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À Royère-de-Vassivière, on lutte contre le racisme

Date
lundi 1 septembre 2025 11:04
Numéro de journal
92
Visite(s)
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L’affaire de l’agression raciste et de la chasse au « nègre » le soir du 15 août 2025 à Royère a déjà fait couler beaucoup d’encre. Jusqu’à présent, les différents articles et commentaires médiatiques ont surtout mis l’accent sur « des violences » commises, mettant parfois en doute leur caractère raciste, ou bien se précipitant pour raconter que des saluts nazis auraient été aperçus en marge du rassemblement. Mais ces récits, partiels, ne font pas état de ce qui semble être le plus « inédit » dans l’histoire, à savoir comment, à partir de cette affaire, de très nombreux habitants et habitantes du village et des alentours ont pris part à un combat anti-raciste qui fera peut-être date.

 

royere de vassiviere 01

 

Si les faits rapportés sont d’une extrême violence, la réaction collective qui a eu lieu par la suite inspirera peut-être d’autres zones rurales en France, et donnera l’énergie de se mobiliser contre ce que l’on nous présente comme une fatalité de notre époque : la montée des idées, des actes et des violences xénophobes en France. À Royère, ce cours de l’histoire a été interrompu un instant. Parmi les victimes, beaucoup disent : « c’est pour que ce genre de choses n’arrivent plus jamais à personne que l’on part en justice ». Au sein du comité de soutien, on souhaite faire que « maintenant, plus personne n’osera commettre de telles violences ». Racontons donc, pas seulement les faits, mais ce qui s’est passé ensuite, et qui a permis que le silence ne s’installe pas.

 

La nuit du 15 août

« Le seul tort qui a été le nôtre, c’est d’avoir été là ». Nous sommes à Royère-de-Vassivière, le soir du 15 août 2025. Ce jour-là s’organise une fête très populaire, où se rendent chaque année des centaines de personnes du village et alentours, auxquelles se mêlent des touristes. Vers les coups de 2h du matin, alors que la soirée touche à sa fin, un premier homme, président d’une association du village, s’approche d’une bande d’ami.es et interpelle la seule personne noire pour lui dire, avec agressivité, de tenir son chien en laisse. Au moment où l’interpelé répond que la laisse est bien mise mais qu’elle est sous la table, et que l’homme ne l’a donc peut-être pas remarquée, voilà que la personne noire se fait insulter une première fois : « Tu n’as rien à faire ici, sale noir ». Faute de prétexte crédible (un chiot non tenu en laisse) cet homme dévoile donc le véritable motif de son agressivité : un racisme, qui s’est décomplexé ce soir-là.

C’est alors que l’agresseur se jette sur la personne noire pour tenter de lui donner une salve de coups. Plusieurs ami.es de la personne agressée s’interposent, certains pensant pouvoir calmer l’agresseur « parce que c’est quelqu’un que l’on connaît ». Rien n’y fait : les coups pleuvent pour tout le monde, et l’agresseur est soutenu par un second assaillant, celui-ci, conseiller municipal. Ils sont maintenant deux à participer à l’assaut. Le fils du premier agresseur, lui aussi présent, aura aussi tenté de raisonner son père, sans succès. Son père ne lui lancera qu’un « casse toi, gamin », tout en continuant de frapper les uns, les unes et les autres, certains au sol. S’il faut insister ici sur le statut de ces agresseurs, l’un président d’une association importante dans le village, le second élu du conseil municipal, c’est pour marquer que l’agression n’est pas issue de marginaux ou d’inconnus. Elle provient de personnes bien installées, qui depuis leurs positions seraient censées œuvrer aux liens dans le village. Ce soir-là, ils se sont entraînés dans une violence décomplexée envers des habitants de la commune, pour la seule raison qu’ils étaient là, et que l’un d’entre eux était noir.

 

Des conséquences graves

À ce moment-là, la personne visée par l’agression a l’intelligence de fuir, et part en courant pour redescendre vers le centre du village, à la recherche d’une cachette. Les agresseurs se désintéressent des autres personnes à qui ils ont donné des coups et montent dans leur pick-up pour la poursuivre. S’en suit une chasse à l’homme – avec, d’après des témoignages de voisins, jusqu’à 5 pick-up qui se dirigent vers le centre du village, et une quinzaine de personnes à pied. Des talkies-walkies ont été utilisés pour communiquer entre véhicules. Place de la Mayade, on entend des assaillants dire des choses telles que « il est où le nègre », « on va le tuer », « c’est la chasse au nègre ». Dans la panique, la bande d’ami.es parvient à se réunir et appelle les gendarmes qui mettront plus d’une heure à arriver. Pendant ce temps, la principale cible des agresseurs a tenu bon dans sa cachette. Les gendarmes ont confirmé avoir entendu « des propos discriminants » (sans plus de détails) mais ils n’ont pas jugé utile d’interpeller ces hommes pourtant bien identifiés, pris dans un délire collectif meurtrier, ivres de violence.
Les conséquences sont très graves. En plus des coups et blessures qui ont valu aux victimes entre 6 et 15 jours d’ITT (incapacité temporaire de travail), les séquelles psychologiques sont énormes. Plusieurs victimes souffrent de stress post-traumatique, et certaines ont déclaré à la conférence de presse du 25 août ne plus oser se balader seules dans le village, avoir peur « à chaque voiture qui passe », et ressentir depuis que la « vie est en pause ».

 

Se battre pour ne pas laisser le silence s’installer

Les deux jours qui suivent, et malgré les blessures et le choc, c’est d’abord aux victimes d’insister pour être entendues : « Non, ce n’était pas une bagarre, nous avons vécu un tabassage en bande organisée ». Car en face, les premières réactions de la mairie ne montrent aucune indignation : ce ne serait qu’une affaire « privée », une bagarre alcoolisée. Quant aux deux agresseurs principaux, aucun d’entre eux ne récuse qu’il y a eu « bagarre » (donc qu’ils ont donné des coups), mais aucun d’entre eux n’a daigné bon de présenter des excuses à qui que ce soit, mettant cela sur le dos de l’alcool. Une chasse à l’homme raciste, en pick-up et sous emprise d’alcool, quoi de plus banal ?

Mais la majeure partie des habitant.es n’est pas dupe. À Royère, les personnes qui ont subi ces violences ont immédiatement su s’entraider entre elles, et ont reçu l’écoute attentive de nombreuses personnes du village. Trois jours après l’agression, une réunion, qui devait se tenir dans l’intimité des victimes pour qu’elles témoignent de ce qui leur était arrivé, a réuni 80 personnes, toutes indignées et venues là pour écouter cette histoire sordide. Dès le lendemain matin, des habitants avaient pris l’initiative d’écrire un tract et de le distribuer au marché de Royère pour informer leurs voisin.es. On pouvait y lire : « En tant qu’habitant.e de Royère et des alentours, ami.es, voisin.es et collègues nous tenons à crier qu’il est inacceptable que des attaques racistes existent ici et ailleurs. N’hésitons pas à en parler autour de nous pour que la peur change de camp ». Les personnes qui ont tracté affirment qu’à la lecture de ces lignes, « en majorité les personnes étaient abasourdies et réceptives devant le récit, conscientes de la gravité des faits, touchées d'avoir été mise au courant d'une situation qui leur était inconnue ».

À ce jour, sept plaintes ont été déposées pour injures et violences en bande organisée, à caractère raciste pour la principale victime. Les personnes agressées sont entourées de leur avocate et d’un comité de soutien, constitué spontanément à la suite de la réunion, qui se donne pour but de ne pas les laisser seules face aux démarches juridiques mais aussi aux intimidations dont elles sont la cible depuis que l’affaire a été portée au grand jour. À la suite de la diffusion des tracts, l’un des agresseurs a annoncé porter plainte pour diffamation. Ceux-ci savent qu’ils risquent gros face à ce qui leur est reproché.

 

Une mairie qui fait l’autruche

Des tags sont apparus dans la nuit du mardi 19 au mercredi 20 qui, quoi qu’on en pense, avaient le mérite de poser la bonne question : « Agression raciste, que fait la mairie ? ». Le maire, lui, veut faire bonne figure. Dans un communiqué, il a déclaré : « Les faits rapportés sont graves : ils doivent êtres examinés par les autorités compétentes. J’appelle donc chacune et chacun à laisser la justice faire son travail, tout en privilégiant le dialogue et le respect mutuel ». Et d’ajouter :  « Notre village a toujours su être un lieu d’accueil et de convivialité. Dans ce moment difficile je souhaite que nous restions unis et vigilants afin que de tels événements ne se reproduisent pas. » . Mais il oublie de mentionner qu’un de ses conseillers municipaux est mis en cause, et que s’il voulait que cela ne se reproduise pas, il vaudrait mieux prendre ses responsabilités. Le travail de la justice est une chose, l’organisation dans nos villages pour empêcher que ce genre d’actes ne se reproduisent en est une autre. L’unité pourquoi pas, mais ce sont les agresseurs qui créent la division.

 

royere de vassiviere 02

 

Un refus large et commun des discriminations

La volonté des personnes agressées, de leur avocate et la mobilisation de nombreux habitants à travers le comité de soutien a réussi à rendre cette affaire publique. Le comité d’animation, organisateur de la fête du 15 août, s’est lui montré un peu plus responsable que la mairie. Dans un communiqué publié le mardi 19 août, il condamne « fermement tout acte de violence, qui est contraire aux valeurs de convivialité et de respect que nous défendons dans l’organisation de cette fête. La haine et la violence n’ont pas leur place, ni à Royère ni ailleurs ». Le reste du communiqué insiste pour que le comité ne soit pas tenu responsable des évènement et prend le temps de se dissocier des personnes ayant agi de la sorte, pour éviter tout amalgame. Le comité dit renouveler « tout notre soutien aux personnes blessées lors de ces actes inacceptables ». Si nous remarquons l’absence de mention du caractère raciste de l’agression, et l’absence de dispositions que le comité compte prendre pour les fêtes à venir, au moins les violences ont été prises au sérieux.
Du soutien, il y en a eu aussi dans le rassemblement organisé lundi 25 août sur la place du marché de Royère, à l’appel du comité de soutien. Plus de 300 personnes sont venues, au plein cœur de l’été, pour répondre présentes au mot d’ordre suivant : « Pas de racisme dans nos villages ! ». Le comité de soutien a lu un texte rédigé à plusieurs mains et dit à plusieurs voix, dans lequel il a affirmé : « Nous sommes nombreux et nombreuses à participer activement à la vie du village et au renforcement des liens entre ses habitant.es, pour certains depuis des années, voire depuis toujours. Ces attaques nous blessent et nous attristent individuellement, et plus largement elles portent atteinte à tous les habitants d’ici, quels qu’ils soient, qui croient à la possibilité du vivre ensemble. Nous voulons croire que ces actes graves, au lieu de nous diviser dans le village, nous rassembleront autour de notre refus commun des discriminations ». Malgré les averses, la foule (pas tant des manifestants que des habitants et voisins indignés et sous le choc) a pris le temps de prendre une photo devant les banderoles réalisées pour l’occasion. Ce rassemblement, et ceux à venir, témoigne d’un large soutien qui n’est ni partisan ni franchement clivé, au contraire.

 

Les médias, toujours en quête de sensationnalisme ?

Hormis Mediapart, qui a tenté de reconstituer un déroulé précis des faits et a présenté la mobilisation en cours, la plupart des rédactions, locales comme nationales, se sont souvent contentées de phrases mettant en doute les « prétendues victimes ». Plusieurs médias, malgré le rassemblement et ses mots d’ordre clairs, ont continué à poser les mauvaises questions, cherchant à fabriquer à nouveau des clivages factices (voir l’édito de ce numéro). Personne, parmi les victimes de l’agression ou le comité de soutien s’étant constitué pour les accompagner et mener le combat sur une arène publique, n’a jamais accusé ni « les chasseurs », ni « les agriculteurs », ni n’a cherché a jouer de quelque façon cette fausse partition « néo / pas néo ». Au contraire, ce sont toujours certains journalistes et incitateurs à la haine professionnels pour qui cette affaire semble être du pain béni : encore une occasion rêvée de mettre les pieds dans le plat en racontant n’importe quoi pour éviter de parler des vrais sujets.
Car les injures, les provocations, les diffamations à caractère raciste sont en augmentation dans le pays – la Creuse ou la ruralité n’ont rien d’unique là-dedans. Nous le savons, à voir la multiplication des attentats et des manifestations de l’extrême droite et l’ambiance des plateaux télévisés. Il y a fort à parier que l’essentiel des agressions racistes ont lieu le plus souvent dans un silence assourdissant. Aux victimes d’agressions on dira qu’elles exagèrent, qu’un tel n’est pas si raciste, que c’est le fait de l’alcool, en somme : qu’on ne va pas « diviser le village » pour si peu. Et aux victimes d’être forcées de vivre dans le silence et la peur de représailles.

 

Perspectives futures

Si l’on doit tirer des leçons de cette affaire, c’est d’abord le courage des personnes agressées de traduire cela en justice, malgré tous les inconforts que cela peut susciter et les délais imposés par les institutions judiciaires. C’est une histoire loin d’être terminée, et qui nécessitera des soutiens des proches mais aussi de l’appui psychologique, juridique, financier.

Ensuite, c’est aussi le fait que cette sordide histoire nous force à nous organiser contre cette violence, sans en provoquer davantage, sans créer de clans.
Cela nous force, enfin, à combattre l’idée des campagnes racistes et rétrogrades dont raffolent certains, en racontant haut et fort comment nous avons été nombreux.ses à réagir. Que cela nous donne de la force pour dire partout haut et fort qu’il n’y a aucune fatalité à la montée du racisme et des violences alimentées par l’extrême-droite. L’un des plaignants disait à la conférence de presse que si cette histoire prenait une telle ampleur, c’était à cause des agresseurs. Chose certaine. Mais si la résistance en prend une si grande, et pourtant toute mesurée et intelligente, en un mot, rassembleuse, c’est aussi et surtout parce que LA CREUSE N’EST PAS RACISTE.

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