme la France en est à l'étape 3, alors que le Québec en serait toujours à la 2ème. Et tout l'enjeu québécois actuel serait de définir une méthode de calcul de la rente, admise par tous, c'est à dire une méthode permettant de définir le montant des prélèvements acceptables pour conserver et enrichir le capital forestier. Ce qui, et il insiste là-dessus, est une question éminemment politique, avant d'être mathématique ou biologique.
Le deuxième intervenant nous a montré comment la forêt publique (80% de la forêt en Mauricie), appauvrit les communes puisque l'Etat se permet de ne pas payer aux communes les taxes auxquelles sont soumis les propriétaires privés ; d'où un sous-développement socio-économique très marqué de ces communes forestières privées de cette ressource. Là encore, une prise de conscience se fait, qui passe par un système de compensation, mais encore bien insuffisant aujourd'hui.
Ensuite, ce fut le représentant d'une de ces méga-entreprises multinationales d'exploitation forestière (exploitation : dans tous les sens du terme), dont le but est purement économique et la logique totalement libérale : faire le plus d'argent possible en exploitant la forêt. Il a commencé son intervention en citant le fameux film de Desjardin, pour dire que, bien sûr, ce film avait eu du bon en révélant certains excès, mais qu'il fallait quand même dépasser cette vision qui avait eu l'inconvénient de caricaturer la situation... Il nous a ensuite présenté tout l'impact économique de sa société, en concédant qu'un arbitrage semblait nécessaire entre les différentes fonctions de la forêt : production / conservation / autres usages (récréotourisme...).
Enfin, le représentant d'une ZEC, une de ces puissantes sociétés de chasseurs et pêcheurs, nous a expliqué ses difficultés à maintenir et sauvegarder les intérêts de ses affiliés, face aux exigences de la production massive.
En résumé, nous avons eu successivement 4 angles d'approche
Ils se sont exprimés l'un après l'autre, chacun concédant qu'il a des difficultés avec les autres, et qu'il faudrait arriver à les résoudre ; mais ils n'ont pas débattu ensemble, ne se sont ni questionnés ni répondus. Significatif ?
En Limousin, la tempête a touché 123 000 hectares de forêt (sur les 554 000 existants – soit 22%). Ces hectares n'ont pas tous été touchés de la même manière. Certains ont eu des dégâts faibles, d'autres moyens, d'autres forts : ainsi ces 62 000 hectares qui ont été détruits à plus de 50%. Tous les chiffres concernant la forêt étant départementaux, il est difficile d'en donner pour le seul plateau. Néanmoins, on sait que celui-ci a été des plus touchés, comme le montre la carte ci-contre, où l'on voit qu'il est entièrement dans la zone des "dégâts forts".
Régionalement la tempête à détruit 15 millions de m3, soit 15% du volume de bois sur pied. Les résineux ont davantage été touchés (9,3 millions de m3, dont la moitié d'épicéas) que les feuillus (5,7 millions). Logique vu la dominance des résineux sur la zone la plus frappée. Un tel volume de bois tombé à terre représentait environ 7 années de récolte, toutes essences confondues. Si on ne retient que les résineux, ce sont en fait dix années de récolte qui sont tombées en une seule nuit ! (la récolte annuelle dans les années qui ont précédé la tempête était de 900 000 m3 de résineux par an).
Dans les deux premières années qui ont suivi la tempête, la priorité a été mise sur la récolte des bois les plus fragiles, ceux qui pouvaient être attaqués les premiers par les insectes et les champignons. Pour ce qui concerne le plateau, surtout l'épicéa. L'exploitation du douglas, au contraire, était volontairement repoussée à plus tard, son bois étant naturellement beaucoup plus résistant (ce sont les chablis qui seront récupérés cette année).
Mais la toute première intervention a été le rétablissement des accès à la forêt : en tout 2 300 km de pistes et routes forestières ont été déblayées.
Les propriétaires, les professionnels et les pouvoirs publics s'étaient fixé pour objectif de récupérer en trois ans (2000, 2001 et 2002) les deux tiers des bois abattus. Il a été tenu, puisque au 31 décembre 2002, 5,5 millions de m3 de résineux avaient été récoltés (60%) et 4,3 millions de m3 de feuillus (75%). Ceci fait un total, pour tout le Limousin de 9,8 millions de m3 de bois (65%) qui se répartissent ainsi :
2,6 M m3 de bois d'œuvre sciés dans les scieries limousines.
2 M m3 dans des scieries en dehors de la région.
0,8 M m3 conservés sur des aires de stockage en Limousin (comme sur celle d'Ussel, cf. photo).
0,2 M m3 stockés hors Limousin.
2,4 M m3 partis dans les usines de pâtes à papier ou de panneaux de la région.
On évalue enfin que 1,8 M m3 de feuillus sont partis en bois de feu pour le chauffage domestique.
Tout cela a été rendu possible par la mobilisation en trois ans de 56 millions d'euros d'aides publiques (un peu plus de 30 M de l'Etat, de 14 M de l'Europe, de 7 M des départements et de 5 M de la région).
Si, sur le coup, la tempête n'a pas fait de victimes sur le plateau, de nombreux accidents du travail ultérieurs sont liés à l'exploitation des chablis : fin 2001, on recensait déjà dans tout le Limousin 12 accidents avec des blessures graves et 6 accidents mortels.
Fin 2002, quelques 7 500 hectares balayés par la tempête sont en cours de reconstitution, majoritairement en douglas, dont 4 500 pour la seule année 2002. Les prévisions pour 2003 sont du même ordre. Le coût moyen du nettoyage et de la reconstitution est d'environ 3 400 euros à l'hectare (il ne s'agit là que des surfaces ayant fait l'objet d'une demande d'aide auprès des pouvoirs publics).
Il existe au Ministère de l'Agriculture un "département de la santé des forêts" qui surveille grâce à un réseau de correspondants départementaux l'état des forêts françaises. Celui-ci a été particulièrement attentif aux effets sanitaires de la tempête. En effet la masse de bois tombé et laissé à l'abandon représentait un véritable festin pour les insectes sous-corticoles (qui vivent sous les écorces) et xylophages (qui se nourrissent du bois). On l'a dit c'est l'épicéa qui était le plus exposé à ce genre de bestioles. Dès 2000 la colonisation des chablis par ces insectes était commencée sur cette essence. Mais, contrairement à la Bourgogne par exemple, le Limousin n'a subi que des attaques de faible intensité. Les scolytes se sont cependant assez développés sur le plateau par rapport au reste de la région. De gros foyers ont été repérés notamment autour du lac de Vassivière.
Actuellement la plupart des chablis qui n'ont pas été exploités ne sont plus colonisables par les scolytes : soit ils l'ont déjà été (il n'y a plus rien à manger !), soit ils sont desséchés (ce qui reste n'est pas bon !).
La Banque de France a mené en 2002 une étude sur les conséquences financières de la tempête sur les entreprises de la filière bois. Il en ressort que l'événement a entraîné de fortes perturbations qui sont cependant très différentes selon l'endroit de la filière que l'on observe : plus on va vers l'amont et plus elles sont importantes. Le secteur le plus touché est celui de l'exploitation forestière qui a eu à faire face à un surcroît d'activité en 2000, qui ne s'est pas prolongé en 2001. La Banque de France constate une érosion de la rentabilité d'exploitation dans ce secteur, qui a cependant réussi à améliorer son résultat final, du fait des aides des pouvoirs publics. Les scieries de résineux accusent une légère dégradation de leur structure financière qui reste cependant satisfaisante, tandis que les fabricants de charpentes et de menuiseries ne semblent pas avoir été touchés par la tempête. Globalement "la situation des entreprises de la filière bois peut être jugée favorablement ; les conséquences de la tempête ont été bien moindres que ce qui était craint dans les premières semaines de 2000. Il n'en demeure pas moins que des interrogations subsistent pour l'avenir quant à l'écoulement des stocks importants constitués et à leur coût de négociation d'autant plus que les acheteurs étrangers semblent plus actifs actuellement".