Sortons de nos querelles de clocher et allons voir ailleurs comment se vit le clivage “néos“ et “natifs“ qui a pollué dans certaines communes les dernières élections municipales. Direction : les Cévennes, cette haute-terre du sud-est du Massif Central que certains, parmi ses enfants les plus connus (les écrivains Jean-Pierre Chabrol, auteur en 1972 d’un pathétique Crève-Cévennes ou Jean Carrière, prix Goncourt 1972 pour le tragique Épervier de Maheux) diagnostiquaient mourante au moment où sont arrivés... les premiers néos. Une histoire qui a plus d’un écho avec celle du plateau de Millevaches.


Le resto - bistrot de l’association Épi de mains au hameau de l’Espinas, en CévennesC’est à un collectif composé de trois historiens, trois géographes et une anthropologue que nous devons une analyse fouillée sur les nouvelles populations des Cévennes, celles qui sont arrivées dès le début des années 1970 jusqu’à celles qui s’y installent de nos jours. Le titre du livre qu’ils ont consacré au sujet affiche d’office la couleur : “Les Cévennes au XXI° siècle, une renaissance“ (1)
 

La mort annoncée des Cévennes n’a pas eu lieu

L’un des auteurs, l’historien Patrick Cabanel, ne chipote pas sur les termes et parle carrément d’un “miracle“ vécu en Cévennes dans les années 1970 et suivantes : “Les installations de jeunes étrangers à la région et aux traditions rurales ont transformé le visage des Cévennes, leur culture, leur psychologie collective. Curieusement, c’est au moment même où les constats de décès, universitaires ou littéraires, se multipliaient, qu’un processus inverse se faisait jour. Une immigration sans précédent, littéralement à contre histoire, surgissait, qui a constitué un tournant dans le destin des Cévennes, autant par son propre effet que par le retournement symbolique qu’elle a mis en œuvre : elle a annoncé et nourri un changement d’image de cette France rurale en cours de désertion, le début d’une revitalisation, observable dans nombre de communes dès le recensement de 1982 qui a été reçu, notamment en Lozère, comme un petit coup de tonnerre. »
 

Ferments de modernité

L’historien Philippe Joutard note pour sa part que la vie associative et le développement de réseaux “dans un pays pourtant individualiste et menacé par la dispersion“ est un autre indice encourageant de la renaissance cévenole, portée là aussi par de nouveaux habitants : “Les néo-Cévenols n’ont pas seulement redonné vie à des hameaux en voie de disparition, contribuant à maintenir des écoles et parfois même à les rouvrir, ils ont aussi été ferments de modernité conduisant à une économie plus adaptée au XXI° siècle“. Et de citer les actions menées avec succès en matière de labellisation et de commercialisation de produits agricoles (le fameux pélardon par exemple), de communication (Radio Inter-val, une radio associative), de culture (Cinéco, un cinéma itinérant), etc. Le phénomène n’a pas touché les seules Cévennes, même si elles représentent sans doute un cas d’école. Comme le précise Patrick Cabanel, “au même moment, d’autres choisissaient, pour les mêmes raisons, l’Ardèche, l’Ariège, les Hautes-Alpes, les Corbières, voire le plateau de Millevaches.“
 

Bureaux de la SCIC Bois2mains et de l’association Épi de mains.Une société mélangée

La progression démographique initiée au début des années 1970 s’est poursuivie jusqu’à nos jours avec un effet d’entraînement que montre très bien Patrick Cabanel : “L’immigration des “néos“ a rendu nécessaire le maintien ou le retour d’un certain nombres d’activités dans les secteurs public et privé, enseignants nommés dans les écoles rouvertes, agents de la Poste, commerçants, artisans...“ Des spécialistes parleront même, pour certaines vallées, de “repeuplement“ ou de “substitution démographique“. Ce renouveau rend à nouveau attractif le territoire et l’installation de retraités. Ceux-ci, généralement des originaires, forment une autre strate importante de ce qui, dans leur cas, peut vraiment s’appeler un retour au pays. Avec le recul de presque un demi-siècle, l’historien explique : “La simplicité présumée de la société des années 1970 avec les “vieux“ Cévenols face aux jeunes “hippies“, sous le regard de quelques fonctionnaires et gendarmes, a laissé la place à une société beaucoup plus mélangée et complexe dans ses origines géographiques et sociales, ses identités, ses valeurs, ses ressources, ses modes de déplacement et de vie.“ Les profils des “néos“ se diversifient. L’anthropologue Françoise Clavairolle explique que les nouveaux arrivants des années 1980 et 1990 “contrairement à leurs prédécesseurs qui pour la plupart avaient improvisé leur arrivée, sont des porteurs de projets ayant préparé en amont leur installation, que ce soit dans le domaine de l’agriculture, de l’artisanat ou dans celui de l’accueil, secteur alors en plein essor.“ Ils sont les pionniers d’une agriculture non productiviste et vont introduire dans le pays “toute la panoplie des formes collectives de production, de transformation et de commercialisation“ qui présuppose une certaine vision du monde. Élargissant le champ de vision, Philippe Joutard analyse : “Le pire, c’est la massification, l’uniformisation, une mondialisation débridée et sans règle, dominée par les puissants. Modestement, mais fermement et obstinément, nos pays s’inscrivent en opposition radicale à ce modèle, sans pour autant rejeter la modernité.“
 

Stage pierres séchesLe renouveau de l’utopie : décroissance et autarcie

Plus récemment, une nouvelle forme d’installation a été repérée dans les Cévennes. Françoise Clavairolle explique : “C’est au début des années 2000 qu’apparaissent des installations en dehors de tout cadre réglementaire. Sur des terrains parfois mis à disposition par des sympathisants, des parcelles squattées ou achetées à bas prix car elles ne sont pas viabilisées et se situent dans des zones escarpées, sont dressés des tipis ou des yourtes, édifiées des cabanes en pierre, en bois et même en paille (…) Comme leurs prédécesseurs, ces “nouveaux autarciques“ sont des urbains qui fuient une société qu’ils jugent totalement sclérosée par le contrôle social et le consumérisme.“ L’anthropologue les appelle des “néo-néos“ et explique : “Ces formes alternatives d’habitat procèdent d’une démarche politique, porteuse d’un idéal de société.“ Une histoire qui, sous des formes sans doute un peu différentes, était déjà celle des néos des années 1970. Ces installations ont parfois suscité des rejets voire des procédures judiciaires (expulsions, procès...), à l’instar de ce qui s’est passé en Limousin autour des fameuses yourtes de Bussière-Boffy.
 

Xénophobie à court rayon d’action

Patrick Cabanel propose ensuite une analyse des comportements électoraux de ces différentes populations. Il met en évidence l’influence de la religion, une spécificité en Cévennes où la carte des guerres de religions est la même, 300 ans plus tard, que celle du vote à droite (zone catholique) ou à gauche (zone protestante). Mais, nouveauté des dernières années, il relève surtout le grignotage du Front national qui s’installe petit à petit dans des cantons ruraux jusqu’alors épargnés par le vote d’extrême droite. L’historien explique : “Il est significatif d’observer que ce vote FN ne cible pas spécialement les “arabes“, mais surtout de nouveaux “néos“, qui ont mis en place un festival de rock alternatif renommé, les Transes cévenoles, et les “assistés“, des jeunes Français “de souche“ venus s’installer dans les centres dégradés de ces vieilles villes et vivant partiellement au moins du chômage, du RSA et de diverses allocations (…) On est tenté d’échafauder l’hypothèse d’un autre type de vote FN : il ne serait pas tant xénophobe, raciste, islamophobe, ici, mais relèverait d’une “xénophobie“ à plus court rayon d’action, visant aussi bien l’étranger européen, le bobo ou le rmiste urbains, l’habitant d’une yourte, le “néo“ façon “Notre-Dame des Landes“(2). Un scénario dont le plateau n’est pas tout à fait indemne comme le montre le résultat des dernières élections européennes (voir IPNS n°47), mais qui peut aussi se manifester par d’autres votes que le vote FN comme on a pu le voir dans le cas de Gentioux, si l’on suit l’analyse de Roger Fidani (voir encadré page 10). Bref ce qui s’est manifesté dans certaines communes du plateau au cours des dernières municipales a pris en Cévennes un visage plus explicite. Mais, que le FN gagne des voix ou que des candidats issus d’autres partis (y compris dits de gauche) adoptent des positions identiques, n’est ce pas la même chose ?
Michel Lulek
 
(1) Les Cévennes au XXI° siècle, une renaissance, sous la direction de Patrick Cabanel, éditions Alcide / Club Cévenol, 2013.
(2) Sur le sujet lire l’article d’Antoine Guiral paru dans Libération du 7 octobre 2012, curieusement intitulé : “Le FN contre les blaireaux“, ils sont décidément partout ceux-là !
Cf. http://www.liberation.fr/politiques/2012/10/07/le-fn-contre-les-blaireaux_851517.
Photos : SCIC Bois2Mains
 elvis platinesSoirée de l’associationIntérieur du bistrotHameau de l’Espinas
Les Cévennes aussi ont leur parc. Le leur est national et a été créé en 1970. Mais les Cévennes ont aussi une espèce de Think tank - groupe de pression qui s’appelle “Le Club Cévenol“... Cette société d’originaires créée en 1894 a longtemps été une société savante (ce qu’elle est toujours), mais a su évoluer pour devenir un lieu de réflexion et de propositions pour l’avenir du territoire.
Selon un de ses anciens présidents, l’historien Philippe Joutard, “Tout projet d’avenir de ce pays ne doit pas tendre uniquement à sauver une Nature, mais une Culture.“ C’est pourquoi l’association a démarché l’Unesco pour inscrire les Cévennes au patrimoine mondial de l’humanité comme “terres de résistance“. Patrick Cabanel (l’actuel président du Club Cévenol) justifie : “On trouve dans l’héritage des Cévennes un certain rapport à l’histoire et à la mémoire, une exigence de liberté et de résistance, d’abord au sens propre de ce dernier mot : résister, c’est rester, tenir bon ; ne pas céder à la pression, quelle qu’elle soit (ce peut-être une marchandisation ou une consommation).“ Malheureusement l’Unesco n’a pas suivi les fougueux historiens du Club Cévenol et a préféré inscrire les Cévennes au patrimoine mondial de l’humanité pour... son “paysage issu du système agro-pastoral“ ! Philippe Joutard se rebiffe : “Cet intitulé enferme les Cévennes dans le passé, et encore, une partie seulement de ce passé. Il ne traduit pas le dynamisme de nos régions qui leur ont permis de se redresser. Cette inscription permettra sans doute de protéger des paysages, mais sans traduire les véritables raisons de l’attirance de nos régions.“
L’histoire n’est pas sans rappeler les débats autour des missions de notre parc naturel régional local. Réduire un territoire au patrimoine et à l’environnement et la seule institution qui l’incarne (le PNR) à leur conservation et mise en valeur, c’est un peu ce qui est arrivé aux Cévenols avec le label Unesco. Si la charte du Parc se rapetisse aux seuls objectifs que veulent bien lui concéder les caïds régionaux (Cf. “Requiem pour un parc“ page 9), il faudra bien trouver ailleurs les moyens d’incarner ce qu’est, vraiment, le plateau de Millevaches vivant et réel. On pourrait conclure avec les mots de Philippe Joutard qui imagine les Cévennes de demain : “Utopie peut-être, mais il y a des utopies créatrices.“