Y aurait-il un point commun entre une tour chinoise à cochons de 260 000 places et la Ferme des 1000 veaux de Saint-Martial-Le-Vieux dans la Creuse ? Apparemment aucun, et pourtant… Ce mode d’élevage, sous couvert de mieux servir les intérêts des éleveurs locaux, donne en fait la part belle aux grosses sociétés agro-alimentaires. Un exemple type d’agriculture intégrée dans la démesure.
C’est en janvier 2011 qu’une enveloppe, d’un montant de 400 à 470 000 euros selon les sources, et destinée à compenser la perte des effectifs du camp militaire de La Courtine est offerte par le ministère de la Défense afin de redynamiser la commune. Elle aidera au financement de divers projets dont l’un, agricole, est porté par la SAS Alliance Millevaches.En 2012, cette société, sous l’égide de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) de la Corrèze, propose d’installer sur le territoire limousin un centre d’engraissement de broutards, jusque-là envoyés en Italie. Pour ses partisans, il s’agit d’une opportunité économique puisque les animaux seront achetés aux agriculteurs du Puy-de-Dôme, de la Corrèze ou de la Creuse. L’entreprise a aussi passé un accord avec la firme Jean Rozé, filiale d’Intermarché, assurant ainsi aux éleveuses et éleveurs impliqués une base de rachat minimum, quel que soit le cours du marché. Une cinquantaine d’élevages et pas moins de 76 éleveuses et éleveurs adhèrent ainsi à la SAS Millevaches. Par ailleurs, il est prévu que des panneaux voltaïques seront posés en toiture et qu’un champ complet sera doté de panneaux au sol. Quant au financement, à l’enveloppe en provenance du ministère de la Défense, s’ajouteront 150 000 euros du Conseil régional du Limousin.
Dès lors, dans un montage vidéo présentant les tenants et aboutissants du projet, divers intervenants mettent en avant les bienfaits, selon eux, d’une telle structure : « Nous avons tout de suite été intéressés. Il s’agit d’une initiative collective avec des éleveurs locaux, et je suis dedans pour ne plus être tributaire du marché à l’export, et ça me permet de boucler la boucle : les veaux naissent chez nous, sont élevés chez nous, et partent de chez nous pour l’abattage… On veut montrer qu’on est capables de faire un produit fini. Jusqu’à présent, on faisait naître nos veaux, on les gardait jusqu’à 8-10 mois, et maintenant, on peut les voir profiter dans de bonnes conditions : ils ne subissent pas les contraintes de transport difficiles en plein cagnard ou dans les passages en sous-bois, ils ont une alimentation équilibrée, de la lumière… Et puis, ils sont engraissés juste à côté. Bien sûr que ça nous a plu. C’est tout neuf, le cadre est idéal, la luminosité et la ventilation son exceptionnelles, le nombre de m2 par taurillon est conforme aux normes européennes… Une grande attention a été portée à leur alimentation : de la paille pour la fibre, un peu de betteraves, des tourteaux de soja pour les protéines, à présent du blé et du maïs grain afin de ne pas avoir recours au soja qui vient surtout des Etats-Unis, dont une part d’OGM… Engraisser des veaux, c’est un vrai métier. Il est important de faire appel à un nutritionniste pour apporter un professionnalisme qu’on n’avait pas… Et puis, une mise en commun des moyens est ce qu’il y a de mieux pour faire des économies d’échelles. On évite de démarrer 45 tracteurs chacun dans son coin le matin, on peut négocier l’achat des matières premières… Quant à l’environnement, panneaux photovoltaÏques, récupération d’eaux de pluie, méthanisation à proximité, que peut-on dire de plus ?... C’est vrai qu’il faut un certain nombre de camions, mais si vous répartissez sur 45 fermes, c’est pire… La structure joue aussi un rôle social, on s’y rencontre, on y échange, au lieu de rester chez soi… Elle apporte également une plus-value sur l’exploitation dont on bénéficiera au moins sur du long terme, permettant ainsi à des gens de rester sur le territoire, de donner de la visibilité à leur ferme familiale, et de faciliter l’installation de jeunes… Finalement, le fait de pouvoir profiter de ce projet, ça soude, et j’espère qu’il va donner des idées à d’autres éleveuses et éleveurs pour être collectifs et plus forts dans l’avenir… »
Sauf que, en Creuse, la ferme usine des 1000 veaux suscite la polémique via une vague d’oppositions qui dénoncent un élevage productiviste. En 2014, le collectif Mille voix-novissen s’est constitué pour contrer ce projet. L’un de ses membres, Didier Lorioux, président d’Agrobio 19, déclare : « Ce projet est un pas de plus dans le renforcement des liens entre l’agriculture et l’industrie. Mettre 1400 veaux à l’année, en hors sol, afin de les engraisser, des bêtes venant de cheptels différents et qui devront donc être obligatoirement traitées aux antibiotiques pour ne pas tomber malades et grossir plus vite, va à l’inverse de ce que nous voulons faire de l’agriculture. Surtout sur un territoire comme le Limousin. » Quant à Muriel Padovani, élue EELV, ex-conseillère régionale, elle va plus loin encore : « En Italie, tous les centres d’engraissement ferment parce qu’ils ne sont pas rentables. Pourtant, là-bas, sur la plaine du Pô, ils ont toute l’alimentation de l’animal à portée de main. Ici, il va falloir importer. Nous n’avons ni colza ni maïs. Ce projet est voué à l’échec »En ce qui concerne le territoire sur lequel sera installée la ferme, à savoir le Parc naturel régional (PNR) de Millevaches, son directeur d'alors, Gérard Joberton, botte en touche : « Philosophiquement, nous sommes évidemment contre un projet tel que celui-ci. Nous privilégions les circuits-courts, le local, mais nous n’avons pas le pouvoir de grand-chose. Ce projet a été monté par des éleveurs du territoire. C’est un projet privé. Nous n’y sommes pas associés. »
Le 22 décembre 2016, un incendie « de toute évidence volontaire et criminel » selon la Préfecture, embrase un bâtiment de stockage de fourrage. Le 10 février 2017, Bernard Cazeneuve, Premier ministre, vient exprimer aux éleveuses et éleveurs concernés son « soutien moral et financier », et souligne le rôle central de la structure au sein de l’économie locale et de l’environnement : « L’entreprise que vous avez conçue à la Ferme Saint-Martial présente un caractère d’exemple… »Mais après 5 années d’existence, la ferme des 1000 veaux n’en finit pas de perdre de l’argent. Placée sous contrôle d’un administrateur judiciaire le 3 août 2021, elle est reprise par la société T’RHEA, basée dans les Bouches-du-Rhône, et qui fait partie du groupe Carnivor. L’industriel se porte en outre acquéreur de l’ensemble : 14 hectares de terrain, une unité de méthanisation, des panneaux photovoltaïques et des récupérateurs d’eau de pluie, le tout pour 750 000 euros. “Une aubaine !”, s’exclame le président de la collectivité, propriétaire du bâti et du foncier. Ce désendettement nous permettra d’investir pour développer l’économie du territoire de la Haute-Corrèze. » T’RHEA conserve alors deux des trois salariés de la Ferme, dont la directrice, et s’engage à travailler avec les éleveurs locaux.Les raisons de l’échec sont diverses : des retards dus à l’incendie, l’action en justice menée par les opposants et qui a permis de limiter l’occupation du site à 400 animaux, des erreurs de la part de ceux qui apprenaient un nouveau métier, celui d’engraisseurs : « Tous les animaux ne sont pas faits pour être engraissés ! » S’y sont ajoutés le coût des transports de céréales, l’explosion de leurs cours alors que celui de la viande s’effondrait…
Sollicité sur le sujet, Olivier Thouret, adhérent à la Confédération paysanne, a livré son point de vue : « Dans la mesure où il regroupait initialement différents éleveurs, ce projet est tout à fait pertinent en termes de démarche collective. Sur le fond, ce qui fait son intérêt, c’est la mise en commun des moyens pour faire quelque chose ensemble, afin que chacun n’investisse pas à titre personnel, alors que groupés, on investit mieux.Cela dit, je suis en désaccord sur deux points essentiels. Tout d’abord, un problème d’échelle qui doit rester adaptée au fonctionnement de démarches collectives. Mais quand on atteint des échelles engendrées par un projet comme celui-là, on bascule dans une démarche collective orientée sur l’Industriel, et ce, d’autant plus que, dans ce cas précis, le groupe Intermarché était en soubassement pour le téléguider.D’autre part, je relève un illogisme : vouloir faire un centre d’engraissement dans une zone où la nourriture est à l’extérieur, alors qu’on met tous les animaux à l’intérieur, me paraît aberrant. Ce qui veut dire qu’il fallait faire venir l’aliment, la paille, et ce à des coûts extrêmement importants. En fait, les veaux en question devenaient de purs et simples sous-produits. Les seuls facteurs de rentabilité reposaient sur la mécanisation, les panneaux solaires, la méthanisation et cela n’a même pas suffi.
Maintenant, le positif dans cette affaire est d’amener une réflexion sur le « comment finir nos animaux en Limousin ? » Donc, la question de l’engraissement est pertinente, de même qu’une réflexion commune pour la recherche de coûts les moins élevés possible, afin de valoriser réellement un produit du terroir. Ce qui, jusque-là, n’était pas le cas. Je tiens par ailleurs à préciser que les critiques qui ont portées sur le bien être animal n'étaient selon moi pas recevables. Certes les animaux étaient élevés en intérieur, mais avec des surfaces et des conditions peut être meilleures que dans certaines de nos fermes. C'est l'accès à l'extérieur, le mélange d'animaux venant de différents élevages qui restent problématiques, mais comme quasiment tous les centres d'engraissement. C'est ensuite l'échelle et la "main mise" sur les éleveurs par un industriel. C’est sur le fond que réside le problème. L’historique du projet a montré qu’un certain nombre d’arguments, dont ceux évoqués par la Confédération Paysanne, se sont révélés vrais : « ce projet n’est pas viable économiquement. » En fait, il est devenu une très bonne opportunité pour T’RHEA qui a racheté l’ensemble pour moins d’un million d’euros alors que le projet a été évalué à 1,8 million d’euros. Une vraie manne pour eux, d’autant plus qu’ils cherchent à s’implanter en Limousin, en créant différents centres d’engraissement et en rachetant les abattoirs. In fine, T’RHEA met les paysans en dépendance totale, dans un objectif d’intégration, comme les élevages industriels de porcs. L’éleveur ne peut plus travailler à sa manière, tout le monde doit œuvrer de la même façon. Et de fait, le métier d’éleveuse ou d’éleveur va disparaître avec son savoir-faire, sa relation avec l’animal, pour devenir simplement un métier de salarié agricole. Ce qui est en train d’être mis en place est extrêmement grave, à savoir la reprise de l’ensemble de la filière bovine, en jouant au sauveur à bas prix. Tout cela se met insidieusement en place à partir de l’exemple de la ferme des mille veaux. C’est inquiétant pour le Limousin. »
Le 8 juillet 2025, le projet de loi du sénateur Laurent Duplomb (Les Républicains, LR, Haute-Loire) a été définitivement adopté à l’issue d’un vote favorable à l’Assemblée nationale, par 316 voix pour et 223 voix contre. Elle a pour but d’adoucir les normes en vigueur et de « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur. » Jugée « vitale » par la FNSEA qui l’a portée et « mortifère » par la Confédération Paysanne, n’anticiperait-elle pas, comme le prophétise Olivier Thouret, la disparition des paysans ?