En France, les différentes lois immigration votées depuis le début des années 2000 jusqu’à la dernière version fin 2022 ont sciemment rendu les conditions d’accueil des exilés de plus en plus difficiles. Le durcissement de la politique migratoire, via la récente circulaire Retailleau notamment, se traduit par un blocage, voire une réduction quantitative des délivrances de titres de séjour pour les exilés du droit d’asile, du regroupement familial et de la régularisation par le travail. En effet, le traitement des demandes de titres de séjour est soumis à une pression politique, qui accélère et accroît le nombre de refus administratifs. Les refus des trois types de demandes de séjour (asile, regroupement familial et travail) conduisent systématiquement à débouter les exilés de leur droit au séjour en France. Après la notification de refus, ceux-ci reçoivent quasi automatiquement des OQTF (Obligation de Quitter le Territoire Français) assorties d’IRTF (Interdiction de Retourner en France).Les exilés déboutés du droit de séjour peuvent choisir soit de rester en Limousin, sous la menace d’une expulsion vers le pays qu’ils ont fui, soit de reprendre la route migratoire… avec les risques qu’ils encourent pour leur vie, que nous pouvons imaginer.
Michèle et Bernard témoignent : retraités installés à Peyrelevade, ils hébergent des mineurs non accompagnés (MNA) en demande d’asile depuis l’été 2022. Leur engagement s’inscrit dans une démarche de solidarité pratique, facilitée par leur disponibilité et la capacité d’accueil de leur domicile. Leur mise en relation avec les jeunes s’effectue via l’association Faux Solidaire. Pour préparer l’accueil, ils aménagent une chambre individuelle avec salle d’eau attitrée et mettent à disposition un vélo, essentiel pour rompre l’isolement géographique. Cet accueil peut durer de quelques jours à six mois pour des mineurs en attente de jugement sur leur minorité, après un rejet de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), ou avoir lieu pendant les vacances scolaires en complément d’un internat au lycée.Les séjours se déroulent globalement bien, grâce à l’adaptabilité des jeunes et à un cadre clair : horaires de lever, repas partagés et entretien minimal des espaces communs. « Nous avons expérimenté une sorte de « vie de famille » avec une forte implication affective dans nos relations, qui leur laisse en même temps une certaine autonomie ». Le couple souligne l’importance de se ménager des temps de pause entre deux accueils pour préserver leur intimité.
Michèle et Bernard refusent toute collaboration avec les services de l’État, par crainte d’une instrumentalisation : « Cela pourrait permettre aux services publics de se défausser sur les associations ». Ils privilégient un fonctionnement en réseau informel, en lien avec Faux Solidaire, le RESF (Réseau Éducation Sans Frontières) et Creuse Solidarités, qui assurent la scolarisation et la protection des mineurs. « Dans ce contexte de défaillance des services publics, nous préférons la solidarité (et l’autonomie) de l’accueil des hébergeurs privés ».
Comment l’association Faux Solidaire parvient-elle à organiser l’accueil des MNA en relation avec d’autres associations et le soutien des habitants ? Maxime, membre de l’association, témoigne : « Faux Solidaire accompagne depuis 2017 des exilés à Faux-la-Montagne et alentours. Depuis un peu plus d’un an, nous observons qu’un nombre grandissant d’adolescents étrangers ne sont pas reconnus mineurs par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), service dépendant du Conseil départemental de la Creuse (CD23). Ce dernier a pourtant l’obligation légale de mettre à l’abri tout mineur non accompagné (MNA) arrivant dans le département. Mais, en l’absence de volonté politique et de moyens financiers, le CD23 procède très souvent à un refus de minorité pour ne pas avoir à supporter le coût du logement et ainsi se débarrasser du « problème » en mettant des jeunes à la rue ! Jetés dehors du jour au lendemain, ils se retrouvent sans ressources et sans logement… C’est là que Faux Solidaire intervient : nous leur trouvons une famille d’accueil, puis les aidons, avec une avocate, à introduire un recours en justice contre le Conseil départemental. Jusqu’à présent, nous avons ainsi permis à dix jeunes de gagner leur recours en justice. L’ASE a été obligée de les reprendre et de les reloger. Actuellement, nous soutenons au quotidien sept jeunes « en recours de reconnaissance de minorité » et tentons en parallèle d’agrandir petit-à-petit le réseau de solidarité et d’accueil des mineurs non accompagnés dans le département.
En janvier 2023, le Comité des droits de l’enfant de l’ONU a sanctionné l’État français pour son manquement à assurer la protection des MNA durant la période de recours et a formulé des recommandations à ce sujet. Mais à ce jour, en France, la plupart des mineurs « en recours » vivent dans la rue, sans ressources, et c’est inacceptable. »
L'association MAS (Montagne accueil solidarité) d'Eymoutiers a fêté ses 10 ans fin juin dernier. Au-delà d’une fête réussie, l’association a inauguré un local, qui permettra de réunir dès septembre 2025 les déboutés hébergés par le MAS, les exilés du Cada (Centre d'accueil pour demandeurs d'asile) ainsi que les habitants alentours en situation précaire ou non. Toutes les personnes animées par l’envie de partager et de créer des liens de solidarité autour d’activités de cuisine, de bricolage, d’artisanat, de musique, de cours de FLE (Français langue étrangère) et autres groupes de paroles sont les bienvenues. Chacun pourra y trouver sa place.Après l’inauguration du local, une rencontre publique, réunissant une douzaine d’associations limousines engagées dans l’aide aux exilés, s’est tenue. Durant deux heures, il a été tout autant question de la situation des exilés dans le contexte politique et médiatique actuel que des conditions et modalités d’actions de ces collectifs. Ce temps d’échange, initié par le MAS Eymoutiers, part de l’intuition que ces différentes associations gagneraient, dans leur diversité, à créer un réseau d’entraide. Certaines actions mutualisées existent déjà localement, notamment à Guéret lorsque le RESF 23, le Secours Catholique, le Secours Populaire et la Cimade, bientôt suivis par d’autres, se sont réunis à partir de 2024 pour aider des familles avec enfants menacées d’expulsion. Pour autant, la pérennisation de ces entraides n’est pas évidente, d’autant qu’il s’agit souvent de réagir à des situations et événements spécifiques et urgents, sans pour autant sacrifier les missions habituelles des uns et des autres (cours de français, aide juridique et administrative, soutien à la scolarisation, sensibilisation…).
Les premières bases d’un réseau d’entraide ont ainsi été posées. Ce réseau a pour ambition de mettre en lumière les événements importants auprès de l’ensemble des structures et personnes mobilisées dans la cause des exilés, de mutualiser des documents et expériences de terrain (ressources juridiques, outils de gouvernance…), de donner une meilleure visibilité des différentes modalités de solidarité existantes et enfin de porter un appui ponctuel concret à des manifestations d’ampleur.Pression médiatique, pétition aux pouvoirs publics, manifestations face aux préfectures nécessitent beaucoup d’énergie, de temps, avec des chances parfois minces d’obtenir une régularisation à la discrétion du préfet. Et pourtant, toutes ces actions menées jusqu’au Tribunal administratif ont fini par aboutir à la régularisation par le travail de Manssour Sow, en tant qu’ouvrier agricole en Creuse (voir IPNS n°91), ou encore au maintien de trois familles guérétoises dans leur logement, permettant à leurs enfants de poursuivre leur scolarité. De telles mobilisations nécessitent un réseau d’associations et de citoyens. Ce réseau est en cours de création et il ne tient qu’à vous de le rejoindre.