L'alimentation nous relie les uns aux autres. Mais aussi à la terre. Elle nous rassemble par-delà nos cultures, nos âges, nos sexes, nos religions, nos origines géographiques et sociales, et toutes nos différences.
Nous avons pris conscience de cela il y a quelques années et rapidement, des questions récurrentes sont venues troubler notre petite vie citadine :
D'où viennent nos aliments ? Par qui ont-ils été cultivés, élevés ? Par qui ont-ils été acheminés jusqu'à moi ?
Dans quelles conditions ?
Oui, dans quelles conditions vivent les êtres qui pourvoient à mon plaisir chaque jour. Animaux, végétaux… et humains !
Et puis, est-il obligatoire d'utiliser pour cultiver la vie des produits en "cide" qui la tuent (pesticides, herbicides, fongicides, insecticides, etc.) ?
Donner de la vache en poudre à manger aux vaches, est-ce le "progrès" ou est-ce insensé ?
Pourquoi la fabrication d'un simple biscuit demande-t-elle jusqu'à 12 ingrédients à l'industrie agro-alimentaire, dont certains reconstitués, modifiés, hydrogénés et toxiques, alors que dans ma cuisine 3 suffisent ?
Quelle est l'idéologie qui justifie le progrès par la disparition d'une ferme toutes les 15 minutes en France ?
Pourquoi dit-on d'une agriculture qui brûle plus de 10 calories d'énergie pour produire une seule calorie alimentaire qu'elle est "hautement compétitive" ?
En cherchant les réponses, nous nous sommes très vite heurtés à l'opacité, aux aberrations et aux contresens de l'alimentation dite "moderne".
C'est ainsi que nous sommes partis en quête de notre responsabilité alimentaire, lorsque s'est éveillée la conscience du poids que font peser nos comportements alimentaires sur l'équilibre des écosystèmes, sur la biodiversité, sur l'aménagement du territoire et sur la dignité humaine, au Nord comme au Sud.
Ce sont tous ces contresens qui nous ont fait prendre la route, avec le besoin de rencontrer les humains qui sont à la base de la chaîne alimentaire, femmes et hommes de la terre et de l'assiette, qui ont fait le choix d'autres agricultures, d'autres rapports à la vie.
Nous souhaitions voir s'il était encore possible en 2005 de nourrir des cercles vertueux. Bien vite, nous nous sommes retrouvés sur les routes, de ferme en ferme, d'atelier en étable, à rencontrer des producteurs, plus de 80 en tout, "chemin faisant"… Et bientôt, nous arrivions en Limousin.
Douze jours pour découvrir l'agriculture limousine…
Nous quittons la Touraine le 8 septembre pour nous rendre en Limousin. C'est l'avant dernière étape de notre périple et nous sommes attendus là-bas de pied ferme par Sophie et Pierre de la Confédération Paysanne de la Haute Vienne, qui ont accepté de coordonner notre visite sur place.
Ah ! Le Limousin ! C'est une région qui ne laisse pas indifférent. Les forêts sont magnifiques, mystérieuses et rappellent étrangement les plus beaux endroits de Bretagne, l'écorce moussue, les rochers de granit érodés, les arbres centenaires… Combien de fois avonsnous eu envie de pénétrer dans cette masse végétale avec la certitude d'y découvrir un trésor… Surtout aux premières heures du jour, lorsque la brume matinale semblent dissimuler quelques secrets…
C'est dans ce contexte que nous avons fait de très belles rencontres. D'abord, le GAEC Champs Libres à Saint Julien le Petit, avec Jean-Luc, Corinne, Jean-Michel et Jean-Jacques qui mènent une ferme en polyculture élevage en biodynamie. Ils nous ont fait découvrir une biodynamie vivante et évolutive. La découverte de cette approche de la terre et de cette relation au vivant est toujours magnifique. Pour ces beaux personnages, agriculture rime avec culture. C'est ainsi qu'ils décident en 2000 de mettre en valeur le site magnifique dans lequel ils se trouvent en créant l'association "Contrechamps" dont les objectifs épousent la diffusion artistique dans une très belle grange restaurée ainsi que les animations pédagogiques avec visite de la ferme et accueil de groupes.
Tifenn a joué le spectacle dans la "grange à foin". Une belle soirée de partage, et pour la première fois, grâce à Claude, technicien lumière intermittent du spectacle et bénévole de l'association, des conditions de jeu proche d'un théâtre professionnel.
Comme un heureux hasard, le lendemain se déroulait à la ferme un atelier du Forum Social Limousin, avec comme thématique, l'agriculture durable. Eh bien soit, nous prolongerons notre halte pour suivre ces rencontres.
Bref, le matin nous visitons la ferme sous l'angle "agriculture durable". Nous filmons, et le discours est magnifique, très proche de ce que nous éprouvons à ce stade de notre voyage. A suivre donc dans un prochain document vidéo…
Nous apprenons avec étonnement l'après midi lors de l'atelier FSL que la région Limousin n'est autonome qu'à hauteur de 8 % par rapport à sa consommation alimentaire ! Surprenant pour une région agricole ! D'où viennent donc les 92% autres pourcents ? Que représente donc le poids écologique et social de telles migrations alimentaires ?
C'est sur ces réflexions que nous quittons le GAEC Champs Libres. La route continue et nous faisons connaissance de Dominique et Agnès Diss, restaurateurs à Royère de Vassivière, un petit village étonnant du plateau. Le restaurant " Saveurs Buissonnières " mérite vraiment le détour ! Dominique en cuisine,
Agnès en salle, proposent un menu unique réalisé à partir de produits paysans locaux et pour la plupart biologiques. Dans ce petit écrin qu'ils ont investi et restauré depuis 2001, ils cultivent un certain art de vivre, naturel et savoureux. Si votre chemin vous amène en ces contrées éloignées, ne manquez pas cette petite halte buissonnière…
De là, comme nous avions un peu de mal à nous quitter, nous décidons de dormir sur place et de prendre le café le lendemain matin à "l'Atelier", au bourg de Royère de Vassivière. L'occasion pour nous de reprendre une "claque" tant ce lieu est magique : l'atelier est un bar, épicerie bio-équitable, restaurant, salle de spectacle, conférences, projection, cybercafé. Ce lieu, acheté par des jeunes du pays, partis à la ville, puis revenus à la "maison", montre à quel point la demande est forte pour la rencontre. Du matin au soir, vieux et plus jeunes se côtoient, échangent, se rencontrent autour d'un verre, d'une exposition, d'un spectacle. La vie a repris à Royère depuis que l'Atelier s'est ouvert ! Un bel exemple de dynamique locale autour d'un projet qui créé du lien social et culturel et qui démontre déjà une pérennité économique.
De Royère, nous filons maintenant en Corrèze, direction Vitrac sur Montane, près de Tulle, où Raphaëlle de Seilhac nous attend.
Comme nous n'en avons pas marre de sauter de surprise en surprise, nous débarquons dans une maison bourgeoise du 17ème siècle. Ferme un peu atypique que celle de Raphaëlle qui, suite à un héritage, se voit léguer ce lieu qu'elle réhabilite aussitôt en ferme avec un élevage de moutons et tout ce qui fait qu'une ferme est une ferme : potager, ânes, poules, oies, canards, cochons, chiens, chats, et j'en passe. C'est que la Raphaëlle, toute droit issue de la lignée des Seilhac, n'en est pas moins paysanne jusqu'au bout des ongles. Elle qui a toujours refusé les mirages des rallyes, écoles d'ingénieurs et autres lieux soi-disant destinés à certaines classes sociales, réalise sa passion, son chemin, en devenant paysanne ! Pour mettre en valeur le lieu, elle fait deux ans de travaux, seule, et fait de l'accueil en chambre et table d'hôte. C'est aussi un moyen pour elle de valoriser au maximum les produits de sa ferme qu'elle sert à sa table d'hôtes. Loin de se contenter de ces activités, elle s'engage aussi dans le mouvement des CIVAM et assume la présidence du FRCIVAM
Limousin. Je n'en dis pas plus car la rencontre avec Raphaëlle a été magique et il va se passer pas mal de choses, prochainement, dans cet endroit aux vocations multiples. Affaire à suivre donc…
Nous filons ensuite chez Catherine et Luc Rabuel, éleveurs de porcs cul noir et de moutons au Vigen, à quelques kilomètres au sud de Limoges. Ils ont réhabilité voilà une quinzaine d'année le porc cul noir du Limousin qui était en voie de disparition. Ce porc rustique, vit dehors et se nourrit de ce que la nature peut offrir dans ces contrées de chênes et de châtaigniers. Catherine et Luc complémentent l'alimentation des cochons avec un mélange de céréales qu'ils cultivent eux-mêmes en bio. La viande est goûteuse et le lard épais ! Ils transforment eux-mêmes toute la viande qu'ils élèvent et vendent l'intégralité de leur production à la ferme, en vente directe. Un sacré équilibre qu'ils ont trouvé là !
Le lendemain, nous visitons un magasin de producteurs, au centre de Limoges. Le magasin "Saveurs Fermières", comme les autres magasins de producteurs que nous avons rencontrés, a l'atmosphère chaleureuse et paisible, et l'engagement des producteurs qui y participent n'y est pas pour rien. Les produits répondent à une charte élaborée collectivement par tous les coopérateurs, mettant en avant des pratiques paysannes, équitables et respectueuses de l'environnement. Ces démarches collectives sont étonnantes et nous en avons fait une petite présentation dans les " pratiques agricoles innovantes et durables " sur le site internet Chemin Faisant.
Nous avons découvert de nombreuses pratiques agricoles et organisations sociales innovantes et durables, de l'agriculture biologique et biodynamique à l'agroécologie, en passant par le Bois Raméal Fragmenté (BRF), la permaculture, l'agriculture paysanne, les travaux du réseau agriculture durable, les magasins de producteurs, le commerce équitable, les Associations pour le Maintien de l'Agriculture Paysanne (AMAP), et d'autres encore. Toutes ces alternatives vertueuses sont explicitées dans le détail sur notre site internet. Il y a vraiment de quoi en faire un livre… Et ça tombe assez bien puisque après ces six mois de voyage et plus de 80 rencontres, nous consacrons une année à la valorisation de tout ce que nous avons collecté et vécu. Nous travaillons à la réalisation d'un livre, d'un film, d'un nouveau spectacle théâtral sur la paysannerie que nous avons rencontrée.
Egalement, des projets de malle pédagogique et de livre pour enfant viendront enrichir ces outils et permettre aux plus jeunes d'appréhender de façon conviviale et ludique les enjeux de l'alimentation responsable et de l'agriculture durable. D'ores et déjà, une exposition photo est disponible. "Voix de la Terre" - l'expo - est composée de 24 clichés commentés et illustrés de portraits de producteurs. Elle peut être louée sur demande. Vous pouvez retrouver un dossier de synthèse sur notre voyage dans les numéros de janvier de Biocontact et de Village Magazine. Nous serons également aux Assises du Limousin les 9 et 10 février 2006 à Limoges où nous apporterons un habillage audiovisuel (ambiances sonores, extraits vidéos de portraits de producteurs, etc.).
Et puis les 25 et 26 mars, nous organiserons chez Raphaëlle de Seilhac en Corrèze un colloque sur "l'agriculture durable et les nouveaux outils de régénération", en collaboration avec la FRCIVAM, la Confédération Paysanne et le Réseau Agriculture Durable.
A suivre…
Frédéric Gana et Tifenn HervouetContactsFrédéric GANA et Tifenn HERVOUET. Tél : 06 09 42 49 73 Courriel : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.GAEC Champs Libres et Association Contrechamps - Trasrieux - 87460 St Julien le Petit - Tél : 05 55 69 13 18Saveurs Buissonnières - Dominique et Agnès DISS - 23460 Royère de VassivièreL'Atelier - 23460 Royère de Vassivière - Tél : 05 55 64 52 22Raphaëlle de Seilhac - Le Mons - 19800 Vitrac sur Montane - Tél : 05 55 27 60 87Catherine et Luc Rabuel - Le Boudaud - 87110 - Le Vigen - Tél : 05 55 00 41 03Saveurs Fermières - 10, rue de la Céramique - 87100 Limoges - Tél : 05 55 79 88 51
IPNS : Dans votre étude et les propositions que vous en tirez, vous considérez la question de l’indépendance alimentaire du Limousin comme un élément clé pour l’avenir d’une région comme la nôtre. Pourquoi ?
Emmanuel Bailly : Un développement économique rationnel et pérenne doit se baser sur la maîtrise préalable de quelques domaines fondamentaux. Nombre de ces fondamentaux se déclinent sous la forme de ressources. Trois d’entre elles sont plus particulièrement vitales : les ressources hydriques (l’eau), les ressources alimentaires (ou agroalimentaires) et les ressources énergétiques. Il peut apparaître surprenant de se préoccuper de ce sujet : la maîtrise de ces ressources, perçues comme abondantes en Limousin, ne fait d’ordinaire guère l’objet de débats ni de doutes. Et quand bien même certaines d’entre elles viennent à ne pas être fournies complètement sur la seule échelle de la région, le fonctionnement en économie ouverte qui s’est mis en place depuis plusieurs décennies à l’échelle européenne, voire mondiale, permet de les obtenir simplement et quasiment en temps réel.
C’est très précisément ici que s’inscrit la spécificité de notre réflexion et de notre contribution : ce contexte d’interdépendance économique, d’interconnexion des réseaux d’approvisionnement en ressources doit faire l’objet d’un réel débat. Il apparaît en effet que la maîtrise effective et durable des ressources alimentaires n’est pas assurée en Limousin. Or certaines fragilités actuelles, certaines menaces à venir semblent suffisamment sérieuses pour devoir être prises en compte dans la stratégie de développement de la région. C’est pourquoi nous proposons d’intégrer un nouveau thème de réflexion stratégique, en plus de ceux déjà identifiés : le thème du rétablissement de la souveraineté alimentaire du Limousin.
IPNS : Qu’en est-il donc de notre souveraineté alimentaire aujourd’hui ?
E B : La situation actuelle de la région est claire. Les chiffres ne laissent guère de doute sur la forte dépendance alimentaire régionale. Ce constat initial est simple à comprendre car il se résume en un chiffre : la souveraineté alimentaire du Limousin n’est aujourd’hui que de 10 %. Dit autrement, seuls 10% des produits alimentaires consommés dans notre région y ont été produits et transformés : pour répondre aux besoins quotidiens des Limousins, c’est donc 90 % de notre alimentation qui est importée d’autres régions ou d’autres pays.
Ainsi la culture de la pomme de terre a complètement été abandonnée pour passer de 7 400 hectares à quelques 300 hectares, soit 0,034 % de la SAU (Surface agricole utile) du Limousin. Si en 1970 la production totale limousine dépassait les 200 000 tonnes, aujourd’hui la quantité produite en pommes de terre (7 000 tonnes) couvre seulement 23,5 % des besoins de la population.
De même, la culture légumière couvrait en 1970 près de 6 300 hectares de surfaces contre 300 hectares en 2000 (6 700 tonnes). La production régionale ne couvre que 8,1 % des besoins en légumes frais de la population.
La conclusion que nous pouvons tirer de ce panorama de l’agriculture limousine est assez claire. En dehors des productions de bovins, de pommes et d’ovins sur lesquelles la région s’est hyperspécialisée, et à l’exception notable du blé tendre, toutes les autres productions agricoles accusent un niveau de dépendance qui se révèle parfois spectaculaire (comme pour la production maraîchère, les pommes de terre, les volailles ou le blé dur). On observe donc un fort déséquilibre des répartitions agricoles qui provoque une grande inadéquation par rapport aux besoins. A cette étape de la filière alimentaire, le niveau de souveraineté alimentaire en terme de production agricole ne dépasse pas 43 %. Or, il ne va cesser de se dégrader étape après étape tout au long de la filière.
IPNS : Alors justement, que se passe-t-il au niveau des industries de transformation agroalimentaires en Limousin ?
E B : C’est ici que se situe une autre faiblesse spécifique à notre région : le tissu industriel et artisanal dans la transformation agroalimentaire est insuffisant. De nombreuses productions agricoles quittent donc la région pour approvisionner des ateliers et des usines qui sont situées ailleurs. L’exemple le plus visible est celui de la production bovine avec l’exportation massive de broutards vers l’Italie. Mais il n’est pas le plus préjudiciable : en effet, au vu d’une indépendance de 680 % pour la production bovine, les installations d’engraissage, d’abattage et de transformation du Limousin suffisent à absorber les besoins théoriques de sa population. Cette situation s’applique également à la production ovine.
Pour le reste, la situation actuelle est beaucoup moins favorable. Seule la filière basée sur le blé tendre (farine, pain et produits céréaliers) arrive à s’en sortir sur le plan de l’autonomie au niveau régional, grâce entre autres à la petite trentaine de meuneries et minoteries présentes en Limousin. Toutes les filières de transformation liées aux légumes, aux pommes de terre, aux fruits (à l’exception de la pomme), aux pâtes alimentaires (fabrication quasi absente pour ce produit de base), à la volaille ou à la pisciculture sont à des niveaux d’autonomie relativement bas, parfois inexistants.
IPNS : Et plus en aval qu’avez-vous constaté en ce qui concerne la distribution et le commerce alimentaire ?
E B : Prendre en compte ce secteur est aussi une nécessité pour prendre la mesure de la souveraineté alimentaire réelle : il n’y a aucune implication directe entre le fait de produire des produits agricoles et de les vendre dans le même périmètre régional.
L’étude de la situation dans la distribution et le commerce alimentaire montre même qu’une déconnexion très nette entre le lieu de production et le lieu de consommation, loin d’être l’exception, est plutôt la norme. Dit autrement, il est traditionnel de trouver dans les magasins des produits alimentaires d’autres régions ou pays, même quand ces produits peuvent être fournis localement. Cette situation n’est pas propre au Limousin, mais reflète à l’échelle nationale une “exception” bien française : l’omniprésence de la grande distribution et la concentration quasi-monopolistique de ce secteur. Le résumé tient en deux chiffres : seulement 5 centrales d’achat se partagent 90 % du commerce de détail en France. Il est donc globalement impossible aux secteurs agricole et agroalimentaire d’échapper, directement ou indirectement, à l’emprise de la grande distribution : c’est elle qui fixe les règles du jeu. Elles n’attachent aucune importance particulière au caractère local des produits proposés dans leurs magasins. Seuls les fournisseurs les plus compétitifs sur les prix ont une chance d’être référencés, mêmes s’ils viennent de l’autre bout du monde et que leurs pratiques sociales et environnementales sont déloyales.
Voilà pourquoi la situation de souveraineté alimentaire du Limousin, initialement peu fringante sur le plan agricole, en arrive à se dégrader fortement jusqu’à atteindre 10 % : c’est le résultat de l’insuffisante densité du tissu industriel agroalimentaire et de la pression incontournable de la grande distribution, étanche au critère régional.
IPNS : Vos constats sont clairs, mais au fond, en quoi cette situation de faible indépendance alimentaire pose-t-elle vraiment problème ? Le Limousin n’est pas la seule région française à faire appel à des produits alimentaires venant d’ailleurs...
E B : Effectivement. Mais si un tel mode de raisonnement est aujourd’hui généralisé, nous ne pouvons pas faire l’impasse sur sa mise en perspective par rapport à certaines problématiques qui nous semblent cruciales. L’évolution observée ces dernières années sur la prise de conscience du phénomène de réchauffement climatique et de dégradation des écosystèmes est spectaculaire, tant sur le plan mondial que national et local. Il n’était que temps : les rapports alarmistes émanant d’institutions internationales ne cessent de se succéder.
Les travaux du GIEC (Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat), regroupant les travaux de milliers de scientifiques de tous les pays sur le réchauffement climatique, font désormais l’unanimité tant dans les milieux scientifiques que politiques internationaux. Ils font état de scénarios climatiques annonçant des températures en hausse de 1,5 à 6°C à l’échelle de ce siècle en fonction de notre capacité à réduire fortement ou pas nos émissions de gaz à effet de serre, ce qui va représenter un choc climatique inédit dans l’histoire humaine. Le dernier rapport du GIEC, approuvé à l’unanimité, est clair : “Seules de très fortes réductions d’émissions seraient susceptibles d’atténuer les dérèglements climatiques à venir”.
Intégrer cette dimension environnementale et climatique à la réflexion stratégique pour le développement du Limousin nous semble une nécessité au regard des menaces potentielles qui se profilent à l’horizon. De manière directe ou indirecte, la région pourrait être amenée à subir les conséquences de crises liées au dérèglement climatique. Ces crises peuvent prendre la forme de “catastrophes sur-naturelles”, mais aussi de ruptures d’approvisionnement en ressources liées au climat ou à l’épuisement des écosystèmes voire même des difficultés dans l’acheminement des marchandises. Dans un cadre futur beaucoup moins sûr, la maîtrise de ces ressources, en particulier alimentaires, peut s’avérer un facteur d’équilibre atténuant les effets de ces crises. Un niveau élevé de souveraineté alimentaire représenterait alors pour le Limousin une précaution appréciable, voire une garantie cruciale pour sa stabilité et son développement.
IPNS : Parmi les phénomènes mondiaux qui auront une incidence sur nos vies de tous les jours, il y a aussi la question de la fin du pétrole et son impact sur les transports.
E B : C'est là aussi une problématique qui ne fait plus guère de doute quant à sa réalité. Il est ici nécessaire de faire preuve d'un comportement lucide : il n'existe pas d'alternative sérieuse pour remplacer le pétrole au regard de notre niveau de consommation actuel. Les biocarburants n'offriront jamais que quelques pour cents de ce niveau : les surfaces agricoles qu'il faudrait leur consacrer sont 2 à 3 fois supérieures à la surface totale du pays, sans compter la nécessité prioritaire de nourrir la population.
Deux secteurs sont plus directement concernés par ce phénomène lié au pétrole. Le premier saute aux yeux, vous l'avez cité : c'est celui des transports. L'ère des déplacements faciles, rapides et sans limites est appelée à prendre fin, et sans doute à brève échéance. La plupart des experts sont formels : l'avenir est clairement à la redécouverte des circuits économiques courts et économes.
Cette logique de relocalisation va permettre de mettre fin à ce gaspillage énergétique confinant à l'absurde qu'on peut observer aujourd'hui dans les transports. Elle doit aussi permettre de sécuriser les approvisionnements vitaux de la région. Cette problématique n'a rien d'une hypothèse d'école, puisque l'actualité récente a fourni un exemple révélateur. Lors du blocus maritime imposé en octobre 2005 par les marins en grève de la SNCM, la Corse s'est retrouvée en rupture d'approvisionnement en légumes et produits frais au bout de... 4 à 5 jours ! Son caractère insulaire en fait peut-être un cas extrême : il n'en reste pas moins que la logique d'interdépendance en ressources alimentaires couplée à celle des flux tendus peut faire perdre très rapidement la maîtrise de son autonomie alimentaire à un territoire fragilisé.
IPNS : Et après les transports quel est le second secteur concerné ?
E B : Le second secteur est moins visible immédiatement : c'est celui de l'agriculture. Sous sa forme intensive (la plus répandue aujourd'hui dans les pays du Nord), ce secteur est particulièrement dépendant des ressources pétrolières. Le niveau de mécanisation ne cesse d'augmenter. La fabrication d'intrants chimiques (engrais, pesticides,...) nécessite de très grandes quantités de pétrole. Certaines pratiques hors sol (serres chauffées au fuel) sont très gaspilleuses en énergie. De manière globale, le modèle agricole actuel est trop dépendant de ressources fossiles et se révèle non soutenable à terme. Anticiper la raréfaction du pétrole revient à privilégier rapidement des formes d'agriculture économes, locales, respectueuses du milieu naturel et de ses ressources. Il ressort de ces éléments que le développement économique exogène et globalisé n'est pas un modèle pérenne pour l'avenir, en Limousin comme ailleurs.
IPNS : Dans le cadre de l'économie mondialisée le Limousin n'est pourtant pas perdant dans tous les secteurs. Nous avons même des filières de référence leaders dans leur domaine comme la filière bovine ou la production de pommes.
E B : Effectivement. La filière bovine et la filière pomme sont devenues des références de niveau européen en terme de qualité et de notoriété, mais au prix d'une hyperspécialisation réalisée au détriment des autres productions et du maintien de la souveraineté alimentaire. Elle s'est aussi faite au prix d'une intensification et d'une productivité qui ont provoqué un laminage spectaculaire des emplois dans le secteur agricole. Toutes exploitations confondues, entre 1970 et 2003, 29 300 exploitants ont jeté l'éponge en Limousin. Ainsi 2,5 exploitations mettent la clef sous la porte chaque jour depuis maintenant près de 32 ans, soit 60 % des exploitations. 74 600 actifs sur exploitation étaient dénombrés lors du recensement de 1970 pour seulement 25 800 en l'année 2000. Ainsi 48 800 emplois agricoles directs ont été perdus sur le Limousin soit une diminution de plus de 65 % des ressources humaines pour ce secteur d'activité. Ramené à l'ensemble de la population régionale, ce prorata d'actifs travaillant dans le secteur agricole est de 3,6 % pour une surface agricole utile de 861 000 hectares.
Cette situation ambivalente est en train d'évoluer de manière plus défavorable encore : l'OMC poursuit son travail d'ouverture tous azimuts des marchés alimentaires mondiaux aux dispositifs de protection et de subventions agricoles, et l'Union Européenne lui emboîte le pas. Il s'agit là d'une menace pour le développement économique du Limousin, une menace non pas émergente mais avérée, puisque ses effets se font déjà sentir sur les filières phares de la région.
Prenons tout d'abord le cas de la filière pomme. La golden du Limousin doit désormais faire face à une nouvelle concurrente redoutable, la golden chinoise. Typiquement montée comme une filière d'exportation (les Chinois sont peu consommateurs de ce fruit), la production de pommes chinoises amène sur le marché mondial des quantités massives de fruits, dans la même saisonnalité que pour le Limousin, à qualité équivalente mais à un tarif environ deux fois moins cher, transport compris !
Considérons également le cas de la filière bovine. Les concurrents les plus sérieux actuellement viennent d'Amérique du Sud (Brésil et Argentine), et la viande en provenance de ces pays commence peu à peu à rentrer sur le marché européen. Là encore, la qualité des produits correspond au standard occidental (voire même supérieure), et à des tarifs imbattables.
La prochaine étape de l'ouverture des marchés agricoles va permettre à ces pays d'exporter non plus de la viande mais du bovin sur pied. Cela signifie que les ateliers d'engraissement et de transformation italiens, clients majoritaires des broutards limousins, vont se tourner vers des fournisseurs argentins ou brésiliens pour approvisionner leurs installations à des tarifs inférieurs au Limousin.
Ces deux exemples illustrent la fragilité dans laquelle peut se retrouver l'agriculture limousine, fragilité d'autant plus grande que l'hyperspécialisation sur quelques productions est accentuée.
IPNS : Alors comment répondre à ces risques que vous dénoncez ?
E B : On peut y répondre de deux manières. On peut choisir d'accentuer encore les démarches de productivité et de concentration pour améliorer sans cesse la compétitivité des productions limousines et "rester dans la course" au niveau mondial. Mais au grand jeu des avantages comparatifs le Limousin part perdant s'il joue dans la cour mondiale, puisqu'il ne dispose pas d'une carte aujourd'hui maîtresse, celle du dumping social. Bien sûr cette carte est truquée, et c'est tout à l'honneur de notre région de refuser de s'en servir. Mais dès l'instant où la règle du jeu mondiale autorise (voire favorise) ce genre de "désorganisation organisée", le Limousin a tout à perdre à s'investir trop fortement à cette échelle.
L'autre manière de répondre à ces menaces est de prendre le contre-pied de cette course en avant débridée : au lieu de tout miser sur quelques productions spécifiques destinées au grand marché mondial, il vaudrait mieux élargir sa palette tout en la remettant en adéquation avec des besoins plus localisés, idéalement à l'échelle régionale. Et de nouveau nous nous retrouvons face au thème stratégique du rétablissement de la souveraineté alimentaire du Limousin, ce qui montre une nouvelle fois sa pertinence.
IPNS : Mais ne pensez-vous pas que cette deuxième manière de répondre au problème sera considérée comme un renfermement sur soi ?
E B : Non ! Cette aptitude à répondre et cette capacité de réaction ne sont pas l'objet de mesures protectionnistes et xénophobes mais sont bel et bien le fruit d'une intelligence collective visant au respect du principe de prévention et du principe de précaution. La recherche d'équilibre et d'autonomie alimentaire et énergétique pour un territoire trouve sa légitimité dans la mise en application de ces principes. La reconstitution du système agro-alimentaire d'une région passe indubitablement par la régénération d'une multitude d'outils de production (maraîchage, arboriculture, pisciculture, apiculture, aviculture, polyculture, élevage) couplée à une dynamique d'actions transversales dans des domaines aussi complémentaires que la transformation, la commercialisation, la formation et la recherche. Les impacts positifs d'une telle dynamique en matière de création d'emplois directs et indirects sont une véritable opportunité pour lutter contre la précarité et l'exclusion sociale pour ne prendre que le seul cas du Limousin.
Le périmètre écorégional de souveraineté (qui ne couvre qu'une petite moitié de la surface agricole utile totale) a besoin d'au minimum 50 000 actifs là où ne demeurent aujourd'hui que 30 000 personnes sur l'ensemble de la SAU.
Le regard que nous portons sur le développement économique du Limousin est, nous le savons, quelque peu différent et original par rapport aux différents acteurs régionaux. Ce regard est aussi, nous en sommes profondément convaincus, un regard novateur, tourné vers l'avenir. Ce n'est pas pour assouvir une quelconque nostalgie passéiste, ni même un réflexe frileux de repli identitaire, que nous mettons ainsi en avant le rétablissement de la souveraineté alimentaire du Limousin. Nous considérons simplement cette démarche de relocalisation des activités agroalimentaires comme une nécessité émergente, comme une forme d'application cohérente du principe de précaution.
A l'échelle d'une région, avoir une meilleure maîtrise de ses approvisionnements en ressources, alimentaires en particulier, va s'avérer un facteur de plus en plus déterminant pour son développement, pour le maintien de sa stabilité face aux profonds changements de ces prochaines décennies, pour la sauvegarde de ses ressources naturelles dans son ensemble.
Les deux principales associations organisatrices, Intelligence Verte et l'ALDER (Association limousine pour le développement des énergies renouvelables) avaient défini le double thème des assises : "Agriculture écorégionale et souveraineté alimentaire.
Face aux risques climatiques et énergétiques, quels enjeux pour demain ?".
L'étude d'Emmanuel Bailly (voir IPNS n°14) servait de support au premier thème alors que le second était plutôt le reflet des préoccupations de l'ALDER.
Bien sûr, parmi les sept tables rondes présentées, avec pour chacune de deux à quatre intervenants, toutes ne présentaient pas le même intérêt ; certaines interventions étaient à mon goût trop techniques (sur le risque alimentaire ou la réglementation européenne sur le développement rural), d'autres à l'inverse restaient trop générales, mais dans l'ensemble les apports ont été très enrichissants et les interventions du public pertinentes et de qualité.
Sur la crise énergétique, le coup d'envoi avait été donné la veille des Assises par Yves Cochet qui avait présenté lors d'une conférence les thèmes de son dernier ouvrage, Pétrole apocalypse (Editions Fayard). C'est cette même problématique qu'il a présentée aux Assises, en mettant l'accent sur le nécessaire changement de société qu'impliquent la raréfaction et le renchérissement inéluctables du pétrole. Pour lui, le passage démocratique d'une société de croissance à une société de sobriété, avec une relocalisation de l'économie, et notamment de la production alimentaire, ne peut se concevoir que dans le cadre d'une mobilisation sociale très forte, pour éviter que le choc n'entraîne le totalitarisme et l'aggravation des inégalités.
D'autres points de vue furent développés sur ce thème. Sans entrer dans le détail, ni les citer tous, en voici quelques exemples.
Christian Brodhag a défini quatre enjeux : la question énergétique, le climat, la dégradation des écosystèmes et celle des sols. Il en a montré les implications.
Corinne Lepage constatant que la finance l'emporte sur l'économie, et a fortiori sur l'écologie, a demandé l'inversion des rapports entre économie et écologie.
François Plassard, par une brillante intervention, générale et radicale, a souhaité replacer l'économie au service de la société et soumettre cette dernière à la priorité de la sauvegarde du milieu naturel.
Patrick Viveret a fait une remarquable critique de la conception de la richesse qui domine dans nos sociétés (absurdité du PNB) ; il a constaté que l'humanité était principalement menacée par elle-même et a appelé à construire une société qui se donnerait d'autres objectifs que le développement de la production industrielle marchande.
Albert Jacquard a présenté une critique de la finalité des sociétés humaines en stigmatisant notamment la compétition généralisée, la course à la puissance, la croissance devenue un dogme. Nous vivons dans un monde fini dont nous avons atteint les limites, il faut en tirer les conséquences.
Sur l'écorégion et la souveraineté alimentaire, les interventions remarquables ont été nombreuses.
Silvia Perez-Vitoria a montré que, dans le contexte énergétique et climatique, la crise est d'abord agricole et paysanne, et a affirmé que le XXIème siècle sera paysan ou ne sera pas.
Emmanuel Bailly a présenté sa réflexion sur l'écorégion et la souveraineté alimentaire.
Plusieurs interventions sur l'agriculture biologique ou autonome, ont montré à la fois la nécessité et les difficultés à mettre en place des pratiques agricoles allant à l'encontre du système productiviste dominant. André
Pochon, Jacques Maret, Marie-Hélène Aubert, Henri Thépaud sont allés dans ce sens. Pour sa part, Robert Savy, ancien président du Conseil régional du Limousin, a soutenu à partir de son passée, qu'il y a toujours "un possible et des outils du possible".
Un des intérêts principaux d'une réunion de ce type réside dans les rencontres qu'elle peut susciter. Sur ce plan, les Assises ont été fécondes, puisqu'elles ont réuni un large public, avec des professionnels de l'agriculture et de l'alimentation, de nombreux membres du monde associatif (écologie, environnement, consommation), des fonctionnaires ou institutionnels divers (Région, ADEME, CNASEA, collectivités locales, agents de développement…) et beaucoup de jeunes, étudiants ou non, du Limousin ou d'autres régions, souvent en recherche ou déjà porteurs de projets d'installation en milieu rural. Les repas pris en commun sur place, les rencontres dans les couloirs ou autour des tables de publications ont été l'occasion de prolonger les débats.
La diversité du public, que la présence d'intervenants connus a favorisée, laisse espérer que ces Assises auront donné une impulsion à des prises de conscience, des réflexions et des actions concernant la crise écologique et les nécessaires et radicales remises en question qu'elle implique. Il faut qu'il y ait une suite ou/et des prolongements à ces Assises (peut-être sous des formes différentes), mais il en restera forcément une trace.
"Notre planète et nos sociétés ne survivront que dans la diversité. Celle-ci ne peut pas venir du modèle industriel et libéral qui homogénéise la vie et les relations humaines. La diversité se trouve principalement dans le monde rural en raison de la très grande variété d'écosystèmes et d'organisations sociales qui y existent encore. Les modes de construction des maisons, les types de vêtements, les coutumes, les façons de préparer les aliments sont très diversifiées selon les environnements. A-t-on par exemple pensé à comparer la cuisson sur une cuisinière à gaz avec la multiplicité des modes de cuisson qui existent dans le monde : sur des branches, sous la pierre, dans les feuilles de bananier, dans des récipients en terre… Les relations sociales sont aussi très variées et l'anthropologie nous en donne chaque jour des exemples intéressants. Faut-il vraiment les détruire ? Il ne s'agit pas ici d'avoir une position de conservation, il s'agit de laisser vivre des sociétés différentes des nôtres parce qu'elles ont beaucoup à nous apporter. Le modèle occidental qui rase tout sur son passage ne cesse de s'appauvrir. Cet appauvrissement s'accroît quand nous détruisons des paysanneries, qu'elles soient de Chine, d'Afrique ou d'Océanie. Nous devenons plus pauvres quand disparaissent des connaissances et des savoir-faire. Cet appauvrissement est invisible mais n'en est pas moins réel. Nous devons apprendre à respecter les autres comme nous devons apprendre à respecter la nature. Cela passe par la nécessité de redonner un espace et une place aux paysans. C'est pour nos sociétés une question de survie.
(…) Or s'il est aujourd'hui une nouveauté, c'est précisément ce "retour des paysans". Ils ont toujours été là mais, silencieux ces dernières années, ils veulent aujourd'hui se faire entendre. Ils agissent à tous les échelons. Au niveau international, ils protestent contre l'OMC et la libéralisation des échanges, contre les politiques agricoles communes qui ne sont là que pour accompagner ce mouvement. Il se battent un peu partout contre les multinationales : celles des semences bien sûr mais aussi celles du secteur chimique et de l'alimentation. Ils cultivent en préservant les équilibres naturels. Ils demandent des terres, et au besoin les prennent, ainsi que des moyens pour les travailler. Pour cela ils donnent de leur temps, de leurs moyens, parfois ils donnent leur vie.
En fait, ce qui se pose à nous est sans doute un véritable problème de civilisation. La nôtre est mortifère. Face aux "nécrotechnologies" dont parle Jean Pierre Berlan - détruisant la terre, les semences et les hommes tout en employant du travail mort et en épuisant les énergies fossiles - les valeurs du monde paysan sont du côté de la vie : régénération de la nature, utilisation de travail vivant, développement des semences, articulation des tous les systèmes vivants pour assurer la production d'aliments et emploi d'énergies renouvelables.
La société industrielle a mené un combat sans merci contre la paysannerie, que ce soit sur le plan économique, social ou culturel. Il semble aujourd'hui urgent d'appuyer au contraire tout ce qui peut permettre à la paysannerie de survivre et de se développer. Bien des citoyens, hors du monde paysan proprement dit, commencent à comprendre l'importance de ce combat. Les appuis aux luttes pour la terre, aux arrachages d'OGM, au maintien des prix agricoles et d'une agriculture de qualité en témoignent. Mais il faut sans doute aller plus loin et lutter contre tout ce qui contribue à faire disparaître les paysans. Il faut l'avoir en tête, le penser sans cesse comme un "agenda caché" de l'action politique, se donner cette "grille de lecture". Par exemple, les raisons de s'opposer à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne ne devraient pas être politico-culturelles. L'argument principal devrait être que ce pays compte encore 30 % de paysans qui disparaîtraient dans leur très grande majorité si l'intégration se faisait. Autre exemple, lors de la mise en place d'un programme économique et social, à quelque niveau que ce soit, pourquoi ne pas se demander si cela va permettre l'installation de davantage de paysans, l'instauration d'une agriculture paysanne, l'accroissement de l'autonomie alimentaire de la région, etc. ?
De fait, nous sommes tous concernés par la question paysanne. D'elle dépend notre alimentation et une grande partie de notre environnement, d'elle dépendra dans un futur proche notre mode de vie, notre culture même. Peut-être ne redeviendrons nous pas tous paysans, mais il est peu probable que nos sociétés aient un avenir sans une paysannerie nombreuse et forte. "
Parce que manger des produits sains ne doit pas être un luxe individuel mais bien un acte à la portée de tous, il nous apparaît indispensable que la restauration collective propose elle aussi des repas équilibrés et bio. C’est dans cet esprit que GABLIM s’est engagé dans la création d’une plateforme régionale d’offre en produits biologiques. Cette plateforme se donne pour objectifs d’introduire dans la restauration collective l’utilisation de produits issu de l’agriculture biologique :
Pour mener à bien cette action un cahier des charges de la restauration collective bio en Limousin a été élaboré. Il définit les engagements des opérateurs bio et des acteurs de la restauration collective et précise l’organisation de la restauration collective bio en Limousin et les modalités de mise en oeuvre de cette démarche entre les acteurs concernés.
La restauration collective bio concerne de nombreux acteurs : d’une part les acteurs de l’aval avec les élus, les gestionnaires de cuisine centrale ou de restaurant collectif, les cuisiniers et le personnel de service et dans le cadre de la restauration scolaire, les directeurs d’établissement, les enseignants, les parents d’élèves et les élèves ; d’autre part les acteurs de l’amont avec les producteurs, artisans, transformateurs bio et structures bio coordinatrices.
Pour répondre à l’ensemble des objectifs, il convient que chacun des participants du projet s’engage à établir des concertations régulières et à respecter et promouvoir les objectifs et les principes de la charte.
Le groupement des agriculteurs biologiques du Limousin (GABLIM) en tant que structure régionale de développement de l’agriculture biologique est à l’initiative des projets de restauration collective bio en Limousin. GABLIM se charge de
C’est pour cela qu’a été créée en juillet 2007 l’association MANGER BIO LIMOUSIN, plateforme régionale d’approvisionnement en produits bio pour la restauration collective. Elle gère l’approvisionnement en produits bio locaux de préférence avec la diffusion d’un catalogue de produits et coordonne la logistique de livraison, soit en direct par les fournisseurs, soit par un prestataire de transport sur l’ensemble de la région Limousin.
Les opérateurs bio (producteurs, transformateurs et MANGER BIO LIMOUSIN) s’engagent à :
Les acteurs de la restauration collective s’engagent à :
En accompagnement des repas bio, GABLIM s’engage à proposer des prestations d’animation auprès des convives et/ou à mettre à disposition des outils pédagogiques :
Les thèmes abordés, programmés avec l’équipe enseignante, peuvent porter sur le goût, le lien agriculture-alimentation-environnement, la saisonnalité, la lecture des étiquettes.
GABLIM s’engage enfin à mettre en place avec les collectivités engagées, des formations en direction des équipes de cuisine et des fournisseurs bio afin d’échanger sur les particularités des produits biologiques, les spécificités de la restauration collective…
Si vous souhaitez organiser des repas bio et locaux dans votre établissement ou dans l’école de votre commune, vous pouvez contacter Véronique, animatrice au GABLIM, ou bien l’association Manger Bio Limousin. Grâce à eux plus de 5000 repas sont déjà servis chaque mois dans les écoles, collèges, lycées, maisons de retraite de la région.
La crise du covid a mis en lumière la nécessité de circuits très courts et la valeur des biens de première nécessité. Les producteurs locaux ont été plébiscités. Pour ne pas laisser retomber les choses une fois que la crise sera terminée, le cartographe Quentin Paternoster, nous propose une carte pour « manger local » sur la Montagne. Pour cela, il s’est basé sur les répertoires de plusieurs structures, en particulier le groupement de l’agriculture biologique de la Creuse et le Parc naturel régional de Millevaches.
Vous pouvez aussi envoyer vos corrections, rajouts ou précisions en vous adressant à ce mail : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.. Enfin vous pouvez avoir accès aux références de tous les producteurs mentionnés sur cette carte en cliquant sur ce lien : https://consommer-local-en-creuse.gogocarto.fr/annuaire
carte_manger_local_montagne_limousine.jpg4.29 Mo
Un outil collectif de transformation des viandes locales.
Le Pôle viandes compte à ce jour plus de 70 actionnaires, majoritairement producteurs, ainsi que trois actionnaires particuliers dont le lycée agricole d’Ahun. Cela représente une centaine de producteurs répartis sur les départements de la Creuse, de la Haute-Vienne et de la Corrèze. Ce pôle s’inscrit pleinement dans l’idée de la relocalisation de l’économie. Il est d’ailleurs écrit dans les statuts de la SAS que le pôle a une capacité limitée et n’a pas été conçu pour s’agrandir mais pour être reproductible sur d’autres territoires.
Ce projet emblématique du territoire s’apparente à une « grosse CUMA » (coopérative d’utilisation de matériel agricole). Plateforme de services de 1 000 m2, il comprend un abattoir multi-espèces, un atelier de découpe, des salles de maturation courte et longue durée, une saucisserie, une légumerie, un fumoir-saloir-séchoir, la possibilité de faire des viandes hachées, des pâtés et plats cuisinés, et de stocker en hibernation.
La question de l’abattage a depuis le départ été la plus sensible et les porteurs du projet se sont donnés le temps de poser un nouveau jalon en termes de bientraitance animale. La réflexion de ces paysans limousins respectueux de leurs bêtes a bien sûr été percutée par les campagnes animalistes, notamment celles des activistes de L214, qui ont interpellé les consciences des consommateurs et poussé à une réponse politique. La bientraitance animale (à ne pas confondre avec le bien-être animal) est un élément premier de cet outil multi-espèces avec une bouverie innovante en termes de conditions d’accueil et d’attente des animaux et un prototype de box d’étourdissement multi-espèces.
Un conseil scientifique accompagnant le projet a mobilisé les recherches les plus poussées en éthologie (étude du comportement animal) en s’appuyant sur les écrits de l’américaine Temple Grandin d’une part, de chercheurs de l’Inra comme Claudia Terlouw ou même de militants de l’Afaad (Association en faveur de l’abattage des animaux dans la dignité). Les membres de ce conseil scientifique ont validé les étapes de la conception. Des PME ont relevé le défi de cet abattoir destiné à accueillir l’équivalent de 10 vaches par semaine et non 80 à l’heure.
Le parcours, à partir de la sortie de la bétaillère, est conçu dans le moindre détail : pente de la rampe d’accès, lumières bleues, champ de vision restreint, bruits d’eau relaxants, corrals sans angles droits. Les capacités sensorielles des animaux sont différentes des nôtres et entre espèces, il faut en tenir compte à chaque étape de la conception.
Des caméras suivent l’animal pas à pas. Évacuer le stress, laisser le bovin, l’ovin ou le porcin progresser à son rythme (l’aiguillon électrique est banni), cela fait partie des « avancées ». Lorsqu’il arrive dans le box de contention qui précède l’étourdissement, celui-ci a été nettoyé en profondeur, les animaux étant très sensibles aux phéromones laissées par leurs congénères. L’innovation ultime concerne le processus de mise à mort proprement dit. De façon traditionnelle, c’est un « matador », qui frappe en un point précis du crâne et créé un choc qui plonge l’animal dans le coma. Pas d’approximation humaine possible car la tâche est robotisée. La précision est permise par l’intelligence artificielle nourrie de données fournies par les éleveurs eux-mêmes. Ce box d’étourdissement multi-espèces (bovins, ovins, porcins) est une réalisation de la société Lamartine (Allier), une entreprise qui équipe les parcs zoologiques. L’innovation a coûté 400 000 € et a été soutenue à hauteur de 200 000 € par la région Nouvelle-Aquitaine. Ce « micro-abattoir », voué à être la clef de voûte du pôle viandes locales, sera le dernier outil à entrer en fonctionnement sur le site de Langladure.
L’une des stratégies affichées par le pôle viandes locales est celle de la « maturation et de l’affinage », notamment des morceaux nobles des bovins limousins ou charolais. Les plus belles côtes de bœuf maturées sont exposées dans des vitrines réfrigérées de la salle d’accueil du pôle. C’est le principe en somme du « vieillissement » du vin ou du fromage appliqué à la viande.
À la mode, notamment dans certains restaurants, la viande maturée n’est pas un snobisme, c’est un processus lent de transformation qui permet de transcender le goût des viandes de grande qualité en concentrant les saveurs. Et cela prend le contre-pied de la standardisation du produit recherchée par les industriels. Nous partons sur une maturation et un affinage de 21 jours, mais cela peut aller au-delà en fonction des choix de l’éleveur.
À partir d’une viande grasse et persillée, la maturation permet de libérer toute la puissance du goût en conservant à la viande toute sa tendresse. Et puis n’est-il pas plus pertinent de manger moins de viande mais de manger une très bonne viande tant en goût qu’en matière de nutrition ? Autre outil déterminant (et très onéreux) : la cellule d’hibernation qui permet une congélation éclair (à -170 °C), sans altération des fibres et du goût. Au moment de parfaite maturation de nos viandes, nous figeons nos viandes grâce à la cellule d’hibernation. Un vent glacial flashe la viande. L’eau contenue dans les fibres n’a pas eu le temps de se cristalliser évitant ainsi de briser les fibres musculaires. Cela évite de déstructurer la viande et un effet bouilli à la cuisson qui gâche tout. La cellule d’hibernation a été la machine la plus coûteuse de notre atelier mais au lieu de congeler vous-mêmes la viande, nous offrons ce service pour une meilleure qualité de conservation. Plus de gaspillage non plus.
Il n’y a pas que la haute technologie : le pôle viandes locales a recruté quatre bouchers-charcutiers, dont Éric, un ancien artisan indépendant creusois, formé à l’ancienne école de la tripe ce qui nous permet de valoriser le cinquième quartier, c’est-à-dire les abats. Une équipe qui a mis la barre haut également côté salaisons. Du saloir et du séchoir sortent déjà des produits susceptibles de faire un tabac dans les boutiques de vente directe tels les saucissons de bœuf ou le jambon d’agneau (tranches fines de gigots séchés).
Aujourd’hui, toutes les conditions sont réunies pour consommer de la viande produite localement. Au-delà des paysannes et paysans auprès de qui vous vous approvisionnez habituellement, vous pouvez aussi, via le site internet www.lesviandespaysannes.net, commander de la viande et venir la chercher sur le site ou vous la faire livrer à domicile. Même votre famille ou vos amis éloignés peuvent être livrés où qu’ils soient en France métropolitaine. Les acteurs de ce projet permettent enfin à notre territoire de valoriser un bien patrimonial qu’est la viande.
Cet outil n’aurait pas vu le jour sans la mobilisation des producteurs certes, mais aussi d’élus tels Jean-Paul Denanot (ancien président de la région Limousin), Christian Audouin (ancien président du PNR Millevaches), Michel Ponchut (ancien conseiller départemental de la Haute-Vienne). La région Nouvelle-Aquitaine avec son président Alain Rousset, Geneviève Barat (vice-présidente en charge de la Ruralité) et Jérôme Orvain soutiennent activement ce beau projet. Enfin, la mobilisation des habitants du territoire est à saluer tant par son implication citoyenne que financière. Que tous nos soutiens, de près ou de loin, soient remerciés.
Au fil des ans, depuis 1970, on assiste à un recul permanent des ressources alimentaires en Limousin. Les chiffres sont affolants. Le Limousin terre agricole par tradition est devenu une région de totale dépendance alimentaire, cela se résume en un chiffre : la souveraineté alimentaire du Limousin n'est aujourd'hui que de 10%. Dit autrement, seuls 10% des produits alimentaires consommés dans notre Région y ont été produits et transformés, c'est donc 90% de notre alimentation qui est importée d'autres régions ou d'autres pays (voir IPNS n°14). La culture légumière a été quasiment abandonnée (la surface cultivée a été divisée par 25 en Limousin, elle couvre aujourd'hui 23% des besoins , les légumes frais 8%, les œufs 24%, la culture du blé dur 0%...) La production de volaille, de porcins qui dans les années 70 alimentait chaque maison limousine, s'est transformée pour l'essentiel en un élevage intensif hors-sol. Paradoxalement les effectifs de la production hors sol censés nourrir le monde entier ont chuté pour toutes les productions spécialisées hors bovin et ne peuvent répondre aux besoins de la population limousine ! La filière porcine a divisé par 2,2 son cheptel. La filière avicole quant à elle s'est totalement effondrée.
Il existe trois explications majeures à cette situation Il y a tout d'abord l'inadéquation de la production agricole par rapport aux besoins alimentaires standards de la population. La Politique agricole commune voulue par l'Europe et, ici, appuyée par la Chambre agricole et la FNSEA, a spécialisé la production du Limousin sur trois secteurs (bovins, ovins, pommes golden pour l'essentiel) abandonnant la production maraîchère et alimentaire aux seuls aléas du "Marché".
Il y a aussi la présence insuffisante des filières de transformation dans la Région. Le tissu artisanal ou industriel de la transformation agroalimentaire est très insuffisant, aujourd'hui de nombreuses productions agricoles quittent donc la région pour approvisionner des ateliers et des usines qui sont situés ailleurs. La fermeture des abattoirs de proximité aggrave la situation, obligeant les agriculteurs à rejoindre les filières de la grande industrie de l'agroalimentaire (sur la question des abattoirs, voir dans ce numéro d'IPNS, page 14). Il y a enfin l'emprise forte de la grande distribution. Tous les produits vendus en grande surface sont fournis par leurs centrales d'achat qui n'attachent aucune importance particulière au caractère local des produits proposés dans leurs magasins. Seul acheter " le moins cher possible " les guide, n'hésitant pas à mettre en concurrence la production d'une région contre une autre pour faire chuter les prix. Cette situation n'est pas propre au Limousin, mais reflète à l'échelle nationale une " exception " bien française : l'omniprésence de la grande distribution. Le résumé tient en deux chiffres : 5 centrales d'achat seulement se partagent 90% du commerce de détail en France. Il est impossible aux secteurs agricole et agroalimentaire d'échapper, directement ou indirectement, à l'emprise de la grande distribution : c'est elle qui fixe les règles du jeu. La taille gigantesque des centrales d'achat et leur connivence quant aux pratiques commerciales (derrière une concurrence de façade) mettent n'importe quel fournisseur dans une situation de soumission face au seul critère qui compte à leurs yeux : le prix, même si, bien souvent, c'est au détriment de la qualité (voir les légumes : tomates sans goût, salades d'un jour, ou viande ionisée d'Argentine ou du Brésil). Les productions limousines ne font pas exception à la règle : seules les plus concurrentielles sont encore présentes, spécialisées et concentrées sur quelques produits agricoles ou agroalimentaires… qui seront alors diffusées dans toute la France, voire à l'exportation.
Les possibilités de distribution en dehors du circuit de la grande distribution sont marginales, et c'est encore plus vrai en Limousin, car les surfaces commerciales par habitant en hyper- et supermarchés sont près de deux fois supérieures à la moyenne nationale.
En quoi cette situation de faible autonomie alimentaire pose-t-elle problème ? Cette mécanique économique permet de pouvoir vendre et exporter les productions phares du Limousin que sont bovins, pommes et ovins : c'est une conséquence logique d'un fonctionnement en économie ouverte de marché, chaque partenaire territorial se connectant aux autres dans une dynamique d'interdépendance, valorisant ses points forts et profitant en retour de ceux des autres. Ce mode de raisonnement est aujourd'hui généralisé par les tenants de l'économie de marché. Je voudrais en souligner les conséquences négatives en matière environnementale, sociale ou économique.
Ce qui était le cri d'un petit nombre il y a quelques années encore, après le "Grenelle de l'environnement" est admis par tous : du fait de l'activité humaine on va vers un réchauffement climatique dont personne ne peut prévoir le niveau de déréglementation. Une telle situation va réclamer la mise en oeuvre rapide d'actions d'une ampleur inédite. Or faire circuler 90% de nos besoins alimentaires sur souvent des milliers de kilomètres, faire transporter sur ces mêmes distances des produits agricoles pour les transformer (un pot de yaourt parcourt environ 2500 km avant d'arriver dans le rayon de l'hypermarché), est un non sens écologique. C'est une des sources importantes de l'émission des gaz à effet de serre. L'ère des déplacements bon marché, faciles, rapides et sans limites est appelée à prendre fin. De plus, l'agriculture, sous sa forme intensive : mécanisation, engrais, culture hors sol est devenue un secteur dépendant des ressources pétrolières. La politique agricole actuelle, en plus d'être particulièrement énergivore, est grande consommatrice d'intrants agrochimiques particulièrement nocifs pour l'environnement Une catastrophe sociale L'Union Européenne a pris en compte depuis longtemps l'ouverture des marchés, et sa mise en oeuvre en matière agricole, la PAC (Politique Agricole Commune) a provoqué des résultats contradictoires. Elle a renforcé la logique concurrentielle poussant à la spécialisation sur quelques productions et à une productivité agricole à marche forcée. A l'échelle du Limousin, (les éléments présentés plus haut en témoignent) la filière bovine et la filière pomme sont devenues des références de niveau européen en terme de qualité et de notoriété, mais au prix d'une hyper-spécialisation réalisée au détriment des autres productions et du maintien de la souveraineté alimentaire.
Mais c'est aussi un immense gâchis social !
Cette agriculture intensive a provoqué un laminage spectaculaire des emplois dans le secteur agricole. C'est vrai au niveau national, cela est vrai en Limousin : toutes exploitations confondues, entre 1970 et 2003, 29 300 exploitants ont jeté l'éponge. Ainsi 2,5 exploitations mettent la clef sous la porte chaque jour depuis maintenant près de 32 ans, soit 60 % des exploitations. 74 600 actifs sur exploitation étaient dénombrés lors du recensement de 1970 pour seulement 25 800 en l'année 2000. Ainsi 48 800 emplois agricoles directs ont été perdus sur le Limousin Demain une nouvelle catastrophe économique La prochaine étape est l'ouverture des marchés mondiaux voulue par l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce ). Cela va encore accentuer l'impact de cette carte truquée "du marché libre et non faussé": les filières exportatrices vont se trouver en concurrence avec la pomme Golden de Chine et les bovins et ovins du Limousin en concurrence avec les grands troupeaux d'Amérique su Sud. Mais au grand jeu des avantages comparatifs dont dispose chacun des concurrents, le Limousin part perdant s'il joue dans la cour mondiale, puisqu'il ne dispose pas d'une carte aujourd'hui maîtresse, celle du dumping social.
D'autre part, les orientations actuelles du gouvernement au nom de la défense "du panier de la ménagère" vont aggraver la main mise de la grande distribution leur permettant de fixer leurs prix et d'avoir les mains totalement libres pour choisir les lieux et les méthodes de production. De même chaque fois qu'un maire autorise ou se bat pour implanter une grande surface sur sa commune (comme c'est le cas à Limoges et à Tulle) c'est un coup de plus porté à l 'agriculture et aux industries de transformations locales. L'autre manière de répondre à ces menaces est de prendre le contre-pied de cette course en avant dévastatrice.
Consommer une alimentation achetée ou transformée au plus près de son lieu de production est une simple règle de bon sens mais aussi une priorité vis-à-vis de la problématique du réchauffement climatique.
La reconstitution du système agro-alimentaire d'une région est un pari très compliqué qui devrait être l'objectif n°1 des chambres d'agriculture et des élus régionaux, car cela devra mettre en oeuvre une multitude d'outils de production (maraîchage, arboriculture, pisciculture, apiculture, aviculture, polyculture, élevage...) couplés à une dynamique d'actions dans des domaines aussi complémentaires que la transformation, la commercialisation, la formation et la recherche.
Relancer, ou relocaliser une partie de la production agricole, et de la transformation des produits, revoir le système de commercialisation, cela demande une volonté politique forte mais c'est pourtant la seule réponse qui existe aux problèmes que je viens de soulever et qui sont devant nous.
De plus cette démarche est créatrice d'emplois à l'opposé de la l'agriculture intensive et spécialisée actuelle.
La culture bio, La culture maraîchère, les ateliers de transformation demandent des agriculteurs, des ouvriers, des techniciens. Une étude faite dans le cadre du Schéma d'aménagement de la Région par un atelier du Forum Social Limousin et transmise au Conseil Régional, avait montré que des milliers d'emplois pouvaient être créés dans cette démarche (par exemple le GAEC "Champs libres" à St-Julien-e-Petit a transformé une ferme spécialisée en élevage bovin sur environ 40 ha en une ferme de maraîchage : les emplois sont passés de 1 à 7). Ce qui est un exemple devrait pouvoir se multiplier à condition de bien aborder les trois facteurs : production, transformation, commercialisation.
En attendant cette prise de conscience des décideurs, toutes les initiatives, les actions, comme le développement de la culture bio ou de la culture paysanne, les AMAP (Aide au Maintien de l'Agriculture Paysanne), les coopératives de production ou de transformation, les ventes directes sont autant de germes pour l'avenir.
En ce cœur d’été où la chemise colle vite à la peau, sous la chaleur accablante, me vient à l’esprit cette vieille angoisse : Et si nous venions à manquer... Élevé par une grand-mère traumatisée par la guerre et ses restrictions, la moindre annonce de pénurie voyait ses armoires pleines d’huile, sucre et farine (tiens ça me rappelle il n’y a pas si longtemps). D’elle, j’ai hérité cette même angoisse, la peur de manquer. Je fais partie d’une génération qui n’a jamais manqué, j’ai toujours mangé à ma faim, mais celles et ceux qui ont fait mon éducation familiale avaient, eux, connu des périodes maigres, pas de disette mais de maigre. Depuis, j’ai cultivé le plaisir de jardiner, cuisiner, manger, transformer et celui de transmettre.
Il y a quelques années j’ai eu loisir à travailler le sujet pour le PNR de Millevaches en Limousin, dans le cadre du programme REGAL (plan alimentaire régional), où j’avais produit un document sur l’alimentation traditionnelle du territoire. En 2021, pour le même commanditaire, financés par la région Nouvelle Aquitaine, nous réalisions une vingtaine d’enquêtes ethnolinguistiques occitanes sur l’alimentation1. Plus rares que le blé noir, les derniers locuteurs occitans du territoire que nous avons rencontrés, nous ont beaucoup appris. Notre enquête portait sur les aliments produits à la maison (végétaux, animaux, cultivés et sauvages), sur la façon de les consommer (transformation, conservation, recettes) et sur les différents repas d’une journée et de l’année (repas d’une journée, repas aux champs, repas de batteuse, etc.).
Frugalité et quasi-autarcie pour la plupart de ces gens nés entre 1920 et 1960. La maison produisait presque tous les aliments, les autres, plus chers, n’étaient que rarement achetés. Si nous prenons l’exemple de la viande de bovin, elle n’arrivait que rarement à la table des paysans d’ici, à de rares exceptions pour le bulhit (le traditionnel pot au feu de carnaval), ou la tête de veau pour le repas de la batteuse. La viande, grillée ou poêlée, n’arrivera dans nos campagnes qu’aux débuts des années 1970. Il en est de même pour certains légumes plus méridionaux comme la tomate ou la courgette. La première sera cultivée de façon sporadique dans les années 1940 et souvent ramassée verte (ces tomates vertes, alignées sur la cheminée, décor estival de l’hiver, dans l’espoir de leur maturation). La courgette est arrivée quelques années plus tard et consommée dans un format XXL.
Généralement deux espaces cultivés pour les légumes : lo vargier, l’ort, petit jardin à proximité de l’habitation, où on trouve tout le nécessaire pour la soupe, ainsi que las poretas (les fines herbes et quelques rares fleurs). Hors du village, une terre qui accueillera pommes de terre, carottes, rutabagas, choux, raves, haricots verts, etc., les gros volumes de conservation et pour le bétail.
L’altitude étant un réel facteur limitant pour l’implantation de fruitiers, ils seront quasi absents des parties hautes de la Montagne en dehors de quelques pommiers, des perouniers (los perons : toutes petites poires). En périphérie, la gamme s’étoffe avec pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers, noyers et le châtaignier nourricier. La cueillette ne concernait que quelques plantes : pissenlit, doucette, les fruits des haies et les rares merises. Dans un passé plus lointain, les cueillettes étaient plus importantes : faînes pour grignoter en gardant les vaches, mais surtout pour l’huile, noisettes, abarnon (lou abarnou) noisettes de terre des petits bergers, ancienne plante de disette.
Poulailler sans clôture, couvées dans les haies, clapiers de bric et de broc, parçon (lou parçou) pour un, voire beaucoup plus de porcs, élevés à la bacada (la pâtée). C’est là l’essentiel de la future alimentation carnée de l’année. Le porc tué, dans les mois froids de l’année, en alternance avec ceux des voisins (une part de l’animal tué était offerte aux voisins sous forme de boudins - las gògas, lard et rôti), permettait une consommation de viande fraîche une partie de l’hiver. Sans stérilisation, ni congélateur, la viande, principalement celle de porc (lo ganhon), était mise au sel et consommée en petit salé ou dans la soupe. La brebis connaissait le même sort salé mais n’a pas eu la gloire du cochon. La volaille et les lapins venaient de temps à autre rehausser le repas du dimanche ou pour les invités.
Avec les légumes, ils sont la base de l’alimentation. Le pain de farine de seigle, cuit toutes les trois semaines, était complété quotidiennement de crêpes de blé noir (coupées de farine de seigle et plus récemment de farine de froment) à pâte levée (elles sont connues aujourd’hui sous le nom générique de « tourtous », nom que nous n’avons trouvé utilisé que dans la région de Meymac, sur le reste du territoire on parle de crespas). Leur fraîcheur était bien utile pour des bouches souvent édentées. Las pols de blat negre (les bouillies de blé noir), las pols (la pou) étaient aussi régulièrement confectionnées. D’une réalisation rapide, elles calaient bien le ventre.
Les vaches, animaux formidables, fournissaient veau, lait et traction. Le lait (lo laite) était écrémé. On en faisait des calhadas (du caillé transformé en fromage). Le beurre était fait toutes les semaines et le sous-produit du beurre, le bas beurre (lo rier burre) servait à la fabrication du matau, sorte de fromage blanc. Par affinage de ce dernier on faisait dau copin (lou coupi) fromage identique au Gaperon de Basse-Auvergne. Le lait était consommé quotidiennement, froid, chaud et surtout pour blanchir la soupe.
Il y aurait encore beaucoup à vous raconter : les repas, le repas des écoliers, la batteuse, les repas collectifs, les repas aux champs, des recettes originales et surprenantes. Suite au prochain article !
Les pesticides regroupent principalement les produits destinés à tuer les herbes concurrentes, les ravageurs ou les champignons responsables de maladies. En langage technique, le vocabulaire est plus élaboré, on parle de produits phytosanitaires, voire de produits phytopharmaceutiques. Puisque ces mots nous évoquent la médecine, regardons s’il y a analogie ou antagonisme.
Le recours aux pesticides s’inscrit dans une démarche similaire à la médecine allopathique : on considère que toute maladie, tout ravageur, mérite d’être combattu indépendamment de son contexte. Schématiquement, il faut tuer, sans s’intéresser aux causes favorisant les maladies. Considérer une pathologie sans s’intéresser à l’être vivant dans sa globalité (que nous soyons végétal, animal ou humain) conduit généralement à résoudre le problème à court terme, mais pas à longue échéance. Notons donc déjà une limite dans le concept même de l’usage des pesticides.
Pour les végétaux, l’utilisation de pesticides ne se limite pas à la lutte contre les maladies, on traite contre les herbes concurrentes. Chez soi, on peut traiter la pelouse contre la mousse, les rosiers contre les pucerons, les allées et les bords de clôture pour qu’ils soient “propres“... Ces quelques exemples montrent que le recours à ces molécules chimiques s’est généralisé, comme si ces molécules étaient nourricières. Nous sommes bien loin de l’usage sous-entendu par la terminologie “phytosanitaire“.
En homologuant un pesticide, il est accepté qu’il y ait des résidus dans le végétal et dans l’environnement. On définit ainsi sa Limite Maximale Résiduelle (LMR) qui est fixée par type de denrées consommées. Si vous doutez, consultez sur la toile le catalogue E-phy (catalogue des produits phytopharmaceutiques homologués en France). Pour illustrer mes propos, prenons un exemple avec un herbicide en relevant les LMR légales exprimées en mg/kg du glyphosate (matière active du Round Up notamment) :
Or, les végétaux sont le premier maillon de la chaîne alimentaire et nous allons donc retrouver, en toute légalité, des traces de ces molécules dans notre alimentation. Nous voilà devant un grand paradoxe, ces molécules phytopharmaceutiques deviennent notre quotidien ! Il en est de même pour les autres maillons de la chaîne alimentaire (insectes pollinisateurs, faune du sol, insectes auxiliaires, oiseaux...) et pour l’environnement (air, eau, sol...).
Depuis une vingtaine d’années, des campagnes de mesures ont montré la présence de pesticides dans l’atmosphère, dans l’eau de pluie et le brouillard, sous forme de gaz ou d’aérosols. Un exemple avec l’étude Airparif 2006 – Elle portait sur 5 sites étudiés en zone francilienne avec 5 sites de prélèvements répartis du centre de Paris à 55 km en Beauce. Pour la période du 13 au 20 juin 2006, les relevés ont montré une moyenne de 9 molécules différentes par site. Cet exemple est à l’image des autres résultats. Les concentrations en pesticides sont de l’ordre du nanogramme/m3 (1 ng = 10-9g). Or, il y a autant de pesticides dans 20 m3 d’air (volume d’air respiré quotidiennement) à 10ng/m3 que dans 2 litres d’eau à 0,1 µg/l (microgramme par litre). Pourtant, il n’y a aucune réglementation des pesticides dans l’air, ce quel que soit le pays!
Pour les eaux destinées à la consommation humaine, la législation du Code de la Santé Publique sur les pesticides prévoit les valeurs limites suivantes :
Cela veut dire que, légalement, l’eau du robinet peut contenir des pesticides. Le choix de ces normes européennes en matière de pesticides relève moins d’analyses toxicologiques que d’une prise de position visant à se rapprocher du risque zéro. Il s’agit donc moins d’un choix de santé publique que d’un choix politique et environnemental : dès lors que dans l’état naturel, il n’y a pas de pesticide dans l’eau, il ne doit pas y en avoir non plus dans les eaux de consommation. Or, la réalité montre que les pesticides sont bien présents dans les eaux brutes. Leur norme est 2 µg/l par substance et 5µg/l pour le total. Le rapport IFEN de 2005 sur les pesticides dans les eaux brutes a montré que sur 489 molécules recherchées, 233 ont été quantifiées au moins une fois dans les eaux de surface. Des pesticides ont été détectés dans 91% des points de mesure pour les eaux de surface et dans 55% pour les eaux souterraines. En Bretagne, sur les 104 usines de production d’eau potable installées sur les rivières et sur les captages souterrains, 63 ont été contraintes de s’équiper de dispositifs de traitements des pesticides. En rappelant qu’1g de matière active pollue 10 millions de litres d’eau, nous comprenons l’ampleur du problème qui nous concerne tous. Cela se concrétise par des eaux de consommation qui sont occasionnellement non-conformes. Un exemple avec le bilan officiel du suivi de la qualité des eaux du robinet réalisé en 2005, en Mayenne, il montre que 7,6% de la population n’a pas eu à sa disposition une eau toujours conforme vis-à-vis des paramètres “phytosanitaires“, c’est à dire que la norme de 0,1 µg/l a été dépassée, ce pour les matières actives suivantes : alachlore et diuron, matières actives d’herbicides aujourd’hui retirées du marché.
En France, les résidus de pesticides dans l’alimentation sont contrôlés par la Direction Générale de l’Alimentation (DGAL) et la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF) . Le rapport des analyses réalisées montrent les faits suivants:
Globalement, sur fruits et légumes, les molécules les plus retrouvées sont celles des insecticides et des fongicides.
Intéressons-nous maintenant à une étude coordonnée par PAN-Europe, et soutenue par le Mouvement pour le Droit et le Respect des Générations Futures (MDRGF) pour la France, Global 2000 pour l’Autriche et Greenpeace Allemagne. 40 bouteilles de vin rouge ont été analysées, en provenance de France, d’Autriche, d’Allemagne, d’Italie, du Portugal, d’Afrique du sud, d’Australie et du Chili. 34 étaient issues de l’agriculture intensive et 6 de l’agriculture biologique.
Résultats : 100% des vins conventionnels testés contaminés. En effet, chaque échantillon testé contient en moyenne plus de 4 résidus de pesticides différents: les plus contaminés d’entre eux contenant jusque 10 pesticides !
Niveau de contamination : Les niveaux de contamination dans cette étude sont variables et ne dépassent pas les limites maximales autorisées (LMR). Cependant, il est à noter qu’il n’existe pas de LMR vin a proprement parler mais qu’on se réfère à celles utilisées pour le raisin qui sont très élevées. Il faut en outre préciser que les niveaux de contamination observés dans le vin sont considérablement plus élevés que les niveaux tolérés pour les pesticides dans l’eau puisqu’on a trouvé dans certains vins testés des quantités jusqu’à plus de 5800 fois supérieures aux Concentrations Maximales Admissibles (CMA) autorisées par pesticide dans l’eau du robinet !
Risques sanitaires. Ces nombreux résidus témoignent d’une utilisation très intensive de pesticides en viticulture. Parmi ces résidus trouvés de nombreuses molécules sont des cancérigènes possibles ou probables, des toxiques du développement ou de la reproduction, des perturbateurs endocriniens ou encore des neurotoxiques.
Vins biologiques. Les vins biologiques analysés ne renferment pas de résidus de pesticides à l’exception d’un échantillon de Bourgogne dans lequel on a trouvé des quantités faibles d’un produit. Cette présence est expliquée par les dérives des pulvérisations en provenance des parcelles voisines. Cette contamination des viticulteurs biologiques, quoique rare et à de faibles quantités, nous interrogent sur l’emploi généralisé des pesticides.
Le cas du vin permet de mettre en exergue le problème de la contamination généralisée des aliments par les pesticides en agriculture conventionnelle.
Toutefois, notons tout de suite une limite de l’étude sur les sources de contamination. En la limitant aux sources de contamination touchant directement l’humain, nous évinçons des impacts considérables et mal connus des pesticides sur la vie dans les sols et leur fertilité. D’autre part, nous occultons aussi les conséquences des pesticides sur la résistance des plantes aux maladies. Ces deux aspects non traités dans cet article ne peuvent être passés sous silence.