guerre

  • « Ah Dieu que la guerre est jolie ! »

    Ce vers du célèbre poète Guillaume Apollinaire est à prendre bien sûr avec un certain recul. Son ironie ne vous aura pas échappé. Il se voulait le poète de l’amour puis de la guerre, mais surtout de la guerre qui détruit l’amour, ce qu’il nous disait dans ce poème intitulé L’adieu du cavalier (1918). Finalement, je préfère les vers de ce jeune homme de 16 ans, né à Charleville. Traversant les campagnes dévastées du nord-est, durant l’été 1870, il eut l’idée de ce poème très connu, qui dit ceci : … Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut. Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme : Nature, berce-le chaudement : il a froid. Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine, Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. Tout le monde aura reconnu Le dormeur du Val et son auteur, Arthur Rimbaud. C’est à cette manière de voir la guerre et ses morts que je voudrais m’attacher.

     

    Scene de guerre pres de Sedan

     

    garde mobileLa triste histoire de Gabriel Moratille 

    On aimerait croire que ce petit gars du Plateau, scieur de long né à Nedde, a eu une mort aussi douce. Il est probable que sa mort ne ressembla pas à ce gentil Dormeur du val. Mais voyez donc : le 27 novembre 1872, Charles Regaudie, maire de Nedde, retranscrit sur ses registres d’état-civil la disparition à la guerre de son jeune administré, Gabriel Moratille. La date est ici d’une grande importance, sa disparition date en effet du 1er septembre 1870, soit 27 mois plus tôt, à Sedan. On sait que ce jour-là eurent lieu les désastreux combats qui précipitèrent la capitulation. Même si la fiche matricule de ce soldat n’en fait aucune mention, on sait que, le 18 août 1870, son régiment était à Gravelotte, où il tombait ce que vous pouvez imaginer, et même à Reichshoffen, où les fringants cavaliers chargeaient. 

    Aujourd’hui, cette guerre est en grande partie oubliée. Trop loin, et puis les noms ne figurent pas sur les monuments aux morts. C’est pour cette dernière raison qu’une opération de recherche vise actuellement à reconstituer la liste des tués, blessés, disparus de cette guerre. Mené par des généalogistes, ce collectage obéit à une logique qui m’agace : redonner leur juste place à ces morts « pour la patrie ». Voyons cela : la France du IIe Empire déclare la guerre au Royaume de Prusse (l’Empire Allemand n’existait pas encore) le 19 juillet 1870. Cette déclaration fait suite à une prétendue humiliation de l’ambassadeur de France à Berlin, par le célèbre Otto von Bismarck. La raison en était le refus de Napoléon III d’accepter un allemand sur le trône d’Espagne (vous suivez ?). Réaction politique strictement hypocrite de Napoléon « le petit », qui n’aurait dû engager en rien le peuple français. La patrie a bon dos. Bismarck n’attendait que cela, et Krupp aussi, comme De Dietrich chez nous (de Reichshoffen justement). Anatole France écrira plus tard : « On croit mourir pour la patrie, et on meurt pour des industriels. » Alors, on mobilise tout d’abord ceux qui sont déjà sous les drapeaux. En fait, il n’existait pas de service militaire au sens propre. Une minorité de jeunes français étaient « à l’armée ». C’est le cas de notre Gabriel de Nedde. Appelé au conseil de révision en 1864, à Eymoutiers, sa fiche matricule est la seule trace que nous ayons de son physique. Haut de 1 m 65, c’est-à-dire un peu plus grand que la moyenne de l’époque en Montagne limousine (environ 1 m 60), il ne présente rien de bien original : cheveux châtains clairs, un front « découvert », sur un visage ovale. Ses yeux, comme son teint, sont bruns, au-dessus d’un nez « moyen » et d’un menton rond. Selon la règle, il doit partir pour six ans, au 1er janvier 1865, affecté au 89ème régiment d’infanterie de ligne, stationné à Draguignan. Il doit partir car il a été tiré au sort, situation à laquelle échappent tous ceux qui peuvent racheter un mauvais numéro. En juillet 1870, Moratille n’est donc pas très loin d’être libérable, quand commence le conflit avec la Prusse. Son régiment est affecté à l’armée du Rhin, il est l’héritier d’un glorieux ancêtre des guerres révolutionnaires, connu lors de l’Ancien Régime sous le nom de Royal-Suédois, un régiment d’infanterie allemand au service du Royaume de France. Ironie de l’histoire.

    À Sedan, sous le commandement de l’empereur, sont assiégés 120 000 combattants. Après un déluge d’obus, Napoléon III surnommé Badinguet, capitule le 2 septembre 1870, puis est fait prisonnier. Bilan du siège : 3 000 soldats tués, 14 000 blessés, 21 000 disparus, 83 000 prisonniers. Comme l’indiquent les mentions du maire de Nedde, Gabriel Moratille devait faire partie de ces derniers. Sans doute a-t-il connu le sort décrit par Émile Zola dans son roman La débâcle. En réalité, nous n’en savons rien. Les prisonniers sont gardés pendant 10 jours dans la presqu’île d’Iges, dans un méandre de la Meuse, gardés par un bataillon bavarois. « Les  soldats parqués dans des conditions effroyables, tels que l’endroit, à ciel ouvert fut surnommé le camp de la Misère. C’est le malheureux lot des prisonniers de guerre […]. On parle de la Meuse charriant des centaines de cadavres, des milliers d’hommes morts de faim ou de dysenterie. » Voici ce qu’en dit  Zola. Le 4 septembre, la République est proclamée. Celle qu’a célébrée récemment Emmanuel 1er, la 3ème République, parce que pour lui, la 1ère (1792) et la 2ème (1848) ne comptent pas sans doute. Et la guerre continue, faisant des ravages. 140 000 morts français, dont 23 500 de la variole, les Prussiens étant vaccinés mais pas les nôtres ! Du côté des prisonniers, c’est pire : 400 000 soldats sont emmenés en captivité en l’espace de six mois ! En mars 1871, tout le monde devrait être rentré. C’est probablement ce que se demandait la famille de Gabriel. Il n’avait déjà plus ses parents, mais encore cependant des frères, des sœurs, des neveux. Ou Gabriel est mort, « on nous aurait averti », ou il est prisonnier, « et on va le revoir bientôt ». Mais quand l’armée avise la mairie de Nedde, 27 mois se sont écoulés, le texte précise bien : « Disparu le 1er septembre 1870 à Sedan et que depuis cette époque toutes les recherches auxquelles il a été procédé pour découvrir son corps sont demeurées infructueuses. »

     

    Monument a la mémoire des Enfants de la Haute Vienne morts pour la defense de la Patrie en 1870 1871Les petits « moblots » du Plateau 

    Voilà pour le triste sort de Gabriel Moratille. Peut-être sa mort ressembla-t-elle à ce gentil Dormeur du Val. De nombreux parmi ses camarades étaient originaires du Plateau. Rien à voir avec l’hécatombe de 14-18, juste une « légère » hécatombe… En effet, une guerre (relativement) courte (6 mois), des moyens militaires moins « industriels », pas de tranchées-tombes, et une mobilisation limitée, peuvent expliquer le nombre de morts relevés dans la Montagne limousine. De nombreuses communes (les 2/3) n’en eurent aucun. C’est le cas de Saint-Martin-Château, de Féniers, de Saint-Angel, de Pérols-sur-Vézère, de Domps. Cela semble peu, au regard des boucheries ultérieures, mais on peut tout de même regretter la perte de 9 jeunes hommes d’Eymoutiers, 7 de Treignac, 5 de Peyrelevade, 4 de Saint-Setiers, 3 de Saint-Sulpice-les-Bois, 1 de Felletin... Au total, environ 110 morts originaires de la Montagne limousine.

    Tous ces braves gars n’avaient rien demandé, la plupart ne savaient pas où se trouvait précisément l’Allemagne, et ils ne parlaient même pas la langue de leur « patrie ». Je crois qu’ils méritent tout de même qu’on ait une pensée pour eux, sur un monument ou pas, c’est un autre débat. Qu’ils ne restent en tout cas pas anonymes, rappeler leur nom étant déjà beaucoup. Car, c’est assez remarquable, le ministère « de la guerre » de l’époque, c’était bien son nom, n’a jamais recensé ses victimes. Elles devaient être trop nombreuses, et puis les Allemands n’avaient pas rendu tous les prisonniers… Dans certains cimetières d’outre-Rhin figurent des plaques évoquant des « soldats français », sans nom, et même des fosses communes où étaient inscrits : « soldats français ET allemands ». Beau symbole. 

    Observons quelques exemples significatifs de nos petits « moblots ». C’était le surnom donné aux membres de la Garde Mobile, en quelque sorte une réserve territoriale départementale. Ces derniers avaient été envoyés dans les zones de combats après Sedan, et l’avancée inexorable des armées allemandes. Contrairement à une idée reçue, ces gens-là n’étaient pas des volontaires. Ils n’avaient pas le choix.

    La majorité de ceux que l’on connaît sont morts dans des hôpitaux civils ou militaires, souvent bien après la Paix. Ainsi Jean Touby, 21 ans, de Treignac, est mort « des suites de blessures multiples par coups de feu », une lente agonie de 6 mois. Suite de blessures ou maladies (dysenterie, typhoïde, pneumonie, variole…) sont les causes qu’on trouve le plus souvent. Le premier tué limousin recensé – mais il y en eut sans doute avant, était de Vallière. Il s’appelait Léon Balot. Le 16 août 1870, à Triancourt dans la Somme, il reçut des « éclats de mitraille en pleine poitrine ». Les combats entraînèrent nos régiments fort loin à l’intérieur du territoire, puisqu’on trouve des décès au Mans (Pierre Gautherie, d’Ambrugeat), à Angers (Jean Baptiste Lanty, de Gentioux, « d’une balle dans la cuisse »), à Thouars, à Meung-sur-Loire, ou même à Rennes. Pierre De Gabriel, de Peyrelevade, mourut même « chez un particulier », dans la Sarthe. On pourrait presque suivre cette triste litanie sur une carte du recul de nos armées.

    Quelques officiers allemands consciencieux ont fait parvenir des actes de décès. C’est comme ça qu’on trouve de nos « moblots » morts en captivité, à Dantzig (Léonard Ferrand, de Gentioux), à Spelluv, à Koblenz, et même à Königsberg, alors en Prusse. Léonard Espinet, un treignacois, y mourut « des suites des privations durant le siège de Metz », qui dura deux mois, jusqu’en octobre 1870. Le tristement célèbre général Bazaine ne voulait pas se rendre. Quel courage !

    Ah oui, les généraux, que d’aucuns considèrent comme des héros. Il y en a un qui trouve grâce à mes yeux : Bourbaki, qui réussit à faire passer 88 000 hommes en Suisse, pays neutre, où ils furent juste désarmés. Bismarck refusa leur retour en France avant la signature de la Paix. Joseph Luc, de Sornac, n’eut pas cette chance, il y mourut de dysenterie à l’hôpital de Billon.

     

    Tout ceci doit nous interroger sur la pertinence du terme héros : « Il n’y a pas de héros. Les morts sont tout de suite oubliés. Les veuves de héros se remarient avec des hommes vivants, simplement parce qu’être vivant est une plus grande qualité qu’être un héros mort. » Ainsi écrivait Jean Giono, et pour une fois, j’aimerais lui donner tort.

    Voilà : 1870-2020, 150 ans. Nous n’avons plus de ministère de la guerre, juste « de la défense ». Quand un soldat français meurt au Mali, il a droit à un reportage à la TV, des obsèques nationales… Autre temps, autres mœurs. Au fait, à quand un ministère « de la Paix » ?

     

    Émile Vache
  • 1917, les mutins de La Courtine

    russe soldatsRappelons les événements. Pendant la guerre de 1914-1918, la Russie est l’alliée de la France et des troupes russes se battent sur le front français. En 1917 éclate en Russie la révolution qui ne laisse pas indifférents des éléments russes qui se demandent ce qu’ils font dans une guerre qui ne les concerne plus, au moment où prend fin le régime tsariste.

    Au camp de La Courtine, en Creuse, du 16 septembre au 19 septembre 1917, se mena une lutte fratricide entre la première Brigade russe qui ne veut plus faire la guerre, veut rentrer au pays pour partager les terres et faire la révolution, et les éléments de la troisième Brigade, demeurée fidèle au tsar et épaulée par les gouvernements russe et français.
    Les soldats russes loyalistes, avec l’aide logistique française, pilonneront le camp de La Courtine où sont repliés les russes rebelles. Les combats dureront trois jours et trois nuits, se terminant au corps à corps.
    Les chiffres officiels parlent de sept morts, mais officieusement, d’après le calcul du reste des soldats de la première Brigade, ce chiffre atteindrait entre 600 et 800 morts.

     

    mascotte russe marseille 2017

     

    C’est autour de cette histoire que vient de sortir un ouvrage détaillé de Rémi Adam, que nous vous présentons ici, ainsi qu’un autre livre qui nous parle, lui, de l’actualité de l’armée en France aujourd’hui.

     

    1917 la revolte des soldats russes en franceRémi Adam
    1917 : La révolte des soldats russes - Éditions Les bons caractères

    Collection Histoire

     

    Après différentes lectures sur ce sujet et ceci malgré la rareté sur le thème, traité souvent de manière trop militaire ou d’un point de vue pro-gouvernemental, l’ouvrage de Rémi Adam décrit de façon précise les différentes étapes du corps expéditionnaire russe en France : la description du voyage conté par Georges Zamoutine (présent au camp de la Courtine lors de la sédition), l’arrivée en France, l’envoi sur le front près d’Auberville, leur hécatombe en Champagne durant l’offensive Nivelle, le vent de révolte qui s’installe dans l’esprit des soldats et bien sûr leur insurrection au camp de la Courtine.

    Le livre contient des sources multiples inédites : archives, témoignages de soldats, lettres censurées à l’époque et l’après la Courtine : Ce qu’il advînt de ces troupes avant leur retour au pays deux années plus tard. Bref, si vous êtes intéressé par cette révolte et que vous recherchez des informations complètes sur cette période, c’est le livre à lire.

     

    Florian Cloots, de Nedde, travaille actuellement à la réalisation du scénario d’une bande dessinée consacrée à l’histoire des mutins de la Courtine. Nous vous tiendrons au courant des suites de ce projet.
  • 40 ans après la guerre d’Algérie une mémoire toujours à vif.

    7 mai 1956. Un camion militaire qui faisait parti d’un convoi de jeunes rappelés, en partance pour l’Algérie, s’arrête à La Villedieu, en Creuse. Les jeunes militaires manifestent leur opposition à la guerre coloniale. La population du village les soutient. D’autres habitants des communes environnantes se joignent à la manifestation pacifiste. Le lendemain matin, à l’aube, les gendarmes et CRS investissent le bourg de La Villedieu. Des villageois s’opposent au départ des jeunes militaires, ils sont matraqués.
    A la suite de ces incidents, René Romanet, le maire communiste de La Villedieu, ancien résistant, sera condamné à trois ans de prison avec sursis et cinq ans de privation de ses droits civiques. Il sera révoqué de son mandat de maire par le Préfet en 1958. Gaston Fanton, instituteur à Faux la Montagne, ancien résistant, communiste lui aussi, sera condamné à la même peine après être resté emprisonné huit mois au fort du Hâ, à Bordeaux. Il sera également privé du droit d’exercer sa profession d’instituteur pendant cinq ans. Antoine Meunier, infirme de la guerre de 39-45, sera condamné à un an de prison avec sursis et un an de privation de ses droits civiques. Malgré le soutien populaire, la mobilisation de nombreux élus, ils furent jugés et condamnés par le tribunal militaire de Bordeaux.

     

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    Quarante ans ont passé. Aujourd’hui, nous sommes nombreux à La-Villedieu, comme dans la France entière, à penser que tous ces gens qui ont été condamnés parce qu’ils avaient choisi la non-violence, la fraternité et la justice, plutôt que la répression et la guerre, doivent obtenir réparation. C’est pourquoi l’association « Mémoire à vif » est née en octobre 2001 à La Villedieu. Suite au travail d’une classe du lycée Marcel Pagnol de Limoges qui s’est penchée sur l’histoire de ces évènements, de nombreuses personnes ont voulu continuer le travail de mémoire retrouvée. L’association existe pour défendre la mémoire de tous ceux qui ont été victimes des guerres coloniales et pour transmettre, aux jeunes en particulier, à partir de ces moments douloureux de notre histoire, les valeurs essentielles de paix et de tolérance. Nous pensons que le regard et l’analyse de l’histoire sont un acte civique, qu’il faut apprendre à connaître notre passé pour construire un présent et un avenir plus justes et plus tolérants. C’est un moyen indispensable pour combattre les préjugés et les idées reçues, pour s’ouvrir sur le monde en citoyen responsable.

     

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    Aujourd’hui, “Mémoire à vif” compte une centaine d’adhérents dans la France entière. Sa présidente d’honneur, Simone de Bollardière, et les adhérents font circuler et signer un manifeste pour la réhabilitation de René Romanet, Gaston Fanton et Antoine Meunier. 1500 signatures sont déjà recueillies et vont prochainement être transmises au sommet de l’Etat. Si à une époque, la République Française s’est lourdement trompée dans ses choix politiques, dans ses actes, elle se doit aujourd’hui de le reconnaître.

     

    Thierry Letellier

    Photos : Michel Guégen

     

    L’association “Mémoire à vif” continuera son travail d’information et de débat les 7, 8 et 9 mai 2002 à Limoges et à La Villedieu, avec des projections de films, des rencontres et des discussions autour du thème : “Le 17 octobre 1961, le massacre des manifestants algériens à Paris”.
    Pour plus de renseignements et pour signer le “Manifeste pour la réhabilitation de Romanet, Fanton et Meunier” : Thierry Letellier, 23 340 La Villedieu, tel. 05 55 67 93 32.
    Pour en savoir plus, voir le film “Guerre et baillon” réalisé par des jeunes du Lycée Marcel Pagnol de Limoges et diffusé par Télé Millevaches dans le numéro 82 du Magazine du Plateau.
    On peut lire aussi les mémoires de René Romanet : “Mémoires d’un prolétaire”.
  • Alain Mimoun : un olympien sur la Montagne limousine

    Alain Mimoun est un grand sportif français, champion olympique du marathon en 1956. Ses liens avec la Montagne limousine remontent loin, précisément à son mariage avec une Corrézienne originaire de Bugeat. C’est par elle qu’il adopta la Corrèze, et inversement. Aujourdhui, ils reposent  tous les deux dans le cimetière de Bugeat où le centre sportif d’entraînement porte son nom. Voici une rapide biographie qui montre toute l’originalité d’une vie rythmée par la guerre, le sport, la France.

     

    Ali Mimoun Ould Kacha est né le 1er janvier 1921 dans la région d’Oran, en Algérie, alors sous domination française. Il a très jeune une volonté farouche de s’intégrer à la société française. « Indigène », fils d’un ouvrier agricole et d’une tisserande, ce bon élève (« Certif » avec mention bien) ne peut accéder à l’École normale, réservée aux enfants de colons. Ne pouvant devenir instituteur comme l’aurait souhaité sa mère, il lui reste l’armée qui accueille plus facilement les jeunes Algériens que l’administration coloniale. « Je rêvais de la France devant des cartes de géographie… Je voulais la connaître comme on a le désir d’une belle fille. Ses couleurs inspiraient chacune de mes actions. Le seul moyen de la rejoindre, c’était l’armée. »

     

    Schade Mimoun Zatopek 1952

     

    La guerre

    Dès 1939, à 18 ans, il s’engage dans un régiment de tirailleurs algériens. Il participe aux combats sur le front belge en 1939-1940, en première ligne et dans des conditions terribles, comme c’est le cas pour beaucoup de coloniaux. Après la débâcle, il intègre comme démineur le 19e régiment du génie d’Alger. Il participe aux effroyables combats de l’hiver 1942-1943 contre l’Afrika Korps de Rommel, notamment à la bataille d’El Guettar : « Nous étions équipés comme des loqueteux. Le froid, le froid… On couchait dans des tranchées, on se grattait et on était envahi de scorpions. On s’équipait avec ce qu’on prenait sur les Allemands. Ce n’est pas connu ce qu’on a fait là-bas ! » Il montre un courage et une volonté d’acier. Il participe aux combats d’Italie de 1943, sous les ordres de Juin : « Là, j’ai vu l’enfer. » Blessé au pied à Monte Cassino, un chirurgien de l’hôpital (dévasté) de Naples le sauve de l’amputation. Il participe encore au débarquement de Provence en 1944, Marseille, les Vosges, le Rhin et l’Allemagne où il prendra part à la dislocation des dernières unités de l’Axe. 

    Ce qui l’a marqué, c’est le sort des hommes, des « troufions », des petits. Quatre soldats font exploser une mine lors d’un bivouac : « Quatre petits Français qui étaient allés se battre pour la France, qui étaient passés par l’Espagne, par l’Afrique du Nord, par l’Italie, pour débarquer sur une plage de Provence et mourir là, en réchauffant leur gamelle… J’en pleure. » Mais chez lui, nulle haine de l’autre : « Sur le Rhin, à Spire, il y avait des prisonniers allemands qu’on ramenait dans des barges… Ce n’était pas des SS… Ils n’avaient pas de gilet de sauvetage et les barges, prises dans le courant, ont chaviré… Tous noyés… Ça m’a marqué, ces pauvres soldats alors que pour eux la guerre était finie. »

    Il sera démobilisé en 1946. Mais l’armée française n’est guère reconnaissante avec ses « enfants » des colonies. Alors qu’il aurait pu prétendre à être officier s’il avait été « français », il n’obtiendra que le grade de caporal. Il s’installera à Paris, avenue Simon Bolivar (XIXe), dans un modeste deux pièces. Il sera plus de dix ans garçon de café. C’est pour lui, déjà, « une chance», lui qui n’est encore pour beaucoup qu’un « bicot ». Il fait franciser son prénom en Alain. Sa brutale carrière militaire ne lui aura apporté que douleurs et blessures. Cependant, elle lui fit découvrir ce qui sera le cœur de sa vie : le sport, et en particulier la course à pied.

     

    Le sport

    chirc mimoun poulidorIl découvre l’athlétisme dès 1939, à Bourg-en-Bresse où le président du club local, Henri Villard, lui conseille le demi-fond. Il remporte l’année même le titre de champion départemental de l’Ain sur 1 500 m, inaugurant ainsi un palmarès encore à ce jour inégalé.  Il se met également au cross-country, dont il remporte le championnat d’Afrique du nord en 1942. Sa volonté farouche l’entraîne vers les distances longues, 5 000 et 10 000 m principalement. 

    Pour lui, jamais de repos. Ce sont les chemins boueux des cross l’hiver, les routes des courses de village et la cendrée des pistes l’été. Mimoun allait dominer le fond français pendant deux décennies, mais il tomba vite sur un « couac » au niveau international. Dès 1947, il rencontre le coureur tchèque Emile Zatopek, un athlète surdoué. Aux JO, aux championnats d’Europe, il fut un éternel et glorieux second. Il cumule tout de même trois médailles d’argent en deux olympiades (1948 et 1952). Ces courses deviennent vite des duels, toujours à l’avantage du Tchèque, qu’il ne battit qu’une fois, à Melbourne. Il parlera d’« une bataille de dix ans », de « combats de titans », « Dieu me l’a donné celui là », « il m’a fabriqué », « personne ne peut battre Zatopek, il est trop fort pour nous ». Ils se bagarraient littéralement en course, jusqu’aux coups de coudes, mais tombaient immanquablement dans les bras l’un de l’autre une fois la ligne franchie. 

    Au strict niveau athlétique, Mimoun n’est pas, contrairement à Zatopek, un coureur élégant. Son style est rugueux, chaotique, sa foulée courte. Il court le bassin très bas et son visage est souvent déformé  par l’effort. Son endurance, sa capacité à tenir des trains redoutables et son obstination paient et paieront longtemps. Le 1er décembre 1956, Mimoun devient champion olympique du marathon sous le soleil de plomb de Melbourne (plus de 35 °C à l’ombre, c'est-à-dire près de 50 en plein soleil !). Il succède, à 35 ans, à son ami Emile Zatopek, vainqueur en 1952, et à son compatriote Ahmed Boughéra El Ouafi, premier athlète africain à remporter ce titre en 1928, à Amsterdam et qu’il fit réhabiliter. Cette course est un moment d’histoire de l’athlétisme. À une époque où le sport est encore peu médiatisé, ses contemporains seront marqués par son foulard et son dossard n°13. À mi-course il est en tête, Zatopek est en méforme, ses adversaires exténués. Personne ne prendra plus le relais. Il termine seul les vingt derniers kilomètres et s’adjuge le titre dans le temps de 2 h 25. Malgré son âge il défendra son titre à Rome en 1960, où il a vu avec bonheur gagner Abebe Bikila, qu’il admirait. Il a été titré 32 fois champion de France (record toujours valide) du 5 000 et du 10 000 m, du marathon et de cross-country. Il continua la compétition au niveau national très tard, à plus de 50 ans.  Malgré sa longévité, il ne fit jamais pâle figure même face à des athlètes bien plus jeunes (il détient encore les records vétérans des 5 000 et 10000 m). En 1979, à 59 ans, il s’aligne encore au marathon de Paris, qu’il termine vaillamment.

     

    La France

    L’amitié qui unit Mimoun et Zatopek est si l’on peut dire une des plus belles images de la Guerre Froide, de celles qui sont mises en avant. Deux fils « de peu », deux militaires (mais Zatopek était colonel). Zatopek le communiste et Mimoun le gaulliste. C’est d’ailleurs bien plus qu’une amitié ; Mimoun dira de lui qu’il était son « frère ». 

    Son titre olympique fait s’envoler sa notoriété. Il devient vite un homme respecté et admiré de tous. Quand les gens croisaient un coureur ou un cycliste, on entendait immanquablement un « Allez Mimoun ! », comme plus tard on criera des « Allez Poupou ! ». Un champion populaire, comme le sera Colette Besson, la « petite sœur des Français », qu’il adorait. Il détient un autre record, qui n’a rien de sportif celui-ci. Il a reçu les quatre ordres de la Légion d’honneur, de quatre présidents de la République différents : René Coty, Georges Pompidou, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy.

    Depuis la fin de la guerre, Mimoun est un fervent gaulliste, même sous la IVe République, quand le Général n’a guère le vent en poupe. Il l’admira toujours et sans aucune hypocrisie ni carriérisme. Pour lui, de Gaulle, c’était la Libération et aussi, peut-être surtout, celui qui sut mettre fin à l’effroyable guerre d’Algérie, qui fut une guerre de libération mais aussi un combat fratricide. Puis ce fut Chirac, qu’il rencontra fréquemment en Corrèze. Mais, là encore, aucun sectarisme chez lui. En 1974, alors qu’il est en train de courir au parc de Vincennes avec une demi-douzaine d’athlètes, il aperçoit Georges Marchais qui promène son chien. Il trottine alors vers lui et se met au garde-à-vous : « Je me mets au garde-à-vous… C’est dans la peau ça… C’est du respect pour des personnages comme lui… » Marchais semble impressionné et flatté. « Je suis content de vous saluer monsieur Marchais ! Politiquement, on n’est pas du même bord, mais moi je vous aime bien ! » Mimoun était quelqu’un de très protocolaire, pour lui, Marchais, plus que le dirigeant du PCF, c’est le député, un représentant de la nation. Il lui dit alors : « Mais Mimoun, qu’importe que nous ne soyons pas du même bord ! C’est vous la France. » Pour lui c’était plus qu’un compliment, une reconnaissance de ce qu’il était, de cette vie qu’il s’est construite, par l’effort, par le courage, par la persévérance. 

    Il s’est toujours voulu français, a toujours voulu adhérer à la « Nation France » et il disait joliment : « la France, cette si belle fiancée. » Contemporain de la lutte des Algériens pour leur indépendance, il ne prit jamais parti. Il considérait l’Algérie comme sa patrie de cœur, même si ses positions politiques le rendirent persona non grata sur l’autre rive. Il était désolé de voir ses « frères » et les Français se déchirer. Une de ses sœurs était d’ailleurs mariée avec un virulent militant parisien du FLN. Il n'est revenu sur sa terre natale qu'une seule fois, en 1988, pour voir une dernière fois sa mère. Pour lui, l'attachement à la France prit plusieurs formes : son engagement comme soldat, sa fierté de porter le maillot de l’équipe de France (il fut 86 fois international, encore un record inégalé), sa conversion au catholicisme en 1955 qui était tout sauf hypocrite. Paradoxalement, il ne devint réellement Français qu’en 1963, ce fut son choix. Ses papiers portant jusqu’à cette date la mention : « ressortissant d’Algérie résidant en France ». Il aurait légalement pu être Algérien. Il devient Français par choix. 

    Sa notoriété lui permet de lancer la création d’un centre d’entraînement sportif national à Bugeat, remarquable équipement sportif pour la région avec une piste de 400 m en synthétique dans l’air pur et presque montagneux du Plateau (le stade se nomme maintenant : « Espace 1000 sources Alain Mimoun »). S’il choisit Bugeat c’est parce que sa femme en est originaire, mais aussi parce que l’air et le paysage lui rappellent la Finlande où il allait fréquemment s’entraîner. On ne compte plus les rues, les écoles et surtout les stades portant son nom (une centaine !). Décédé le 27 juin 2013, il a eu droit à un hommage national. Son cercueil fut exposé aux Invalides. Le président en exercice – corrézien d’adoption comme lui – fit un discours en l’honneur du « caporal Alain Mimoun », ce qu’il aurait aimé entendre. Il est inhumé dans une chapelle du cimetière de Bugeat où il repose au côté de sa femme.

     

    Franck Patinaud

    Références 
    Outre les fiches des différents sites consacrés à l’athlétisme, souvent très complètes pour sa carrière sportive, on peut lire ses interviews accordées à la presse. On a ici surtout utilisé celles accordées aux revues Famille chrétienne et Inflexions, et quelques archives de L’Équipe. On regardera, avec délectation, les archives de l’Ina (en particulier « Souvenirs d’Alain Mimoun »). S’y révèlent toute sa verve et son charisme. On peut voir quelques extraits de ses grandes courses olympiques (1948, 1952 et 1956) sur Youtube. Il faut aussi regarder le petit reportage que lui a consacré l’humoriste et comédien Thomas Ngigol, dans la série « Frères d’armes », consacrée aux Français originaires des colonies et à leur rôle dans l’histoire de France.
  • André Malraux, résistant ou comédien ? (suite et fin)

    À la suite de la polémique sur le rôle de Malraux durant la Seconde Guerre mondiale (IPNS n°84 et 85), Michel Patinaud nous a adressé un texte dont nous publions ici les principaux éléments qui complètent le débat sur le personnage et son rôle durant la guerre.

     

    malrauxJacques Poirier (ce Français servant la Grande-Bretagne qui a raconté sa guerre dans un livre de souvenirs intitulé La girafe a un long cou) devait rencontrer Malraux début 1944, aux limites Corrèze-Dordogne-Lot.

    Devenu un ami très fidèle des deux frères Malraux, il les a longuement évoqués : Roland (un peu) et André (beaucoup), celui qui prenait beaucoup de risques et celui qui en prenait très peu. Voyons comment Poirier raconte les conditions d'entrée en Résistance de l'écrivain. Selon lui, sans doute après le débarquement (mais ce n'est pas précisément daté), Malraux lui propose de l'accompagner à Paris où il doit rencontrer la direction du CNR (Conseil national de la Résistance). Le voyage a lieu en train, mais Malraux plante là son ami et ne reparaît que deux jours plus tard, triomphant : « J'ai vu tout le CNR, j'ai reçu un mandat de coordonner la Résistance dans le Lot, la Corrèze et la Dordogne. Je prends le pseudonyme de Colonel Berger ». Poirier ne semble pas prendre ombrage de l'attitude cavalière de l'écrivain. Mais pourquoi croyez-vous que ce dernier n'a pas voulu inviter Poirier à rencontrer (vraiment) le CNR ? Le biographe de Malraux, Olivier Todd, explique en 2003, dans Epidémiologie d'une légende1 : « Le dernier membre du CNR que j'ai rencontré, c'était Bourdais. Est-il exact que Malraux avait été chargé par tout le CNR de représenter la Résistance là-bas ? Bourdais m'a répondu : "Absolument pas, on ne l'a jamais vu" ».

    Le même Olvier Todd nous donne des précisions lourdes de sens. Sur un plan général, voici comment cet auteur parlait (dans une émission de France-Inter) des curieux récits de l'écrivain : « La résistance de Malraux est le cœur de sa mythomanie. Malraux était mythomane, il n'y a pas de doute là-dessus. Mais ça ne me gêne pas outre mesure [il cite d'autres écrivains mythomanes, Chateaubriand, Giono …]. Je m'étonne toujours qu'on fasse tellement grief à Malraux d'avoir menti alors qu'on le pardonne aisément à d'autres. » Quant à Malraux lui-même, il a écrit ceci : « On raconte que je fabule. Mais il se trouve que mes fables viennent petit à petit à coïncider avec la réalité », ou encore : « La mystification est éminemment créatrice » et « Tout aventurier est né d'un mythomane. » Dont acte.

    Todd évoque aussi dans sa biographie les conditions de l'arrestation de Malraux en juillet 1944, sur la route de Toulouse. Malraux a prétendu qu'il devait sa libération à son prestige de grand écrivain, lequel aurait fortement impressionné de hauts gradés allemands. Plusieurs Histoires de la Résistance évoquent simplement la libération de la prison par les troupes FFI de Serge Ravanel. Pourtant, Todd explique l'événement autrement : cette libération aurait été payée par la Résistance grâce aux fonds provenant du hold-up d'un train de la Banque de France à Neuvic-sur-l'Isle, en Dordogne (le 28 juillet 1944). Action rocambolesque, mais authentique.

    On pourrait encore épiloguer sur l'aventure de la Brigade « Alsace-Lorraine » des FFI, sur l'overdose des titres honorifiques et médailles britanniques reçus par Malraux, sur le passage de la mouvance résistante pro-anglaise à celle gaulliste de la France-Libre... Malraux devient pourtant Compagnon de la Libération, puis ministre de l'Information fin 1945, menant ensuite la belle carrière politique qu'on lui connaît. L'homme était donc passé en moins de 20 ans du profil de crypto-communiste à conservateur-réactionnaire, étant prêt à tous les reniements et compromissions (ces mots n'engagent que moi). Paraphrasant Olivier Todd, je conclurai ainsi : « André Malraux a eu deux très beaux romans : L'Espoir et sa propre vie ».

     

    Michel Patinaud
    1 https://academiesciencesmoralesetpolitiques.fr/

  • Du Gers à Verdun, en passant par Saint-Martin-Château

    Parti de Mirande (Gers) au mois de mai, Marc Charlier a parcouru 3 600 kilomètres à pied pour rendre hommage à deux Poilus, disparus pendant la bataille de Verdun. Et il n’est pas tout seul, il est accompagné de son âne, Lucky. Mardi 15 octobre 2019, il faisait une halte à Saint-Martin-Château.

     

    marc charlierEn rentrant de Bourganeuf, je fus surprise par un spectacle inhabituel sur le bord de la route. Un piou-piou de 14/18 marchant avec son âne ! L’accompagnant un peu en chemin, il me relata rapidement son périple, pressé d’arriver à Saint-Martin pour une halte avant de repartir pour Mirande, en passant par Rocamadour.

    Marc Charlier, 66 ans, est un passionné de la Première Guerre mondiale. Il s’est glissé dans la peau d’un soldat avec son compagnon, l’âne Lucky. C’est le jeudi 2 mai 2019, entouré des arrières petites-filles, Joëlle Mouton-Castex et Noëlle et Marie-Laure Descadeillas, des capitaines Castex et Descadeillas, morts ensemble à 28 ans à Verdun, qu’il prenait le départ après un petit café et du tourteau pour Lucky. Marc et Lucky ne connaissent pas leur parcours exact. Quelques étapes sont cependant essentielles : les champs de bataille du Nord et la tombe du soldat inconnu à Paris. 

    Depuis le 1er mai 2019, ce tout jeune retraité entreprend ce périple sur les traces des poilus, ces soldats de la Première Guerre mondiale, en uniforme, afin de leur rendre hommage. Les célébrations du centenaire de la Première Guerre mondiale se sont achevées l’année dernière, mais le devoir de mémoire doit continuer. Pour Marc Charlier, rendre hommage et exprimer sa reconnaissance envers ceux qui ont combattus pour la France est un véritable objectif de vie, lui qui est un passionné depuis sa jeunesse. Et pour plus de difficultés encore, Marc fait le voyage dans l’uniforme de soldat de 1914. « Quand il y a du vent et de la pluie, j’ai froid, et quand il y a trop de soleil, j’ai chaud », raconte Marc. 

    Le but du voyage est de rendre hommage à deux officiers originaire de Mirande, tués en 1916 pendant la bataille de Verdun. Les corps d’Anatole Castex et Noël Descadeillas n’ont jamais été retrouvés. Marc transporte un peu de terre du sol natal que lui ont confiée les arrières petites-filles des deux Poilus dans deux sacs de jute pour l’enterrer au bois de Vaux-Chapitre, près de Verdun, à l’endroit où les soldats sont tombés.

     

    « Auprès de mon âne, je vivais heureux »

    C’est au lendemain de son départ en retraite que Marc a tout vendu et s’est équipé pour son expédition. Les deux camarades sont habillés en tenue d’époque, un uniforme avec képi et épaulettes pour le cavalier, une selle mise au point par la classe sellerie harnachement du lycée agricole Valentées pour l’âne. 

    Au cours de son périple, Marc est aidé par des gens qu’il rencontre au hasard, comme Jérémy et son père qui lui proposent de se mettre à l’abri pendant une averse. « C’est inhabituel de voir quelqu’un habillé en uniforme 14/18, avec un âne », dit Jérémy qui habite près de Verdun. Sur leur parcours, le duo compte sur l’hospitalité des fermes et des centres équestres pour passer la nuit.

    Samedi 10 août 2019, il était à Verdun et puis direction l’Alsace sur la piste des soldats du 88ème régiment d’infanterie auquel appartenaient les deux officiers disparus.

    Ce n’est pas la première aventure de ce genre pour Marc et Lucky. L’année dernière, ils étaient déjà partis sur les routes à travers le pays pour arriver à Verdun et faire quelques repérages. 

     

    Nicole Bernard

    Sources :
    https://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est 
    https://www.francebleu.fr/infos/insolite/ 
  • Entendez-vous parler du Soudan ?

    Radio1Soudan pays aux milles merveilles, dévasté par des années de coups d’États et de guerres atroces. Soudan, oublié des médias occidentaux. Soudan pays de puissantes révoltes et révolutions. Soudan un jour nous viendrons à toi. Quand la paix enfin viendra. Soudan libère-toi. Soudan jusqu’au bout.

     

    2 ans de guerre

    Depuis plus de 2 ans, le Soudan, pays dont on parle si peu, est déchiré par une guerre sanglante qui a fait des milliers de mort.es, des millions de déplacé.es et une des plus graves famines au monde. Plusieurs millions de Soudanais et de Soudanaises sont exilé.e.s dans le monde.
    C’est une très grande diaspora qui porte avec elle à travers l’exil l’histoire et l’expérience des luttes qu’elle a menées depuis tant d’années pour son pays. Beaucoup œuvrent, malgré l’éloignement forcé, à propager et à soutenir l’espoir révolutionnaire et le changement dans leur pays. Parce-qu’être exilé.es ne veut pas dire être réduit.e au statut de victime. Et c’est cela que nous apprennent avec une très grande force nos camarades soudanais.es.

     

    SUDFA, média indépendant

    Affiche Jusqu au boutIl existe un média indépendant en France qui porte la voix du mouvement révolutionnaire au Soudan et de toutes ses mobilisations en faveur de la liberté, la paix et la justice. Ce média s’appelle SUDFA. Son objectif est de visibiliser les enjeux politiques et sociaux du Soudan et de faire connaître l'histoire et la culture révolutionnaires du pays.
    Les articles accessibles en accès libre, sont écrits par différentes personnes soudanaises exilées ou restées au pays et ils sont traduits en français. 4 revues papier ont été éditées depuis 2021, revues que vous pouvez vous procurer en ligne (1). SUDFA c’est aussi une association qui regroupe des amies et militantes soudanaises et qui organise régulièrement des évènements et des mobilisations en soutien au peuple soudanais.

     

    Un film à voir

    SUDFA vient de produire un film qui s’appelle "Jusqu'au bout ! - ! ^داك", réalisé par Sarah Bachellerie et Hamad Gamal et qui va bientôt sortir. Voici ce qu’annonce le film : « Alors que les rêves de la révolution au Soudan sont emportés par la guerre, Hamad et ses camarades, anciens membres des mouvements étudiants, aujourd'hui exilés en France, se demandent comment garder vivante la mémoire de la résistance du peuple soudanais. »
    Une tournée pour l’avant première du film est en cours. Il y a plusieurs dates en France. Réservez déjà vos soirées car on aura le plaisir d’accueillir des membres de l’équipe de SUDFA et de visionner leur film très prochainement sur la Montagne limousine : le 14 juin 2025 à Tarnac et le 2 juillet au cinéma Jean Gabin à Eymoutiers.
    VIVE LA PAIX ET LE SOUDAN LIBRE !

     

    Le groupe internationaliste du Syndicat de la Montagne limousine

    (1) https://www.helloasso.com/

  • Géorgie : où se frottent les empires s’embrasent les peuples

    blaireau RadioDébut novembre 2024, de nombreuses fraudes lors des législatives en Géorgie ont déclenché des manifestations massives dans le pays, réclamant la tenue de nouvelles élections et, à mesure que la répression s’amplifiait, la libération de tous les prisonniers politiques. Si les médias occidentaux ont choisi d’y voir un mouvement porté par la promesse de liberté et de développement à travers l’adhésion à l’Union européenne, la soirée de soutien et d’information qui s’est tenue à Faux la montagne le 31 janvier a permis de peindre une situation plus nuancée.

     

    peuples2

    La présidente Salomé Sourabichvili, élue en 2018 avec le soutien du Rêve Géorgien, est une ancienne diplomate française, acquise a la cause de l’intégration européenne.
    Son élection représente bien la stratégie de ménagement des intérêts européens et russe qui prévalait avant 2022, et son opposition a ces lois souligne le changement de trajectoire du parti.

     

    Une position stratégique

    Sur la rive est de la Mer Noire, la Géorgie est séparée de la Russie au nord par le grand Caucase et de la Turquie au sud par le petit Caucase. La position de la Géorgie entre les bloc impériaux russe et atlantistes fait de ce petit pays un territoire convoité : pour le passage de gazoducs et d’oléoducs contournant la Russie au profit de l’Europe, pour le projet chinois des nouvelles routes de la soie1, etc. Entre ces différents impérialismes, l’État géorgien occupe une position de funambule, acceptant aussi bien les capitaux chinois que les instructeurs militaires de l’Otan. En Août 2008, les tensions avec la Russie, qui occupe 20 % du territoire géorgien, culminent dans une guerre où la Géorgie est défaite en deux semaines, confortant l’influence russe sur le pays.
    L’indépendance de l’URSS en 1989 sur des bases nationalistes strictes provoque le soulèvement de deux régions à forte minorité russe, l’Abkhazie et l’Ossétie du sud. Soutenues par l’armée russe, ces deux régions déclarent leur indépendance et le sont toujours aujourd’hui. La guerre civile qui en résulte ainsi que les luttes de pouvoir entre ex-opposants politiques et ex-membres du parti communiste géorgien se terminent en 1994 avec l’accession à la présidence de Chevarnadze, un ex-dirigeant soviétique. Apparaissent alors les traits qui caractérisent toujours l’État géorgien moderne : une corruption endémique, des élections dont la sincérité est souvent remise en cause, ainsi qu’un État autoritaire qui réprime violemment les mouvements sociaux.

     

    Un peuple combatif

    L’État géorgien a raison de se méfier de sa population : en 2003, les fraudes de l’élection présidentielle conduisent à un large mouvement social qui chasse Chevarnadze du pouvoir. En 2012, c’est à la suite de révélations de tortures dans les prisons que son successeur Saakachvili perd les législatives et est contraint de s’exiler en Ukraine2. Le parti qui prend sa suite, le Rêve Géorgien, qui rêve avant tout d’un développement à marche forcée du pays, se voit mis en échec sur des grands projets d’infrastructures comme la tentative de construction du barrage de Namakhvani, au terme de 18 mois de luttes intenses en 2019. L’indépendance et la résistance à l’autoritarisme, plus que tout autre motif, embrasent la Géorgie. La situation présente ne fait pas exception.
    L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 marque un tournant : d’une position équilibriste entre l’est et l’ouest, le Rêve Géorgien s’aligne directement sur les intérêts russes. Au printemps, deux lois calquées sur des lois russes sont votées : la première vise à forcer toute association recevant plus de 20 % de ses financements hors du pays à s’enregistrer comme « agent de l’étranger », la seconde interdit toute « promotion de l’homosexualité » dans l’espace public3. Ces deux lois, passées en force malgré un véto présidentiel4, provoquent un premier mouvement social : le pouvoir passe outre, avec force arrestations arbitraires et tabassages par des nervis du parti aux abords des manifestations. Mais ce sont les nombreux collectifs militants formés à cette occasion qui engagent à nouveau le bras de fer avec le pouvoir lorsque les résultats frauduleux des élections d’octobre dernier sont annoncés. Le mouvement part de Tbilissi, la capitale, et embrase rapidement toutes les grandes villes du pays, la libération des prisonniers s’ajoutant aux revendications. Les manifestations, toujours en cours après près de 4 mois, ne semblent pas désemplir. Ni pro-russe, ni pro-Europe, le mouvement social géorgien fait partie de ces révoltes qui nous forcent à reconsidérer l’internationalisme, non pas dans une logique de blocs qui s’affrontent, mais depuis les aspirations populaires qui se fabriquent par le bas.

     

    Pour aller plus loin :
    https://lundi.am/

    1 - Créée en 2013, la Belt and Road Initiative (BRI) est un plan d’investissements chinois dans les infrastructures de transport dans près de 150 pays, de l’Asie Pacifique (Vietnam, Laos) jusqu’à la Méditerranée (Serbie, Grèce), destiné a intensifier le les échanges commerciaux avec la Chine, ainsi que d’étendre sa sphère d’influence.
    2 - On ne résiste pas à rappeler le nom du conseiller spécial du président Saakaschvili de 2009 a 2012, ami fidèle à ses côtés jusqu’à cette crise : Raphaël Glucksmann.
    3 - La question LGBTI fait l’objet d’instrumentalisation dans tout les empires : pour la Russie et ses alliés, il s’agit d’une dégénérescence importée de l’Occident qu’il faut combattre pour purifier la nation ; côté européen, le pink washing sert et affirmer sa supériorité morale face a ses adversaire et ses subalternes, parfois au détriment des stratégie des militantes LGBTI des pays en question.
    4 - La présidente Salomé Sourabichvili, élue en 2018 avec le soutien du Rêve Géorgien, est une ancienne diplomate française, acquise a la cause de l’intégration européenne. Son élection représente bien la stratégie de ménagement des intérêts européens et russe qui prévalait avant 2022, et son opposition a ces lois souligne le changement de trajectoire du parti.
  • Histoire et mémoire de la Seconde Guerre mondiale

    Martial Roche, journaliste et cinéaste, intervient dans deux collèges de la région, à Eymoutiers et à Châteauneuf-la-Forêt, en proposant des ateliers aux élèves. Ce projet, intitulé « Sur les traces du passé », débouchera cet été sur une exposition au musée de la Résistance de Peyrat-le-Château.

     

    Classe Chateauneuf Chere Famille

     

    affiche sur les traces du passeIPNS : Peux-tu nous présenter les différentes facettes de ton travail dans les collèges de la région ? Et pourquoi avoir privilégié le thème de la Seconde Guerre mondiale ?

    Martial Roche : Mon travail tourne autour de la mémoire de la deuxième guerre mondiale. Résumer cette période et sa mémoire aux batailles et lignes de front me paraît très réducteur. C’est un événement global. Il a laissé une mémoire civile et non-combattante. Je m’intéresse à comment les événements d’alors se nourrissent des mémoires des décennies précédentes et résonnent dans les décennies qui suivent. C’est une continuité temporelle. Cette période a toujours suscité mon intérêt. Mes grands-parents m’y rattachent. Et je vois cet épisode historique comme une fondation du monde dans lequel nous vivons. J’essaie d’en décortiquer les représentations ou les résonances dans notre présent. Je pourrais faire ça sur des décennies sans épuiser le sujet.
    Je me suis intéressé à la figure de Georges Guingouin dont on parlait dans ma famille. Il illustre bien cette continuité historique : son action est ancrée dans des références historiques, notamment les soldats de l’an II, et résonne dans notre passé proche ou notre présent. Et puis c’est un héros limousin. Enfin, il s’inscrit dans une mémoire qui se réclame d’une gauche anti-autoritaire, dans laquelle je me reconnais.
    L’idée de départ était de faire un documentaire (voir IPNS n° 67). Son écriture, encore en cours, est assez exigeante. Ma crainte est de tomber dans le folklore simpliste alors que la guerre en Limousin est d’une grande complexité. C’est pourquoi le sujet de mon film s’est peu à peu transformé et est devenu le « phénomène mémoire Guingouin », plutôt que le personnage Guingouin. Entretemps, j’ai tâtonné sur un site consacré à mon travail sur le sujet (unpassetrespresent.com).
    La DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) a souhaité m’aider dans une sorte de résidence. J’ai alors commencé à travailler avec ma compagne photographe sur un projet d’exposition autour de lettres trouvées à Peyrat-le-Château, traces de l’exil des Alsaciens de Niederbronn dans le secteur d’Eymoutiers, entre 1939 et 1946, et à préparer des interventions en milieu scolaire. Au printemps 2021, j’ai commencé par des ateliers d’éducation aux médias et à l’information dans les collèges de Châteauneuf-la-Forêt et Eymoutiers. Avec la professeure documentaliste de ces établissements, nous avons commencé à travailler avec les élèves de 4e. Je les ai retrouvés à l’automne en 3e. Le projet s’appelait « Sur les traces du passé » et consistait à réaliser un court-métrage documentaire avec eux. La suite a eu lieu en décembre 2022, dans la continuité. Nous avons envoyé les 3e de cette année sur les traces des réfugiés de 39-45 sur les secteurs de leurs collèges avec l’objectif de leur faire réaliser une exposition pour l’été 2023 au musée de la Résistance de Peyrat-le-Château. Il va falloir qu’ils réfléchissent sur la collecte des traces de ce passé, sur la mise en forme de leur collecte, sur ce qu’est un musée de la Résistance 80 ans après la guerre. Et puis, bien sûr, qu’ils découvrent et fassent redécouvrir cette histoire : à la fin de l’été 1940, il y a quelque chose comme 1500 Alsaciennes et Alsaciens sur le canton d’Eymoutiers. Des personnes que certains traitent de boches, qui ne parlent pas tous français, arrivent d’une région plus industrialisée et plus développée et se sentent « au moyen-âge », et qui sont aussi bien plus assidus à l’église ou au temple que les locaux.
    L’exposition sera inaugurée le 9 juin au musée de Peyrat-le-Château.

     

    lettre rocheIPNS : Peux-tu nous parler de ton intérêt pour ce qui se passe sur le Plateau ou à son voisinage ?

    M. R. : Né à Limoges d’une maman corrézienne et d’un papa originaire de l’est haut-viennois, j’ai passé en Limousin les 23 premières années de ma vie. Puis, comme d’autres, j’ai pris le chemin de grandes villes, Paris et Lyon. Dans le même temps, un ami proche suivait un voyage inverse : de Limoges vers le pays de Crocq. C’est ainsi que j’ai fait régulièrement l’aller-retour entre deux extrêmes de l’urbanité et de la ruralité. Je continue aujourd’hui entre Villeurbanne, 150 000 habitants, dans une métropole d’un million de personnes, et Peyrat-le-Château, 1000 habitants dans une communauté de communes de moins de 6 000 habitants. Et puis, je m’intéresse à la vie militante de la Montagne limousine. Nous avons tenté, avec l’ami néo-creusois, de faire un documentaire ensemble sur la néo-ruralité. Ce film n’a (encore) jamais vu le jour, mais il se retrouve en partie dans mon projet sur la mémoire. Une partie se penche aussi sur les mémoires entrant en jeu dans divers événements locaux : l’affaire de Tarnac ou celle, plus récente, des antennes de téléphonie ou les mobilisations notamment pour les migrants.

     

    IPNS : Comment t’est venue l’idée de proposer ces activités à des collégiens ?

    M. R. : Travaillant sur la mémoire, l’école était un partenaire évident : c’est au collège que j’avais rencontré Thérèse Menot, ancienne résistante, visité Oradour ou les Archives départementales. J’ai proposé ce qui était dans mes compétences : fouiller dans les archives et les analyser, en particulier les images. Mme Bourgnon, la professeure-documentaliste d’Eymoutiers et Châteauneuf a saisi la balle au bond.
    Les élèves vivent un moment intéressant, à bonne distance avec les événements : ni complètement étranger ni trop le nez dessus. C’est sans doute aussi le temps présent qui l’exige. Je préfère leur donner les bons outils, les bonnes pratiques et les bonnes références que de les laisser démunis face, par exemple, aux comparaisons douteuses entre pandémie et Shoah, aux discours négationnistes de Zemmour ou à ce qui peut sortir aujourd’hui de la guerre en Ukraine. Un des enfants interviewés fin 2021 avait fait un bout de scolarité en Russie et nous a raconté le récit de la Grande Guerre Patriotique qui lui avait été servi à l’école de Poutine. Monter son interview alors que, nourris de ce discours mémoriel identitaire, des jeunes Russes pas tellement plus âgés commettaient des massacres en Ukraine, c’était particulier. Pouvoir pointer les dévoiements de la mémoire à ces futurs citoyens, ça me paraît nécessaire.

     

    IPNS : Quel est l’objectif poursuivi avec les élèves ?

    M. R. : Je voulais voir comment la génération née dans les années 2000 se saisirait de cette mémoire. J’ai eu des succès divers. Certains avaient une connaissance assez vague des événements dont ils parlaient, ce qui est normal pour leur âge, d’autant que je les ai vus avant que ce soit le moment de l’année consacré à la période. D’autres avaient une approche très originale. Les traces qu’ils avaient choisi d’évoquer reflétaient leurs centres d’intérêt : les mangas, les comics ou l’impact environnemental de la guerre...
    Il reste toujours un objectif d’éducation aux médias et à l’information. De ce point de vue, j’ai été agréablement surpris. Ils semblent avoir quelques réflexes de tri des informations qu’ils voient passer, notamment sur les réseaux sociaux. Du coup, j’ai plus axé mon travail sur des archives : comment exploiter au mieux les informations qu’elles nous donnent, notamment quand on les source. L’auteur de l’archive a un point de vue. Si l’archive a nécessité une ressource rare pour l’époque, ça nous renseigne sur sa valeur pour l’auteur et le ou les destinataires.
    Enfin, il y a l’exercice de l’interview filmé. Notre époque est « gavée » de vidéo. Le format d’un narrateur seul face à la caméra devient même très (trop) présent. Je voulais que les élèves voient comment se fait une interview filmée pour se rendre compte de l’effet faussement direct que peuvent avoir les vidéos auxquelles ils ont accès. Se retrouver face à la caméra leur permettait de se rendre compte qu’il ne suffit pas de se placer devant l’objectif et de se mettre à parler. Tout ce qu’ils voient est plus ou moins préparé et monté. Et puis, être interviewé demande des efforts : vaincre sa timidité, canaliser son discours. Être intervieweur aussi. Il faut savoir quelles questions poser, mais aussi savoir écouter, quelle attitude adopter. Certains élèves m’ont étonné, tant en intervieweur qu’en interviewé.

     

    russe1 russe2 russe3

    3 images successives du film Sur les traces du passé - Après l’interview de cet élève témoin de l’école russe, une mise en contexte était nécessaire. Image : M.Roche

     

    prisonnierIPNS : Comment as-tu géré les contacts, l’organisation, les relations avec l’Education nationale et les financeurs ?

    M. R. : Pour parler franchement, nous nous sommes parfois sentis un peu seuls. Je ne sais pas si c’est du désintérêt de l’institution ou un manque de moyens. Et puis toujours des lourdeurs administratives et des services qui se coordonnent mal. On a gaspillé notre énergie en tracas administratifs qui auraient pu être évités plus vite et sereinement, alors qu’il fallait aussi préparer les séances avec les élèves.
    Enfin, il aurait été intéressant que les élèves puissent travailler des aspects de leur intervention avec leurs autres enseignants : histoire-géographie, c’est une évidence, mais aussi lettres pour le travail sur l’écriture, sciences pour celles et ceux qui voulaient aborder un sujet s’y rapportant. Le projet « Sur les traces du passé » aurait pu être plus transverse.
    Je crois que nous nous sommes aussi heurtés à une certaine défiance de la part de certains parents. Plusieurs ont refusé de signer les droits à l’image autorisant leur enfant à s’exprimer devant la caméra. Nous en étions assez surpris. Nous n’avons pas eu de possibilité de communiquer avec eux sur ce projet. C’est dommage. Un élève était même partant pour parler d’un résistant de sa famille mais n’y a pas été autorisé.

     

    IPNS : Une telle démarche n’est pas nouvelle, et pourtant elle reste « révolutionnaire ». Qu’en penses-tu ?

    M. R. : Il serait présomptueux de ma part de vouloir révolutionner la pédagogie, n’étant que de passage dans l’éducation après avoir soigneusement évité une carrière de professeur. Néanmoins, quand j’étais moi-même élève, je me souviens avoir savouré particulièrement les occasions de sortir de la routine : rencontrer Thérèse Menot, visiter Oradour, travailler sur la guerre 14-18 en créant une pièce de théâtre à base de poèmes et de lettres de poilus, travailler sur la presse de la Première Guerre mondiale ou sur la guerre du Vietnam au cinéma (déjà un travail sur les représentations...).
    Je ne sais pas si c’est révolutionnaire. Ça peut apporter une autre approche à des élèves ne se retrouvant pas forcément au mieux dans le cadre classique de transmission de connaissance. Mais il ne faut pas se faire trop d’illusions : ce genre d’atelier ne renverse pas les situations entre élèves en « réussite » et élèves en « échec ». Ceux qui « réussissent » sont aussi ceux ayant un meilleur accès à la culture légitime. Je crains que les observations de Bourdieu ne s’effacent pas comme ça. Révolutionnaire, ce peut-être que nous devons tellement lutter pour apporter aux enfants ce complément formateur, un moyen de mettre en application ce qu’ils acquièrent.
    En revanche, j’ai l’impression, de mon modeste point de vue, que de moins en moins de moyens sont donnés aux équipes enseignantes pour permettre ce complément. Depuis quelques années, il me semble que l’institution, sans doute par économie, pousse dans le sens d’une restriction de sa mission à la transmission de connaissances dans les seules heures de cours. J’ai écho d’équipes enseignantes se battant chaque année pour leur dotation horaire, pour disposer de temps pédagogique sans avoir à fournir un travail bénévole.

     

    Propos recueillis par Michel Patinaud.
  • Jehan Mayoux, une résistance patrimoniale

    Jehan MayouxL'association limousine de coopération pour le livre (ALCOL) a rendu hommage à Jehan Mayoux le poète surréaliste à l'occasion du 100è anniversaire de sa naissance. C'était le 20 novembre 2004 à la bibliothèque municipale d'Ussel, ville où il a vécu ses trente dernières années. Dans cette brève et émouvante biographie sa fille Alice, retrace l'itinéraire exceptionnel et exemplaire de ce résistant libertaire et pacifiste. Tout au long de sa vie et à travers tous les conflits de notre vingtième siècle il paiera très cher les exigences de son engagement irréductible au service de la liberté et de la paix. Il restera fidèle aux traditions de luttes syndicales et pacifistes transmises par ses parents.

     

    Jehan Mayoux est né le 25 novembre 1904 à Cherves-Châtelars en Charente. Dès l'enfance il est plongé dans l'atmosphère des luttes que mènent ses parents, Marie et François Mayoux, fondateurs en Charente du Syndicat des Instituteurs et ardents pacifistes pendant la guerre de 14-18. A l'âge de 12 ans il passe en correctionnelle pour avoir collé des papillons pacifistes. Il est acquitté car les juges estiment qu'il a "agi sans discernement", formule qui l'indigne ! Ses parents sont condamnés à deux ans de prison pour leur brochure Les Instituteurs Syndicalistes et la guerre et révoqués de l'enseignement. Pendant leur incarcération Jehan et sa petite soeur Marianne sont recueillis par des militants syndicalistes. Début 1920 la famille va s'installer à Marseille où le syndicat des instituteurs a proposé à François Mayoux le poste de secrétaire de l'Union Départementale des syndicats des Bouches du Rhône. Il exercera plusieurs métiers jusqu'à leur réintégration en 1924.

    Jehan Mayoux subit des brimades du fait de l'activité politique de ses parents. On lui refuse son inscription au concours d'entrée à l'Ecole Normale d'Aix-en- Provence. Des protestations s'élèvent, il est finalement inscrit et reçu au concours en 1921. Peu après il est déplacé à l'E.N. d'Avignon sous un prétexte futile. Il devient instituteur dans les Bouches du Rhône en 1924. L'année suivante il épouse Marie-Louise Florac, elle aussi institutrice, et leur fils Gilles naît en 1926. Tout en enseignant, Jehan et Marie-Louise obtiennent une licence de lettres à la faculté d'Aix. En 1932, il est nommé professeur délégué à l'Ecole Normale de Saint-Lô, puis en 1933, à l'EPS de Dunkerque.

    En février 1933, Jehan Mayoux prend contact avec André Breton et Paul Eluard à qui il envoie un texte qu'ils publient dans Le surréalisme au service de la révolution, n°5. Dès lors, il participe aux activités du groupe surréaliste dont il fera partie jusqu'en 1967. Il signe les textes collectifs et collabore aux revues surréalistes. La poésie fait, plus que jamais, partie intégrante de sa vie. Il publie Traînoir en 1935. C'est aussi le début d'une amitié sans faille avec Yves Tanguy, Benjamin Péret et André Breton.

    A partir de 1934 Jehan et Marie-Louise accueillent et aident les réfugiés anti-fascistes allemands en transit vers l'Espagne. C'est une période d'intense activité politique. Jehan Mayoux est délégué du Syndicat des Enseignants du Nord, puis en 1936, secrétaireadjoint à la Bourse du Travail et enfin secrétaire du Comité de Front Populaire à Dunkerque. Parallèlement, il prépare le concours de l'inspection et en 1937 il est nommé Inspecteur primaire à Saint Jean-de-Maurienne. Dans sa circonscription il s'efforce de développer le sport scolaire et de promouvoir des expériences pédagogiques visant à élargir la portée des réformes introduites par le ministère de Front Populaire. Il publie Maïs en 1937, Le Fil de la nuit en 1938 et Ma tête à couper, avec un frontispice d'Yves Tanguy, en 1939.

    Jehan Mayoux prisonLe 1er septembre 1939, il refuse d'obéir à l'ordre de mobilisation. Il est emprisonné à Lyon où un tribunal militaire le condamne à 5 ans de prison. On le transfère à la prison de Clairvaux, au régime des droits communs, dans cette même centrale où son père avait été prisonnier politique en 1918-1919. C'est là qu'il rencontre le poète Alfred Campozet, lui aussi insoumis. L'amitié indéfectible qui se noue entre eux leur permettra de survivre aux épreuves qui les attendent. En 1940, à la suite du bombardement de la prison, ils sont capturés par les Allemands et emmenés en Allemagne comme prisonniers de guerre.

    Après plusieurs tentatives d'évasion ils sont envoyés au camp disciplinaire de Rawa-Ruska. Pendant ce temps, Marie-Louise Mayoux a été déplacée à Mostaganem par le gouvernement de Vichy (femme d'insoumis, elle a mis un portrait de Pétain à la poubelle de son école). Elle y meurt accidentellement en 1942. Jehan Mayoux rentre de captivité en mai 1945. Il a été révoqué en 39 et sa révocation a été prononcée une seconde fois par le gouvernement de Vichy. Il travaille un an chez un camarade, entrepreneur de travaux publics à Montpellier. Puis, sur le témoignage de ses camarades de captivité et après décision favorable de la Commission nationale "Honneur prisonnier" il est amnistié et réintégré dans l'enseignement. Il est nommé Inspecteur primaire à Ussel en 1946.

    Dans son nouveau poste, il se consacre à la pédagogie, s'efforce de faire connaître les méthodes d'Education Nouvelle et le mouvement Freinet. Il participe comme instructeur aux stages des Centres d'Entraînement aux Méthodes d'Education Actives, dirige des colonies de vacances, met en scène des pièces de théâtre pour les fêtes des Amis de l'Ecole. En 1947, il épouse Yvonne Coulaud, institutrice. Ils ont une fille, Alice, en 1949. En octobre 48 paraît Au crible de la nuit, avec un portrait de l'auteur par Hans Bellmer. A une exception près, les poèmes de ce recueil ont été écrits en captivité et souvent un poignant sentiment d'angoisse surgit au détour des images.

    Les contacts reprennent avec les surréalistes dont le groupe s'est reformé après la guerre. Jehan Mayoux se rend le plus souvent possible à Paris aux réunions du groupe, invite ses amis à Ussel, comme le peintre Hans Bellmer qui profite de son séjour pour utiliser les compétences de l'imprimerie Eyboulet, ou Benjamin Péret. Yves Tanguy s'est fixé aux Etats Unis mais il le rencontre à Paris quand il y vient à l'occasion d'une exposition.

    Jehan Mayoux tanguyAmoureux des livres, Jehan Mayoux se fait éditeur pour publier ses amis. C'est d'abord en 1958, Histoire Naturelle de Benjamin Péret, illustré par Toyen et couplé avec A perte de vue de Mayoux, puis en 1961, Le libérateur du Massacan d'Alfred Campozet et Mon sommeil est un verger d'embruns de Pierre Dhainaut avec un frontispice de Toyen, enfin en 1968 Les dits du sire de Barradel de Hervé Delabarre illustré par Jorge Camacho. Pour ces deux derniers ouvrages il a adopté le nom d'Editions Peralta en hommage à Benjamin Péret décédé en 1959. Peralta était le nom de Péret pendant la guerre d'Espagne où il a combattu d'abord dans les rangs du POUM puis aux côtés des anarchistes.

    En août 1960, Jehan Mayoux signe, avec d'autres membres du groupe surréaliste, la Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie, dite Manifeste des 121. Il est suspendu de ses fonctions en octobre. Cette suspension dure cinq ans, au cours desquels il refuse tout autre poste que le sien, toute offre d'avancement. En 1961, il fait une série de conférences dans le Nord, pour le compte de la Libre Pensée, dans lesquelles il prend la défense de la laïcité. Pendant quelques mois il enseigne la philosophie au lycée d'Ussel, comme professeur contractuel. Finalement, grâce au soutien de ses chefs hiérarchiques, des maîtres de sa circonscription et du département, grâce aussi à son obstination, il obtient sa réintégration à Ussel à la rentrée 1965. Il prend sa retraite d'enseignant en 1967.

    En 1968 il participe aux manifestations étudiantes à Montpellier et à Paris. Quoique n'ayant jamais adhéré à aucun parti politique, il continue à s'intéresser à toutes les luttes pour la paix et la liberté, contre tous les autoritarismes, à faire preuve d'une insatiable curiosité intellectuelle, à accueillir et encourager de jeunes poètes, à écrire, jusqu'à sa mort, à Ussel, le 14 juillet 1975.

    De 1976 à 1979, Yvonne Mayoux publie ses œuvres, dont une très grande partie est alors inédite, aux Editions Peralta.

     

    Alice Mayoux
  • Jeudi saint

    borzeixA partir d’une enquête faite de bribes de récits mémoriels et de pièces d’archives incontestables, Jean Marie Borzeix nous remet en face de l’inoubliable et inépuisable mémoire du génocide de la shoah. Un coup de zoom sur un minuscule territoire de la Montagne limousine nous rappelle que nous en sommes tous comptables hier comme aujourd’hui. Le jeudi saint 1944 quatre paysans d’Echaumeil à Bugeat sont fusillés pour l’exemple. Ils ont refusé de dénoncer les hommes du maquis nombreux dans la commune. Cet événement tragique demeure gravé d’une manière indélébile dans toutes les mémoires. Mais ce même jour les SS repartent de Bugeat avec onze juifs raflés parmi la cinquantaine d’étrangers résidant alors dans la commune. Ils seront onze moins un à rejoindre les prisons de Limoges, puis le camp de Drancy pour achever leur martyre à Auschwitz. En 2001 une lettre adressée au maire par le Comité pour la mémoire de la Shoah et la nomination des Justes parmi les nations fait sortir de l’ombre le onzième juif. Avant d’atteindre Limoges, à l’Eglise aux bois les SS l’ont fusillé sur la route après l’avoir torturé. 

    Le récit retrace l’itinéraire de ce héros inconnu et celui de la tragédie de sa famille d’origine polonaise durant toute la période nazie. En relatant le souvenir des dix autres raflés du jeudi saint il montre comment les familles juives ont été poursuivies et persécutées pendant quatre ans par l’armée allemande avec la complicité active des autorités de l’Etat et la police nationale de Vichy. Il  souligne aussi une certaine indifférence des campagnes limousines à l’égard des nombreux étrangers contraints à séjourner dans la région pendant toute la période de l’occupation allemande.

    En chassant l’imaginaire et l’amnésie, Jean Marie Borzeix se fraye un chemin lent et laborieux dans  les replis d’une mémoire oublieuse qui escamote et efface autant qu’elle retient. L’occultation pendant 60 ans de cet épisode tragique de la persécution des juifs de Bugeat ne serait-il pas un révélateur de la subsistance d’un antisémitisme d’indifférence dans notre conscience nationale ? Avec l’immense talent d’une belle écriture journalistique, l’auteur nous invite à nous dresser contre la mémoire oublieuse de la Shoah et nous rappelle en terminant que depuis d’autres formes de génocides se sont répétés à travers le monde : à Kigali, à Srebrenica …

     

    Alain Carof
    Jean-Marie Borzeix, Jeudi saint, Paris, Editions Stock, 2008,  191 p.
  • L'exode des Lorrains de Ley à Peyrat-le-Château de 1940 à 1945 raconté par l'un d'eux

    Il s'appelle Roger Lefevre. Il avait 13 ans en 1940 lorsque l'ensemble de la population de son village, Ley, en Moselle, a été expulsée par les Allemands qui venaient d'envahir la France. En 1993, il a raconté son histoire qui est aussi celle de 116 habitants de sa commune, mais aussi celle d'autres communes lorraines arrivées en même temps que lui en Limousin.

     

    gare peyrat le chateau

     

    L'expulsion

    Ce jour, vendredi 1er novembre 1940. Il est 13h30. Une voiture de l'armée allemande arrive au village, deux officiers de police en descendent… Ils se dirigent vers le domicile du maire Eugène Jambois, s'arrêtent quelques instants. L’un d'eux s’avance, frappe à la porte, puis reprend sa position à côté de son collègue. La porte s’ouvre, le maire apparaît. Les deux policiers tendent le bras (signe du salut hitlérien). Sans s'émouvoir, Eugène Jambois les invite à entrer dans sa maison, l'entretien est de courte durée, tous trois ressortent et se dirigent vers la mairie. Ordre est donné à Charles Boubel, premier adjoint, de les rejoindre.
    L’arrivée, soudaine, des policiers allemands suscite l'inquiétude parmi la population. On s'interroge, des rumeurs circulent : dès juillet 1940 l'administration française est remplacée par une administration allemande qui très tôt décide de germaniser ce qu'elle considère comme un territoire conquis définitivement. Les départements de la Moselle, du Bas-Rhin et Haut-Rhin sont annexés, rattachés à l’Allemagne nazie. Déjà, Juifs et Français de l'intérieur sont expulsés.
    C'est le jour de la Toussaint. Il est 14h, les gens se rendent à l'église. L'épouse du maire, le visage empreint de tristesse, y entre à son tour. Il est 15h à la sortie des Vêpres, nous apercevons Eugène Jambois, flanqué d'un policier allemand venir à notre rencontre. Son visage anxieux n'échappe à personne, nous redoutons le pire… Nous l'écoutons.
    Conformément aux décisions des autorités allemandes, tous les habitants du village seront expulsés avec 30 kg de bagages par personne à une date non encore fixée. C'est la consternation. Il faut partir et tout laisser !
    Les chefs de famille doivent se rendre à la mairie. Les policiers allemands procèdent déjà au recensement des personnes.
    Alors commencent les jours d'attente, les familles deviennent de plus en plus angoissées ; chacune, chacun pense déjà au moment où il faudra tout quitter, la maison si riche de souvenirs, les morts, l'église, les champs et aussi les bêtes dans les étables...
    On fait ses préparatifs, on emballe du linge, des vêtements, quelques provisions. Les sacs sont bouclés, puis défaits le lendemain pour remettre autre chose à la place. Il faut beaucoup de temps aux parents pour se décider à choisir entre ce qu'ils doivent abandonner et ce qu'ils peuvent emporter.
    Pendant la nuit, on enterre du petit matériel, des outils, des harnachements, de l'alcool (mirabelle), on dissimule dans des caches toutes sortes d'objets familiers : vaisselle, ustensiles de cuisine, bibelots, tableaux, etc. Des repères sont établis pour les retrouver au retour.

     

    Le départ

    Le 10 novembre vers 15h, un car s'arrête sur la place, des jeunes Allemands en uniforme kaki, brassard à croix gammée, en descendent. Une pelle-bêche sur l'épaule ils se dirigent vers l'école pour y établir leur campement. Matelas et sommiers sont réquisitionnés, qu'importe, tout va rester dans les maisons (…).
    Le 16 novembre, nous apprenons que le départ est fixé au lendemain matin. C'est un dimanche. Au réveil, la douleur de quitter notre village nous étreint, très tôt nous nous levons, avant de partir il faut abreuver les chevaux, les vaches et les autres animaux. Nous remplissons à ras-bord les râteliers et les crèches de foin, la litière est largement pourvue. Un dernier regard d'admiration à ces bêtes, désormais, d’elles aussi il faut se séparer.
    Le temps se met à l'unisson, il pleut à verse, et il fait sombre. Déjà les cars et les camions arrivent ; les policiers allemands vont de maison en maison, établissent à nouveau les renseignements concernant l'identité de chaque famille, ils inscrivent également le nombre de bêtes restant dans les étables. Une grange est désignée où l'on doit rassembler les bagages. Des hommes sont requis pour le chargement : le chauffeur allemand dont le camion n'est pas rempli, demande à l'un d'eux s'il n'a pas quelque chose à ajouter : ce dernier s'empresse d'aller jusqu'à sa maison et revient avec sa bicyclette, elle lui sera bien utile par la suite !

    [Le transport entre la Loraine et le Limousin dure plusieurs jours et passe par Nancy, Dijon, Lyon, Saint-Étienne, Guéret et Limoges. Les différentes communes sont réparties dans des communes limousines : les expulsés de Moncourt (57) sont installés à Compreignac, Chaptelat et Bonnac-la-Côte, ceux de Donnelay (57) à Saint-Léonard-de-Noblat, Sauviat et Moissannes, ceux d'Ommeray (57) à Saint-Denis-des-Murs, Masléon et Bujaleuf, ceux de Gélucourt (57) à Eymoutiers. Les derniers du voyage, les 116 habitants de Ley arrivent à Peyrat-le-Château.]

     

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    L'arrivée

    Il est 20h30, le tramway arrive, c'est l'embarquement, le dernier bout de voyage, ce sera le plus mouvementé ! La ligne épouse les sinuosités de la route, ça brinquebale dans les virages, la descente sur Peyrat est commencée, encore quelques secousses... Nous atteignons les faubourgs, le tramway commence à ralentir, un dernier virage, et s'arrête à la gare [de Peyrat]. Enfin, le voyage est terminé, nous descendons.
    Et là, surprise, nous ne sommes plus seuls. Les habitants sont venus nombreux nous accueillir. autour de leur maire délégué, Jacques Planchat et son conseil, l'abbé Malagnoux, curé de Peyrat, les enseignants et enseignantes. Chacun, chacune, nous aident à porter nos bagages et nous conduisent vers les hôtels ; nous sommes attendus, un repas nous est servi. La plupart d'entre nous y passeront la nuit et les jours suivants, d'autres sont conduits chez l'habitant (un témoin affirme : « Je suis arrivé, la bouillotte était dans le lit »).
    Quel réconfort, quelle générosité, quel accueil chaleureux de la part de ces gens aux mains tendues, et au cœur si généreux !
    Dès le lendemain, les familles, aidées par la municipalité, se sont mises à la recherche d'un logement. Chacune a pu se loger assez rapidement. Compte-tenu du confort de ce moment là, le mobilier en était restreint, le poêle à bois servait aussi de cuisinière, le combustible se trouvait facilement, la région étant bien pourvue en forêts.

     

    Vie sociale

    Une école lorraine s'est ouverte dans une salle de l'hôtel du Champ de Foire. Mlle Odile Barbe, institutrice de la région messine, en était la directrice. 34 élèves ont occupé ses bancs. Bien que n'étant pas incorporée aux écoles peyratoises, l'école des Lorrains y fut associée à chaque rassemblement patriotique et à l'occasion des fêtes sportives. Mlle Odile Barbe devait nous quitter le 24 avril 1941. Nous avons regretté son départ, aujourd'hui encore nous évoquons son souvenir, et une fête de Saint Nicolas, inoubliable, qu'elle avait organisée en présence de nos parents. Elle fut remplacée par Mlle Marguerite Louis, institutrice à l'école de Ley, expulsée dès le mois d’août 1940, qui retrouvait son école a Peyrat.
    La population lorraine s'est bien intégrée dans la cité limousine, surtout les plus jeunes. Des relations amicales s'établissent aussitôt, la cohabitation est parfaite, les gens se rencontrent, s'attardent à bavarder de petits faits vrais qui font la trame des jours, un quotidien simple mais harmonieux.
    Nous avons participé à la vie religieuse, l'office de 10h30, constituant la messe dominicale, nous réunissait tous. Nous avons partagé des moments importants de notre vie : la première communion, la confirmation, la joie et l'espérance des nuits de Noël. Lors de la Fête-Dieu, fête liturgique de l'année, des processions nous conduisaient jusqu'aux reposoirs érigés à la Tuilerie, dans la rue Barlet et au Marche-Dieu. Dans l’épreuve et le danger, les hommes resserrent leurs liens et prient.
    Les points de rassemblement des Lorrains se situent invariablement au café Monteil et sur le banc devant le garage Ratat. On y commente, à voix basse, les communiqués de la radio anglaise et les informations. « Ici Londres, les Français parlent aux Français ». « Ici Londres » hantait nos cœurs et nos raisons ! Qui, loin du pays natal, ne revoit en pensées son clocher, si modeste soit- il ?
    La vie à Peyrat était très active ; le cœur de cette activité était la place de la gare, occupée presque journellement par les exploitants forestiers à charger les grumes sur les wagons. L'arrivée et le départ deux fois par jour du tramway, les gens qui partaient ou arrivaient de Limoges et d'ailleurs, créaient une certaine animation dans le centre bourg. C'était aussi les rendez-vous de notre jeunesse les soirs d'été...
    À la gare, les commerçants venaient chercher leurs marchandises, les exploitants agricoles étaient contraints d'apporter le tombereau de pommes de terre imposé par le ravitaillement. En prévision de l'hiver, la corde de bois était livrée chez l'habitant. Les artisans avaient des journées de travail bien remplies, leurs soucis permanents en étaient les bons d'achat, trop restreints, attribués à leur profession pour le fer, l'acier et encore plus le charbon (maréchaux-forgerons et charrons notamment). À défaut de carburant, les garagistes se sont trouvés dans l'obligation d'équiper leurs véhicules au gazogène (le gaz du charbon de bois remplaçait 1'essence), une modification qui ne fut pas sans apporter quelques aléas ; elle eut toutefois le mérite de garder à l'automobile toute sa disponibilité.
    Pendant la durée de la guerre, l'association sportive était vivante. Dirigée par un président dévoué, Henri Ortavant, un secrétaire très actif, Jules Visse ; tous deux n'ont pas ménagé leur peine pour que vive l'ASP ! C'était l'époque du foot, cinq Lorrains ont joué dans les équipes, les déplacements s'effectuaient en camion bâché, équipé aussi au gazogène : René Serru était leur fidèle transporteur.
    Un passionné (du foot) a effectué de nombreux déplacements aller retour en vélo, il fallait du muscle aux mollets pour pédaler jusqu'à Faux-la-Montagne, jouer le match, et revenir.
    Que dire des foires, sinon qu'elles drainaient une foule importante à Peyrat. C'était un jour de fête. Les éleveurs occupaient le champ de foire avec les animaux de la race limousine, les magasins et autres ambulants étaient assez bien achalandés. Toutefois, le commerce se trouvait contrarié par l’obligation, là aussi, de fournir des bons d'achats, pour un pantalon, une chemise, une paire de chaussures, une poignée de clous. De la campagne, on venait à la foire à pied, à bicyclette, ou avec les bœufs que l'on laissait chez le maréchal afin de les ferrer. Ce jour là, l'artisan était à l'ouvrage, sa boutique ne désemplissait pas. Une rencontre entre amis qui finissait, très tard, autour d'un verre au café du coin.
    Nous avons eu le privilège d'habiter une région qui n'a pas trop souffert du manque de ravitaillement, grâce à la complicité des fermiers environnants et aussi des commerçants (bouchers et boulangers). Dans la limite de leurs possibilités, ils ont assuré le surplus aux tickets d'alimentation qui nous étaient octroyés. À l'épreuve des privations les sentiments ne meurent jamais. Contraints par les lois de la guerre, Limousins et Lorrains ont partagé leurs peines. Les uns par la retenue de leurs prisonniers en Allemagne, les autres par le déracinement de leurs foyers.
    Tous ces faits et gestes marquent la vie d'une cité, d'un homme, d'une femme.

     

    Roger Lefevre

    Nos remerciements à Jean Monceix qui nous a remis ce témoignage à la suite de la Fête de la Montagne limousine qui s'est déroulée fin septembre 2023 à Peyrat-le-Château, au cours de laquelle cet épisode de l'histoire locale a été évoqué. Le témoignage complet, d'une quinzaine de pages, qui raconte en détail le voyage entre la Lorraine et le Limousin, ainsi que l'engagement dans la Résistance de plusieurs Lorrains, se trouve à la bibliothèque de Peyrat-le-Château où il peut être consulté.
    Nos remerciements également à Martial Roche pour avoir mis à notre disposition les photos qui illustrent cet article, qui lui ont été fournies par la maire de Ley.
  • L’aristo et le coco

    Chateau de vassiviereLa curieuse rencontre qui va vous être narrée se situe au printemps 1944, du côté de l’île de Vassivière – qui n’était pas encore une île d’ailleurs. La famille Vassivière – sans particule – était propriétaire de nombreuses terres situées entre le bourg de Beaumont et la Maulde. Il y avait là le hameau de Vassivière même, aujourd’hui sous les eaux du lac, en contrebas du village de vacances de Pierrefitte. Plus loin dominant la rivière, et son moulin, à une altitude de 711m, se trouvait un château, siège aujourd’hui du Syndicat du lac. On peut se faire une idée de son histoire dans le petit film réalisé par la Région Nouvelle Aquitaine : https://www.youtube.com/watch?v=Eo5nFIuIRPc. Outre l’évolution des lieux, on y découvrira le visage de Jeanne Pascale-Vassivière, la châtelaine de l’époque, au nom fait de l’alliance de deux familles, personnage dont je vais reparler. Châtelaine n’était pas un titre, cela signifiait simplement la propriétaire du château. Dans ce petit documentaire, pas un mot sur ce qui va suivre.

     

    Le 4 avril 1944, un groupe de résistants communistes, au chef bien connu, Georges Guingouin, surnommé « Lo Grand », quittait la forêt de Châteauneuf, pour rejoindre les confins de la Haute-Vienne et de la Creuse. Il était urgent pour eux de s’éloigner des routes suivies par la terrifiante division Brehmer, qui allait laisser derrière elle un long sillage de morts, de rafles et de désolation (lire: Jeudi Saint, de Jean-Marie Borzeix, 2008, éditions Stock). La « compagnie de choc » commandée par Guingouin lui-même (IPNS n° 8, 29, 51, 65) était formée de 150 hommes, suivant dans des camions les 3 mules qui transportaient armes et bagages, mules gentiment prénommées la Marie, la Margot et la Jolie. Direction la forêt de La Feuillade. La population creusoise qui vit passer le défilé ne connaissait pas l’existence de ce groupe. Une rumeur commença à circuler – témoignages véridiques – parlant d’un repli du « grand maquis de Savoie ». On était en effet 10 jours seulement après la réduction tragique du maquis des Glières. Arrivés dans la dite forêt, les maquisards eurent besoin de faire ferrer les mules à Faux-la-Montagne, ce qui attira un peu plus l’attention sur leur groupe. Informée, la division Brehmer commença à le suivre à la trace, il fallait donc trouver un endroit plus sûr. Guingouin choisit le secteur de Vassivière, plus précisément le château pour le QG et l’intendance, et les bois de Chassagnas tout proches pour les hommes. 

    Mais il y avait là celle que les maquis surnommaient « la baronne » : Jeanne Pascale-Vassivière. 

    Jeanne Pascale de VassivereComme à l’évidence cette dame renâclait à accueillir tous ces « terroristes », le « Grand Georges » dut la menacer de représailles pour obtenir son silence, ce qui fonctionna à merveille. D’autant que le garde-chasse du château sonnait du cor chaque fois qu’une colonne ennemie approchait. Une perquisition allemande eut lieu au château, évacué peu avant par les FTP. Et personne ne viola le secret. Ce ne fut pourtant pas une partie de plaisir, ce mois d’avril 1944 étant exceptionnellement froid. Cantonnement rustique, voire à la belle étoile, sous les sapins de Chassagnas. Du ravitaillement presque luxueux provenant du château, on passa à des réserves plus spartiates faites de quelques tourtes, une caisse de biscuits secs, un seul jambon, coupé en « feuilles de papier à cigarettes » ! Le tout arrosé d’eau claire, fini le pinard, plus de tabac, pas de feux. Tout ceci est raconté avec beaucoup de détails dans les ouvrages Quatre ans de lutte sur le sol limousin  (G.Guingouin, 1974, éd.Hachette) et Une légende du maquis (F.Grenard, 2014, éd. Vendémiaire, IPNS n° 50). 

    colonel gingouinCe séjour fut finalement court, la division Brehmer étant dissoute après le 19 avril 1944, à Paris. Elle avait malheureusement fait 347 victimes en 3 semaines, sans compter les centaines d’arrestations et déportations. Le 16 avril, les maquisards purent regagner les environs du Mont Gargan, traversant bruyamment les villages. Ainsi à Neuvialle (commune de Nedde), où le jour de la Quasimodo, le convoi perturba le rituel d’une procession. Arborant le drapeau tricolore, les voitures du détachement klaxonnaient la bonne nouvelle : « le maquis est de retour ». Et on n’a plus eu de nouvelles des mules. Cet épisode presque amusant, au regard de tant d’autres drames, dut laisser un curieux souvenir fait de sueurs froides, aux protagonistes. « La baronne » retrouva sa douce quiétude champêtre. Décédée en 1957, elle repose au cimetière de Beaumont, devenu depuis… du Lac. Le colonel communiste, Georges Guingouin, libéra Limoges 4 mois plus tard, il en devint maire de 1945 à 1947.

     

    Emile Vache
  • L’histoire cocasse d’un vélo résistant

    Le lecteur pensera : mais c’est quoi un vélo résistant ? Ou encore, le résistant, c’est plutôt celui qui monte dessus, non ? Je répondrai : les deux mon général. Voici pourquoi.

     

    le velo de 1944Il faut tout d’abord revenir un peu en arrière, il y a près de 80 ans. Un fait de guerre... encore ! Mais non, vous allez voir, pour une fois, c’est marrant. Le 4 juin 1944, en pleine occupation, avait lieu le Tour cycliste du Limousin. Et plus encore, les meilleurs coureurs français de l’époque se baladaient au milieu des Allemands et des résistants. Remarquons au passage que le 4 juin, c’était 2 jours avant le débarquement en Normandie. Durant l’étape qui devait ramener les sportifs à Limoges, entre La Croisille et Linards, voilà-t-y pas que la course est arrêtée par un barrage de maquisards FTP au lieu-dit « Les Quatre Routes de Saint-Méard ». Les gaillards, un peu armés tout de même, obligent tout le monde à descendre, suiveurs compris. Ils dévalisent les vélos et quelques voitures, laissant les coureurs repartir dans la voiture-balai ! La majorité plutôt à pied, il leur restait tout de même 40 kilomètres à parcourir. Cet « attentat » - diront les Allemands et les collabos - ces « réquisitions » - diront les résistants - aura à Limoges une portée symbolique très forte, attestant de l’audace grandissante du maquis. Par cette opération il faisait la démonstration de sa force, il régnait réellement en maître autour de Limoges, qui n’était plus « qu’une citadelle assiégée ». Les vélos serviront, entre autres, à équiper les agents de liaison au rôle de plus en plus nécessaire. Pas vraiment un drame n’est-ce pas ? Voilà pour l’histoire... qui ressurgit 76 ans après.
    En effet, dans notre coin, vit un certain Pierrot, qui est un touche-à-tout. Quand vous allez chez lui, il dit même :
    « Touchez à rien ! » Ce Pierrot-là a donc plusieurs cordes à son arc parmi lesquelles une grande affection pour la Résistance et un amour très ancien pour les vieux vélos. Un de ses amis - dont le père fut un résistant notoire - apporte un jour à Pierrot une vieille bécane qui aurait vécu l’épisode de 1944. Quelqu’un lui avait dit que quelqu’un savait de source sûre, que ce vélo rouillé, gardé longtemps dans une grange, n’avait jamais été rendu à son propriétaire. Passionnant ! Nous allions avoir un vélo historique dans un musée de la Résistance, à Peyrat-le-Château ou à Limoges. Il fallait quand même vérifier. Pierrot me demande si je connaissais un spécialiste des vieux vélos. Justement, à 200 m de chez Pierrot vit un passionné de cyclisme qui est né précisément en 1944. Un peu jeune pour avoir connu le modèle donc. Reconnaître précisément le modèle, repérer des détails techniques, c’est une affaire de connaisseur. L’idéal serait de retrouver un ancien coureur de juin 1944, mais vous comprendrez que… La bécane devenue vieux clou, aurait tout de même résisté 80 ans au moins, c’est la seule certitude. Donc, finalement l’histoire fait flop. Le vélo se trouve bien dans une sorte de musée, il faudrait demander à Pierrot. Mais en ce moment, ce dernier est occupé par une croisade de protection des hérissons. Évidemment, par ces quelques lignes, j’ai quelque peu marché sur les plates-bandes de notre ami Jean-François Pressicaud, que les lecteurs d’IPNS connaissent bien pour son abécédaire du cyclisme limousin (qui arrive à sa fin...). Mais je n’ai pas pu résister. Tout le monde ne peut pas être résistant !

     

    On ne voit pas assez précisément l’engin pour affirmer qu’il est de 1944. Néanmoins, la selle n’est certainement pas d’origine, le garde-boue arrière et le feu rouge non plus (dixit notre spécialiste vélocipédique, J.-F. Préssicaud).

     

    Emile Vache
  • Le monument aux morts de Gentioux a 100 ans

    C’est en 1923 qu’aurait pu être inauguré le monument aux morts de Gentioux. Il ne l’a jamais été. Uniquement « salué » par un préfet en 1985, ce monument connu pour ce cri gravé dans la stèle, « Maudite soit la guerre ! », marque le tournant d’une époque qui, désormais, délégitime l’usage de la guerre. À Gentioux, toute une série de manifestations se déroulera au cours de l’année pour célébrer ce centenaire.

     

    Steles Gentioux

     

    La commune a préparé une année de programmation culturelle inspirée de l’histoire de la Grande Guerre : spectacles, expositions, projections, conférences, offriront à la réflexion individuelle et collective des petits et des grands, différents thèmes comme la non-violence, le quiproquo culturel, la fraternité en temps de guerre, ou encore la situation en Ukraine.

     

    Gueules cassées

    Toute une série d’événements s’égrèneront sur un rythme mensuel. Ainsi, en janvier et février, deux spectacles proposés par la Scène nationale d’Aubusson se sont déjà déroulés à Gentioux : L’hospitalité et vous et La leçon de français. Le 1er avril le film Au revoir là-haut, inspiré du roman de Pierre Lemaître (Prix Goncourt 2013), sera projeté à 16h. Dans la foulée, à 18h, Corinne Valade (de l’association La Courtine 1917), fera une conférence sur les gueules cassées, ces soldats défigurés durant la boucherie de 14-18 : « Lorsque la guerre vous “explose“ au visage, une histoire de Gueules cassées ». Blessures physiques, blessures psychologiques, après de tels traumatismes, comment ces hommes ont-ils réussi à survivre ? Exclus des familles, incapables de se réadapter à la vie courante, quel était leur quotidien ? Créée en 1921, l’Union des blessés de la face a permis de les sortir de leur isolement. Corine Valade fera découvrir le parcours de ceux qui se sont fait appeler les Gueules cassées et dont la devise était, comble d’ironie : Sourire quand même !

     

    Expositions et chemins

    Le 15 avril 2023, sera inauguré, par le Comité de la Creuse du Mouvement de la paix, le chemin « La Creuse pacifiste sur les pas de Jean Penot », à Royère puis à Gentioux, et en août une balade contée se déroulera dans le cadre du festival Paroles de Conteurs. Pas moins de sept expositions seront présentées pendant un mois, chacune dans les salles d’activités de la bibliothèque, la salle de yoga, les églises de Gentioux et de Pigerolles, entre autres, une exposition des Archives départementales de la Creuse sur les monuments aux morts. Le 23 avril, la compagnie Les Involtés présentera un spectacle tout public où il sera question de tolérance, d’ouverture aux différences, et de dictature. Le 2 septembre, après une présentation de l’exposition « Ces petites entreprises qui ne connaissent pas la crise », un récital de chansons et de poèmes théâtralisés en lien avec le centenaire sera présenté par un quatuor issu de l’association La Courtine 1917.

     

    Un concours d’écriture

    Début février, un concours d’écriture a été lancé. Ouvert aux majeurs ainsi qu’aux jeunes de 15 à 17 ans, il s’agit d’écrire une lettre originale à l’orphelin du monument aux morts de Gentioux qui ne devra pas excéder 4000 signes et être envoyée avant le 10 août 2023 (promulgation des résultats et remise des prix en décembre 2023 ou janvier 2024). Le jury du concours, composé d’auteurs et d’autrices, libraire, enseignant.e de français, conteur, etc., est présidé par l’écrivain Didier Daeninckx, auteur du livre pour enfants « Maudite soit la guerre », directement inspiré du monument aux morts de la commune, un monument emblématique qui a été souvent photographié, comme par exemple en 2013 par le photographe Patrick Tourneboeuf, dans le cadre d’une série sur les monuments aux morts intitulée « Stèles», photographie que nous reproduisons ici avec son aimable autorisation.

     

    Un week-end en novembre

    Les 4 et 5 novembre 2023, un week-end plus dense et spécifiquement dédié à la Première Guerre mondiale accueillera, à Gentioux, historiens, sociologue, conteur, auteurs, descendants d’hommes politiques opposés à la guerre, qui ont en commun d’être touchés par ce que représente le poing levé de l’orphelin…Un week-end fraternel et convivial de rencontres avec des spécialistes et passionnés venus partager leurs connaissances en toute simplicité. Un temps pour nourrir le commun qui nous relie à ce monument sans âge... Parmi les intervenants, les historiens Jean-Yves Le Naour, sur la légitimité de la guerre (voir encadré) et Pierrick Hervé sur les pacifismes, la sociologue Annette Marsac sur la mobilisation des Creusoises dans la guerre et l’historienne Anne-Marie Wuthrick sur « 1870-1914, la revanche en chansons ».
    Le 11 novembre aura lieu comme d’habitude la cérémonie publique avec les discours officiels suivie des discours des associations pacifistes, anarchistes et antimilitaristes. Et tout cela se finira en musique autour d’un pot offert par la municipalité avec les chants des enfants de l’école municipale accompagnés par Rafael Vioque-Lorenzo (violoncelle).

     

    Toutes les informations concernant le centenaire, sa programmation et les modalités de participation au concours d’écriture sont à retrouver sur le site internet de la commune :
    www.gentioux-pigerolles.fr

     

    « Maudite soit la guerre ! »
    Les victimes civiles de la Grande Guerre comme enjeu moral et juridique

    « Maudite soit la guerre » dit la célèbre inscription sur le monument aux morts de Gentioux. L’idée qu’il faut peu à peu enserrer la guerre dans un certain nombre de conventions et de contraintes juridiques, avec pour but final de la proscrire, est pourtant antérieure à la Première Guerre mondiale. Timidement, à la fin du XIXe siècle, émerge la volonté de créer un droit international qui limiterait le champ de la guerre. Si la grande tuerie de 1914-1918 voit ces premiers efforts balayés, le thème des victimes civiles, empoigné par la propagande, rend en même temps plus vive la nécessité de codifier sinon de supprimer la guerre et d’en juger les responsables. Devant l’histoire et devant les hommes, il faut condamner les criminels pour que le crime ne soit plus possible. Mais rien ne va se passer comme prévu.
    À l’heure où la guerre fait toujours partie de l’horizon des hommes et où le Parlement européen, le 19 janvier 2023, s’est prononcé à une large majorité pour mettre en place un tribunal spécial chargé de juger les responsables de l’agression de l’Ukraine, nous reviendrons sur les origines de cette volonté de bannir légalement la guerre, pour que le droit épouse l’émotion et la colère gravée sur le monument de Gentioux.

    Jean-Yves Le Naour, historien
  • Le retour aux milles sources d’Armand Gatti

    Poète, résistant, journaliste, écrivain, homme de théâtre, penseur et homme d'action, Armand Gatti a une vie qui est un incroyable périple. Débarquant de son Italie natale sur le plateau de Millevaches en 1942 à 16 ans pour entrer en résistance aux côtés de Guingouin, il est arrêté et déporté dans un camp de concentration en Allemagne dont il s'évade en 1943 pour rejoindre à pied le plateau. Puis revenu de son maquis le jeune homme s'engagera comme parachutiste dans les SAS britanniques avec lesquels il finira la guerre.

    Ce fut ensuite le journalisme, le cinéma, la poésie engagée et surtout le théâtre d'abord aux côtés de Jean Vilar et du TNP. Ce sera ensuite la rencontre et le travail artistique avec les "loulous" des cités mais aussi l'utilisation des langages et théories de la science d'aujourd'hui avec ce qu'ils ouvrent comme champs de recherches et de créations.

    Le samedi 29 octobre le vieux lion était de nouveau sur le plateau, à Gentioux. Francis Juchereau nous raconte ce "retour au bercail, là où il naquit une seconde fois et où tout commença pour lui".

     

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    Depuis quelques temps déjà, Armand Gatti revient à la Montagne limousine, sur le plateau de Millevaches. Cet été 2005 encore, en début juillet, Gatti est venu, d'un saut, quelques heures à Tarnac rencontrer et sentir vibrer en lui la vie et la verticalité de "ses morts", de ses arbres….

    Il y retrouve une terre-famille, celle qui l'a accueilli, recueilli, planqué à dix huit ans, en 1942 au temps pionnier de la Résistance. Rude terre hospitalière, couvert de la forêt de la Berbeyrolle inspiratrice d'où il a été vite arraché par les forces vichystes ; puis la prison, la déportation…. Terre-famille à laquelle il ne peut que se reporter irrésistiblement, se reconnectant aux ombres intimes de l'inimaginable chemin vital du fugitif errant à pied depuis le nord de l'Allemagne. Longue marche de cet hiver 1944, pavée de mille peines, par laquelle Gatti, évadé de son camp de concentration, dans un effort inouï gagne une deuxième fois sa citadelle limousine.

    Et l'évadé trouve à nouveau Pierre Hélie et les siens, la Berbeyrolle, le Grand maquis, Guingouin-Raoul. Puis c'est l'envol, la Libération, les voyages dans les insurrections du monde, l'écriture d'une parole combattante et attentive sans promesse…

    Mais, toujours, le retour aux mille sources de la forêt et du plateau limousin : pays constitutif, lieu reconstituant, où l'Homme-paysan en Gatti rejoint familièrement l'Univers et ses forces indicibles, comme le suggère le dernier ouvrage d'Auguste Blanqui, L' Eternité par les astres. Automne 2005 : Hélène Châtelain reçoit à La Maison de l'Arbre à Montreuil trois animateur(e)s du cercle Gramsci de Limoges. L'idée vint alors de proposer à Gatti une lecture publique sur le plateau de Millevaches. Rejoint par Hélène dans la maison familiale piémontaise, Armand Gatti accepte avec joie l'invitation.

    A peine revenus d'Italie, voilà nos deux infatigables ami(e)s dans le train de Limoges. Nous sommes le 29 octobre, Guingouin est mort depuis quelques heures. Gatti l'apprend sur le quai de la gare des Bénédictins ; une émotion intense et discrète l'étreint. Mais nous prenons la route pour Gentioux, et voici la salle des fêtes où la "lecture"-repas auberge espagnole-veillée avec Gatti a été soigneusement arrangée par nos camarades du Plateau.

    Nous étions près de cent ce soir là pour un moment extraordinaire. Il fut question, pêle-mêle, de la Résistance, de Georges Guingouin/Raoul, de la Chine de la Longue Marche, de physique quantique... Gatti nous conta des malheurs que nous ne soupçonnions pas en nous : la violence et la séparation qui nous habite à cause de nos représentations du monde fondées sur une " connerie grecque ", la géométrie d'Euclide. Celle qui a inventé par commodité la droite (et la gauche !), cette figuration qui lacère comme un coup de couteau mais ne correspond à rien de vrai, de vivant : où est la courbure, alors ?

    Il est donc des représentations - des idéologies- qui mutilent en voulant à elles seules capturer le monde en totalité, à en réduire les dimensions, à en inscrire des limites au moyen d'axiomes. Elles s'appellent la géométrie, l'économie, la technoscience, la religion, les sigles… et coupent les humains de la (leur) nature, de l'Univers. Alors, attention ! Au commencement était le verbe et dans les sociétés humaines les paroles font révolution ou enfermement, selon leur caractère.

     

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    Car il est d'autres conceptions et cultures - avec leurs langages - issues de pratiques, plus concrètes (la récolte, les saisons..), plus imaginatives, plus relatives et faisant passerelle avec la nature, l'univers, qui nous permettent d'entretenir d'autres relations avec le temps, l'énergie, l'espace, soi-même, les autres... Gatti nous invite à les chercher, à les découvrir, à les apprendre, à les croiser, à traverser leurs langages. Il nous en envoie, à la volée, quelques belles illustrations. Ce sont : les groupes -mathématiques- d'Evariste Gallois, l'art des jardins zen ; les idéogrammes ; le cinquième point cardinal chinois - le milieu ; "la rencontre à un moment donné d'élément sonores et rythmés, donc la notion de musicalité telle que l'entendait Mallarmé" ; la physique quantique ("les incertitudes d'Heisenberg, ce qui me parait capital au sort du monde")…

    Puis d'un coup, après de longues digressions dont le secret est d'enrichir son discours sans jamais en perdre le fil, le poète nous invite à une ré(in)surrection passionnée de Roger Rouxel : Roger, son double, jeune résistant lyonnais du groupe Manouchian, fusillé, lui, à dix-neuf ans, dont la dernière lettre, à Mathilde, est une lettre d'amour admirée par Thomas Mann.

    Mais encore un fois, avant même de commencer sa lecture, Gatti bifurque. Il nous désigne une autre situation, emblématique de la condition humaine : la déportation, qui l'habite. Et il nous mène vers d'autres lieux, d'autres personnages majeurs sur la carte de sa propre aventure : le camp de Compiègne d'où partait tous les convois de déportés de France, Primo Lévi, Auschwitz, et même Nietzsche qui vécu des scènes de déportation en tant qu'infirmier dans un convoi de blessés durant la guerre de 1870.

    Gatti veut que l'humanité s'enrichisse en s'ouvrant délibérément aux damnés de la terre -condamnés, internés, déportés, relégués, loubards. Pour cela il faut forcer les barrières, trouver des voies leur permettant de participer à la création ; de contribuer à l'art. Il rappelle que même sous le nazisme il y eut, dans les prisons et les camps allemands, des créations artistiques - opéras, peintures… Cette matérialisation de la volonté d'arrachement au travail forcé, à l'asservissement, à l'enfermement, à l'idée d'une mort prochaine doit être considérée dans toute sa grandeur, c'est-à-dire comme proprement humaine.

    Hélène Châtelain intervient à son tour. Elle nous dit que (pour elle et Gatti) l'idée de revenir ici, en Limousin, sur le plateau de Millevaches, datait d'environ 10 ans, alors qu'ils étaient venus monter dans la région la pièce de Gatti L'Enfant Rat et avaient fait déjà à Tulle et à Limoges de belles rencontres. "Il fallait revenir ici, confie-elle, au 'trou de la Berbeyrolle', pour retrouver 'la conjugaison des mots de la Résistance' que la pratique à répétition des commémorations a pétrifiée.

    Pour cela nous avons le très profond désir de fonder ici un lieu de rencontres, d'échanges, de pensée, de création, de partage : un espace naturellement en lien avec les thèmes et questions qui fécondent l'écriture de Gatti, en particulier aujourd'hui. Bien entendu, ce projet ne peut exister que s'il s'appuie sur les désirs et la volonté des gens qui travaillent ici depuis des années, dans cet 'espèce d'humus historique' si particulier que nous cherchons à comprendre".

    Avant d'aborder un repas commun émaillé de mille discussions, dont les éléments apportés par chacun avaient été disposés sur une grande table, Gatti nous raconte l'histoire des Femmes en noir de Tarnac. Il s'agit pour lui d'un des plus grands moments de la Résistance.

    Cela s'est passé pendant la dernière guerre. Huit jeunes étudiants alsaciens réfugiés à Clermont-Ferrand étaient venus en gazogène, accompagnés de leur chien, rejoindre le maquis sur le plateau de Millevaches.

    Arrivés aux abords de Tarnac, il furent arrêtés et abattus par un groupe des forces de l'ordre de Vichy. Après avoir embarqué les corps, dont celui du chien, la troupe vichyste se rendit à la mairie de Tarnac. L'officier ordonna alors au maire de faire creuser huit trous dans le cimetière pour le lendemain matin. Le maire chercha tous les prétextes pour éviter la corvée, mais finit par obtempérer.

    Mais quelle ne fut pas la "surprise" des hommes de main de Pétain quand ils virent le lendemain, dressées derrière chacune des huit fosses, huit femmes entièrement revêtues de noir.

    En une nuit, malgré les graves restrictions et pénuries de l'époque, ces huit femmes de Tarnac avaient récupéré, habits, voiles et chaussures pour se draper de deuil.

    Devant ce spectacle les soudards s'enfuirent et allèrent plus loin dans un bois décharger les cadavres auxquels ils mirent le feu.

    Ainsi, sans arme, par la force de leur seule présence et de leur courage, huit femmes avec la complicité de tout le village ont mis en fuite un groupe armé assassin à la botte des nazis.

     

    Francis Juchereau

    Pour découvrir le parcours inouï de la vie d'Armand Gatti, lire : Armand Gatti Poète de Marc Kravetz, éditions Jean Michel Place 2003. Ce livre peut être emprunté gratuitement au Cercle Gramsci. En faire la demande au 31 rue du Clos Ste Marie 87000 Limoges. Par ailleurs une rencontre aura lieu à la Librairie Passe Temps d'Eymoutiers le samedi 4 février à 15h pour imaginer les suites possibles aux propositions faites par Armand Gatti et Hélène Châtelain. 
  • Lueurs d'espoir au temps des années noires

    etoile juiveLe Limousin a accueilli de nombreux réfugiés durant la seconde guerre mondiale. Parmi eux des juifs. Anne Marie Amoros, journaliste à France Bleu Creuse, a mené une recherche historique sur ce sujet, étudiant en particulier l'accueil des enfants juifs cachés en Creuse. Elle nous raconte, témoignages à l'appui, cet épisode. A côté des organisations de sauvetage comme l'OSE (Organisation de Secours aux Enfants) qui installa en Limousin de nombreuses maisons d'accueil d'enfants juifs, elle s'est intéressée davantage aux enfants accueillis individuellement ou en famille en dehors des systèmes organisés.

     

    Des enfants juifs en Creuse

    Pourquoi la Creuse ?

    Pour répondre à cette question, il faut faire preuve de prudence, car les témoins connaissent très rarement les raisons de ce choix. Il faut rappeler qu'ils étaient des enfants et que bien souvent les adultes ont tenté de leur épargner la souffrance de la persécution et ne leur disaient pas grand chose. On peut noter toutefois que dans bien des cas c'est le hasard qui les conduit en Creuse. Pour d'autres c'est un membre de la famille qui signale la possibilité de venir le rejoindre. Le fait de pouvoir trouver de la nourriture en zone rurale joue aussi son rôle.

    Léo a onze ans en 1939. Il décrit comment la Creuse s'est imposée à sa famille : "A l'époque, ce département était inconnu des intellectuels et des parisiens. Je me souviens que mes parents se sont réunis à la maison. Ils vivaient avant au fin fond de la Pologne, entre les frontières de l'Autriche-Hongrie et de l'Ukraine. Ils ont eu l'expérience de la guerre de 14, où il n'était pas bon de vivre près d'une frontière, parce que les frontières étaient sans arrêt combattues. D'autre part, il ne fallait pas être au croisement des chemins, parce que les croisements étaient importants pour les communications de l'armée. Il fallait aussi fuir les grandes villes parce qu'elles étaient convoitées par l'armée, fuir les côtes, les nœuds ferroviaires. Ils ont pris une carte, c'était des émigrés qui parlaient à peine français et sous le doigt, il y avait écrit "Creuse". C'était bien au centre de la France et c'était le coin perdu où il fallait aller en cas de guerre".
    Léo arrive à Jarnages dans la voiture de l'oncle, avec ses parents et d'autres membres de sa famille. Il y séjournera de 1939 à septembre 1945.

    Fernande a 9 ans en 1939. Elle quitte Paris avec sa famille pendant l'exode. En juin 1940 la famille s'installe à Montluçon. En 1942, Fernande est malade et très affaiblie. L'employeur de son papa s'inquiète. Il lui propose de l'envoyer dans une famille de sa connaissance, dans une ferme de Laugéres sur la commune de Gouzon. Au moment où la zone libre est occupée, fin 1942, ils sont prévenus par le maire de Montluçon Marx Dormoy : "Moi avec des noms pareils, j'irais plutôt à la campagne, plutôt que de revenir à Paris". Toute la famille quitte Montluçon pour s'installer à Gouzon. Ils vont y rester jusqu'en 1944.

    Ces deux témoignages montrent combien la Creuse s'impose dans un parcours chaotique comme une sorte de refuge. L'isolement, la ruralité sont perçus comme un atout pour se cacher.

     

    Un accueil chaleureux

    Dans tous les témoignages que j'ai pu recueillir, l'accueil que fait la population à ces réfugiés est plutôt chaleureux. Certains donnent un coup de main pour l'installation, d'autres aident pour trouver un logement. Peut-on dire pour autant que la population creusoise savait qu'ils étaient juifs ? Je ne crois pas. Il n'y avait pas de communauté juive en Creuse avant la guerre. Pour les Creusois, il s'agissait avant tout de réfugiés. On savait probablement que certains d'entre eux étaient étrangers. Les membres les plus âgés de certaines familles ayant fui de l'étranger parlaient avec un fort accent. Cependant il est indéniable que l'accueil a existé. Celui-ci, pour les familles, les enfants qui venaient se mélanger à la population creusoise, a joué un rôle indéniable dans leur sauvetage. Sans être héroïque, cet accueil avait une valeur vitale pour ces familles juives.

     

    Des enfances "heureuses"

    Réfugié à Crocq, Jacques parle d'une vie tout à fait normale : "Il n'y avait pas de problème, je faisais de la luge, je n'avais pas particulièrement de copain mais je m'occupais beaucoup de ma mère et on a eu des contacts entre elle et moi vraiment extraordinaires. Elle était formidable ! Quand je me remémore tout ce qu'elle a fait pour me cacher".

    Jacques était seul avec sa mère à Crocq. Ils étaient aidés par deux femmes, ses voisines, qui veillaient sur eux. A un moment donné le curé de Crocq va cacher Jacques chez les frères St Jean Baptiste de Giat. Au travers du témoignage d'un autre enfant caché à Crocq, on peut apprendre que la mairie et la secrétaire de mairie en lien avec la résistance ont agi en faveur des familles juives cachées dans cette commune. Certains enfants vivent la Creuse comme un lieu d'expérience extraordinaire.

    Léo : "J'étais à l'école communale, comme tous les autres gosses, et j'ai eu une école extraordinaire à Jarnages qui était, de loin, supérieure à toutes les autres écoles communales que l'on a pu connaître à Paris. J'avais une directrice qui est une idole pour moi. C'était une femme formidable, elle arrivait à éduquer des classes entières avec des petits, des moyens, des grands, elle se faisait fort de les emmener au certificat d'étude à Parsac. (…) Elle savait que ces enfants allaient travailler la terre, parce que l'on avait besoin d'eux pour les labours, les moissons, les foins. Moi-même, j'allais travailler et j'adorais ça. Elle apprenait à se laver les mains, à se nettoyer les ongles, elle apprenait comment il fallait se coiffer, comment il fallait se tenir vis à vis des filles, comment il fallait respecter les demoiselles. Ces garçons qui partaient, elle en faisait des hommes.(…) Lorsqu'on la croisait, on avait intérêt à pas se débiner, et enlever son bonnet pour la saluer, et si on n'enlevait pas son bonnet, le lendemain on avait cent lignes qui nous attendaient".

    Dans ce témoignage, comme dans bien d'autres, il n'est pas question de différence d'origine mais bien d'un ensemble d'enfants dont l'institutrice veut faire des hommes. Léo ne se sent pas différent. Il dit plus loin : "Moi, je vivais la vie des petits paysans. Après la classe, je courrais dans une ferme ou une autre et je faisais les foins, je travaillais comme tout le monde, et comme ils étaient contents de moi, ils me donnaient soit un kilo de beurre, soit un litre de lait et c'est comme cela que l'on a vécu en faisant du troc. Il nous est arrivé, avec mes cousins, d'aller nous baigner. On faisait des marches, on faisait des pique-niques, on s'arrêtait dans les fossés pleins de violettes, on ramassait des violettes, les fossés sentaient bon, la terre sentait bon (…) ça, je ne l'aurais pas vécu si j'étais resté à Paris".

    Pour les enfants cette période passée en Limousin est un moment où des enjeux pour le futur se construisent. Qu'ils soient ou non dans des réseaux de sauvetage ils y ont élaboré une part de leur mémoire. Cette mémoire n'est pas toujours triste et certains parlent même d'une période "heureuse".

     

    L'ombre de la peur

    Même si ces quelques extraits laissent entendre que ces enfants ont pu se construire dans l'adversité de l'époque, on ne peut pas ignorer le traumatisme, la douleur, la violence qu'ils ont subis.

    Dans leur grande majorité, les témoins n'abordent pas de manière explicite les mesures dont ils font l'objet en tant que juifs. Lorsqu'il est question de ces mesures, c'est par la description des événements auxquels ils sont confrontés directement qu'ils les évoquent. C'est à travers l'expression "peur" ou la description d'actions comme les rafles, les arrestations, la présence d'hommes en noir, le bruit, les camions, qu'ils décrivent le climat de danger dans lequel ils vivent. Pour eux, l'inquiétude est transmise par la famille et relayée par des mesures de précaution d'ordre général : être discret, s'intégrer à la population…

    En revanche on peut dire que ceux qui ont pu demeurer en Creuse avec au moins un membre de leur famille et avec la complicité d'une partie des Creusois ont pu se fabriquer un monde pour les protéger. Ils évoquent dans leur reconstruction de la mémoire, tour à tour une sorte d'apprentissage du monde rural et l'expérience de la guerre. La nature comme refuge, les pratiques du monde paysan comme un espace où ils pouvaient exister même en tant que juif. Il y a bien eu accueil. Cet accueil n'avait pas pour objet d'accueillir des juifs mais simplement des personnes en errance qui venaient, comme d'autres, trouver refuge en Creuse. Avec l'évolution de la répression anti-juive et l'occupation de la zone libre, on peut dire que des actes de sauvetage ont été clairement, et en connaissance de cause, organisés. Mais c'est probablement le "bon sens creusois" qui est à l'origine de la plupart des accueils ou actes de bienveillance.

    Certains diront que ce ne sont pas des actes héroïques. Mais est-ce bien nécessaire d'être héroïque pour sauver une vie ? Ceux qui furent des enfants juifs en Creuse ont bénéficié, avec leur famille, du silence d'une partie des Creusois. Ils ont pu vivre grâce à des gestes indispensables au quotidien : de la nourriture, des petits travaux, l'école pour grandir et se construire. Mais surtout la possibilité d'être un enfant avant tout.

    De nombreuses personnes en Limousin se sont vues décerner le titre de "Justes parmi les Nations" par l'Etat d'Israël. Ce titre est la plus haute distinction civile d'Israël. Elle honore les non-juifs qui, au péril de leur vie, ont sauvé des juifs durant la seconde guerre mondiale. Sur la médaille des justes est inscrit "qui sauve une vie sauve l'humanité".

     

    Anne-Marie Amoros

    Pour en savoir plus
    Amoros Anne-Marie La reconnaissance de "Juste parmi les Nations" en France au travers de l'histoire du comité français pour Yad Vashem. Une source pour l'historiographie du sauvetage des juifs durant la seconde guerre mondiale. Mémoire de DEA, Sorbonne, sous la direction d'André Kaspi et Catherine Nicault.
    Amoros Anne-Marie, L'accueil des enfants juifs en Limousin. Histoire et reconstruction de la mémoire. Mémoire de maîtrise, EHESS, sous la direction de Pierre Laborie
    Collectif Le sauvetage des enfants juifs de France. Actes du colloque de Guéret, 29 et 30 mai 1996.
    Hazan Katy Les orphelins de la Shoah. Les maisons de l'espoir (1944-1960), Paris, les Belles Lettres (2000)
    Klarsfeld Serge Journal de Louis Aron, directeur de la maison israélite de refuge pour l'enfance, Paris, FFDJF (1998)
    Zeitoun Sabine Ces enfants qu'il fallait sauver, Paris, Albin Michel (1989)
    Zeitoun Sabine L'oeuvre de secours aux enfants sous l'occupation en France, Paris, Harmattan, (1990)
    Le site de l'OSE (Organisation de Secours aux Enfants) www.ose-france.org
    Le site Bonjours les enfants de La Souterraine
  • Malraux, vrai ou faux résistant ?

    Andre MalrauxL'article de Michel Patinaud sur André Malraux paru dans notre dernier numéro a suscité des réactions contradictoires. Une lectrice que l'article a particulièrement intéressée nous écrit : « J'ai lu, il y a quelques années, le livre d'Orwell Hommage à la Catalogne, dans lequel l'auteur dresse un portrait de Malraux qui n'est pas à son avantage (c'est le moins qu'on puisse dire !). D'autre part, j'ai assisté à une conférence gesticulée de Franck Lepage sur la culture et là aussi, Malraux en prenait pour son grade. Il m'a toujours fait penser au mec qui se débrouille toujours pour "être sur la photo" ! » Un autre lecteur exprime pour sa part ses réserves.

     

    « Une mystification totale », « une grande imposture », « résistant de la 23e heure ». Si sa charge contre Malraux est violente, la faiblesse de l'argumentation de Michel Patinaud, dans le dernier IPNS, suscite le malaise. De quoi s'agit-il ? Que reproche-t-on au juste à Malraux ?

     

    L'article multiplie les questions chronologiques : « Que fit-il jusqu'en 1944 ? », « De mars à juillet 1944 qu'avait-il bien pu faire ? » et, sur la base du témoignage de Roger Lescure, affirme que Malraux « ignora la résistance avant le 6 juin 44. » Selon lui l'écrivain entretient la confusion en utilisant le pseudo de « Berger » qui serait en réalité celui de son frère Roland, arrêté le 25 février 1944. Enfin il indique que Malraux « coulait des jours paisibles au Château de Saint-Chamant » où « il côtoyait la fine fleur des pétainistes, voire des collaborateurs locaux, dont le notaire Desclaux. Dans le même temps, Jean Moulin mourait sous la torture. »
    Le procédé rhétorique associant artificiellement le martyre de Jean Moulin est d'un goût très douteux, l'information est au minimum approximative (s'agit-il de Maître Delclaux, et non Desclaux, pourtant généralement décrit comme proche de la résistance ?) et surtout ne démontre rien dans une époque où lutte clandestine et brouillage des pistes vont de pair. Mieux, sans s'en étonner une seconde, l'article nous dit que « des résistants sont chargés d'inviter Malraux à déguerpir ». Mais « ce dernier a fait de lui-même place vide en prenant la direction de Toulouse ». A-t-il fui pour éviter une confrontation avec la résistance ? Est-ce à cette occasion qu'il est « blessé et capturé près de Toulouse » ? Rien n'est clair puisque l'article procède par insinuations.
    C'est en fait à Gramat, au sud de Brive et à 160 km de Toulouse, en revenant d'une mission dans le Tarn avec George Hiller, agent du SOE (service secret britannique) que Malraux tombe sur un barrage allemand le 22 juillet 1944. Il est capturé. Hiller est grièvement blessé.

    Pour tenter de répondre aux questions posées par l'article je me suis reporté aux souvenirs de Jacques Poirier, alias Jack Peters, agent français du SOE, chef du réseau Digger opérant en Corrèze, Dordogne et Lot. Dans La girafe a un long cou... (titre qui reprend un message de Radio Londres) il évoque longuement André Malraux, mais aussi son frère Roland, Georges Hiller bien sûr ou encore Harry/Henri Peulevé qui sera arrêté en même temps que Roland Malraux.

    Allons à l'essentiel. Peulevé date de début septembre 1943 sa rencontre avec André Malraux désireux de s'impliquer dans la résistance. Il le présente en janvier 1944 à Jacques Poirier qui parle d’ « une étroite association ». Malraux sera « pendant les mois qui suivront, un compagnon de tous les jours pour notre bénéfice commun ». La suite du livre le décrit d'ailleurs en détail. Le témoignage de Poirier est-il insignifiant ?

    Des tensions ont existé au sein de la résistance, c'est une évidence. Malraux ne fait pas l'unanimité en Corrèze, c'est probable. Sa personnalité peut dérouter et ses propos sont à interpréter avec prudence, soit. Enfin que le rôle et la mémoire de ses frères soient rappelés est une excellente chose. L'article de notre ami Michel Patinaud aurait pu s'en tenir là. Ce ne fut malheureusement pas le cas et un rectificatif s'imposait. Il a néanmoins un mérite : nous inciter à approfondir notre connaissance de cette période mais aussi à lire ou relire Malraux. Son dernier roman, Les Noyers d'Altenburg, a été publié en Suisse en 1943 sous le titre La Lutte avec l'Ange. Le personnage principal s'y appelle « Berger ».

     

    Michel Lebailly
  • Meymac Derrière le « scoop », l'histoire instrumentalisée, oubliée ou malmenée

    Des soldats allemands exécutés sans autre forme de procès à la Libération par les maquisards dont on découvrait subitement les cadavres à Meymac ! Ce « scoop » a fait la une de l'actualité cet été. Gérard Monédiaire revient sur cet épisode... en le ramenant à de plus justes proportions et en le contextualisant.

     

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    Les bois aux alentours de Meymac ont retrouvé leur calme. Une sérénité troublée cet été par l’affaire des recherches visant à exhumer les restes de soldats allemands de la deuxième Guerre mondiale, au nombre d’une quarantaine, peut-être un peu plus, ainsi que d'une collaboratrice française, exécutés en 1944 par le maquis dans la période qui a suivi immédiatement la prise de Tulle en juin, puis la retraite des troupes essentiellement FTP confrontées à la division SS Das Reich dont l’armement était sans commune mesure avec celui de l’« armée des ombres ».

     

    Un événement déjà connu

    L’événement a fait retour dans l’actualité à raison de sa remémoration par un maquisard âgé, Edmond Réveil, dont la sincérité n’a pas à être mise en doute ni les motifs suspectés d’on ne sait quelle animosité à l’égard de qui que ce soit. Alors qu’immédiatement la chose fut présentée sous la forme d’un scoop par certains journalistes, il apparut très vite que la connaissance publique de l’événement était ancienne, celui-ci ayant été signalé explicitement en 1975 lors de la troisième édition de l’ouvrage collectif Maquis de Corrèze.
    Comme il est d’usage dans ce type d’occurrence, les institutions compétentes de la République française (Office national des combattants et des victimes de guerre - ONACVC) et de la République fédérale d’Allemagne (Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge - VDK, traduction approximative : Service allemand de prise en charge des sépultures de guerre), ont mis en place un dispositif de recherche des restes humains des soldats de la Das Reich passés par les armes.
    Les recherches archéologiques conduites à Meymac au moyen de technologies avancées n’ont pas été couronnées de succès : seuls quelques artefacts (douilles, balles, identiques sans doute à celles que les adolescents des années cinquante et soixante du XXe siècle trouvaient à profusion dans bien des greniers corréziens, quelquefois assorties d’engins plus inquiétants oubliés par les adultes) ont été mis au jour, et un climat étrange d’inachevé a résulté de l’échec des fouilles.
    Reste que l’épisode peut justifier de brèves réflexions sur le sens, ou plutôt les sens, que l’affaire a pu revêtir, qui tantôt sont propres aux faits historiques en cause, tantôt témoignent d’un caractère plus large, voire universel. Un avertissement est nécessaire : les propos qui suivent ne sont pas essentiellement animés par une inspiration « normative » (ce qui devrait être) mais par une approche « clinique » (ce qui est, ou ce qui fut). Il s’agit de tenter de mieux comprendre pour ensuite laisser le temps du jugement à chaque liberté individuelle, supposée davantage édifiée.

     

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    La question de la guerre et des restes humains

    Si les différentes formes du pacifisme sont hautement recevables d’un point de vue moral, il n’en reste pas moins que la guerre, modalité collective de la violence, pour l’observateur rationnel, semble consubstantielle au genre humain.
    Certains ont pu même avancer l’idée que la matrice de tout droit était celui de la guerre, la guerre étant de ce fait « civilisée », un peu comme la boxe qui serait un « noble art », à la différence de la vulgaire rixe tout à fait dépourvue de règles. S’il peut avec raison être soutenu que la guerre est moralement indéfendable (ce qui invite à réfuter, mais peut-être pas à récuser la torrentielle littérature léguée par les siècles au sujet de la « guerre juste » et de ses critères), rien ne s’est jamais opposé à ce qu’elle soit dotée d’un droit, aujourd’hui celui des « conflits armés », regroupant les droits ad bellum, in bello, post bellum et humanitaire.
    Or, parmi les règles immémoriales de la guerre « civilisée », au moins dans le monde occidental, figure la question des dépouilles des combattants, qui ont vocation à être rendues à leur famille ou à leur cité. C’est dès la littérature homérique, faite de récits fondateurs, qu’apparaît avec force cette exigence à propos de l’attitude du « bouillant Achille » venant de triompher de son duel avec le Troyen Hector. La colère d’Achille est telle qu’il profane le corps de son ennemi défunt qui avait pourtant pris soin de lui demander de respecter son cadavre s’il devait succomber, et il refuse de le remettre à son père Priam, roi de Troie. C’est alors par l’intermédiaire de sa mère que les dieux, irrités, font savoir à Achille qu’ils désapprouvent absolument sa conduite, ce qui le conduit à remettre les restes d’Hector à Priam afin qu’une sépulture décente l’accueille. À ce titre donc, l’affaire de Meymac n’a rien de particulier, elle ne fait que s’inscrire dans une histoire de la très longue durée ayant quelque chose à voir avec le sacré autour de l’inviolabilité du cadavre, le droit positif le plus contemporain prévoyant pour sa part toute une série de peines sanctionnant les profanations de cadavres et de sépultures, la qualité du défunt étant sans incidence sur l’interdit acquis dès les Grecs.
    Au demeurant, ces exigences de dignité due aux morts ne sont pas polarisées politiquement, mais bien générales et absolues, et elles revêtent parfois une dimension de réparation et de rétablissement de la vérité historique par-delà la concurrence des mémoires et les vérités d’État. Refuser décence et dignité aux morts quels qu’ils soient, c’est, pour reprendre les catégories de pensée forgées dès l’Antiquité, abdiquer la civilisation et opter pour la barbarie. Pour toutes ces raisons donc, l’émotion locale à laquelle on a assisté autour de l'affaire de Meymac est sans doute compréhensible, mais l’opération de recherche de corps en vue de leur exhumation et leur transfert dans une nécropole n’a rien d’extraordinaire, elle est même souhaitable car c’est un acte de civilisation qui a une très longue histoire.

     

    Sensationnalisme, inculture et approximations

    Une autre approche de l’affaire de Meymac est davantage circonstanciée, elle se décompose en réalité en plusieurs aspects qui intéressent davantage l’histoire récente et les sociétés contemporaines. C’est tout d’abord faire référence à la façon dont les choses ont été répercutées par les médias, et on n’y fera nulle découverte particulière : ce sont les règles du champ journalistique qui ont trouvé à s’appliquer, entre spectacle du sensationnalisme, inculture et approximations. Il est ainsi question (Arte, qu’on a connue mieux inspirée) d’« aveux » : que l’on sache, ce sont les coupables qui avouent, et Edmond Réveil n’est à l’évidence coupable de rien. La Vie corrézienne du 1er septembre se charge quant à elle de restituer le climat qui, à l’entendre, prévalait à l’époque, afin que son lectorat soit édifié : « Les règlements de comptes remplacent les procès, la violence était sans pitié. C’était l’épuration. Les crânes rasés, les lynchages. » Que l’affaire de Meymac se situe avant la Libération ne semble pas troubler le rédacteur, qui reprend le marronnier de la sauvagerie de l’épuration dans le Limousin tout entier, qui n’épargna pas la Haute-Vienne en particulier à travers la figure de Georges Guingouin (« Le colonel communiste Guingouin : son « armée » fut responsable d’un millier d’exécutions dans la région de Limoges » Le Crapouillot, avril-mai 1985) ; alors qu’un petit ouvrage d’un avocat qui fait litière de ces allégations n’est jamais évoqué (Jean Meynier, ancien bâtonnier, La justice en Limousin au temps de la Libération. Les tribunaux d’exception, 1944-1948, Éd. René Dessagne, 63 p., pas de date indiquée, vraisemblablement 1985). Le quotidien Le Monde est davantage modéré, factuel (24 août 2023), et c’est avec surprise qu’on observe que M le magazine du Monde, son supplément hebdomadaire consacré essentiellement aux futilités les plus diverses et manifestement destiné aux salles d’attente, fait figurer sur sa couverture : « Le secret de Meymac » ! La contribution de quatre pages est assez solidement documentée, mais ce qui doit retenir l’attention dans un premier temps, c’est le recours à des substantifs propres à suggérer une atmosphère ténébreuse qui semble vouloir rivaliser avec l’affaire Dominici. Il est ainsi question de « fantômes allemands », de « terrible passé », d’une « assemblée muette de stupeur », de « rumeur (…) racontée à voix basse derrière les portes fermées », de « douleurs enfouies ». Décidément, la veine du lyrisme gore inaugurée par le député socialiste haut-viennois Jean Le Bail dans les années cinquante du XXe siècle est toujours fertile. Pour sa part, il avait intitulé « Limousin terre d’épouvante » le feuilleton qu’il rédigeait dans le Populaire du Centre aux fins de lapidation de Georges Guingouin.

    L’inculture se mesure, là comme ailleurs, à travers l’utilisation du mot « village » pour désigner Meymac, au mépris des apports de l’ethnologie rurale et du sens commun rural local : Meymac est une commune et comme toutes les communes limousines elle a un bourg d’une part et des villages d’autre part. Passons.
    Cependant, à la différence d’autres contributions, l’opinion des associations d’anciens combattants de la Résistance est exposée dans le texte, alors que dans La Vie corrézienne des propos sans aucun élément probant mais en forme d’argument d’autorité donné pour fondé à raison des professions de ceux qui l’expriment, stigmatisent une supposée volonté dissimulée des anciens du Maquis d’empêcher toute investigation sur l’affaire. Comme il est normal, les représentants de la mémoire de la Résistance signalent dans M le caractère public de l’information dès 1975 à l’occasion de la troisième édition de Maquis de Corrèze, il y a près de cinquante ans. Qu’il y ait eu lecture superficielle ou oubli est une autre histoire.

     

    Crime de guerre ?

    Enfin, plusieurs médias font référence à l’hypothèse du crime de guerre, divine surprise pour ceux qui veulent faire accroire qu’ils sont revenus de tout alors qu’ils n’ont jamais quitté le monde de la médiocrité. Passons sur l’effet de la prescription qui, si elle ne concerne pas le crime contre l’Humanité, s’applique au crime de guerre - même si on peut le regretter parfois -, pour en venir à l’essentiel s’agissant de cette incrimination. Quant à l’intention des juristes d’opérette se mêlant de droit de la guerre d’abord, elle est évidente : comme il est difficile d’effacer ou même de minorer le souvenir des massacres d’Ussel, de Tulle, d’Oradour-sur-Glane perpétrés par la Das Reich à la même période, sans préjudice des exécutions sommaires commises tout au long des itinéraires des détachements des troupes nazies, pouvoir exciper d’une identité de pratiques imputées à la Résistance est une bénédiction, une reproduction de la « divine surprise ». Exit la pertinence des motifs de lutte des uns et des autres, hors sujet la disproportion des forces en présence, reste l’invitation à l’égalité des valeurs, une barbarie répond à une autre, tout est dit, gémissons et détournons le regard. Analogie sportive : un à un, la balle au centre.

    Pour soutenir une telle position de sagesse apparente faite d’un stoïcisme ou d’un épicurisme pour les nuls, il faut prendre des libertés avec les choses, entre interprétations et falsifications. Négliger par exemple que la notion de crime de guerre a connu une genèse malheureusement longue en droit international humanitaire et qu’elle ne s’est stabilisée que tardivement, par le truchement des conférences de Genève de 1949, ce qui renvoie à la question de la non-rétroactivité.

    En outre il convient de prendre en considération que les maquis composés essentiellement de combattants volontaires n’étaient à aucun moment reconnus comme des troupes belligérantes « légitimes » par l’occupant et le régime de Vichy, alors que le crime de guerre ne peut être le fait que d’une armée régulière. Les Nazis et leurs supplétifs pétainistes n’ont jamais varié : ils avaient affaire à des « terroristes », fourriers de la guerre civile, organisés en « bandes » suffisamment nombreuses et efficaces pour engendrer dans la troupe allemande la définition du Limousin en qualité de « Kleine Russland » (Petite Russie). De cela témoignent les négociations pour la reddition allemande de la ville de Limoges lorsque le général Gleiniger écrit le 20 août 1944 pour récuser toute proposition de contact direct avec le colonel Georges Guingouin, alors chef départemental des FFI : « Le seul gouvernement légitime est celui de Vichy. Les FFI sont des troupes irrégulières qui ont déchaîné la guerre civile. Une capitulation sans condition devant les troupes soulevées contre le gouvernement de Vichy ne saurait être envisagée. » (Georges Guingouin, Quatre ans de lutte sur le sol limousin, Hachette, 1974, p. 207). Il y avait guerre, mais c’était une guerre irrégulière au sens du grand juriste allemand nazi Carl Schmitt, une guerre de partisans dont le but n’était pas un traité de paix mais l’anéantissement de l’ennemi. Est-il vraiment étonnant qu’à ce jour encore, l’ainsi-nommée communauté internationale ait toujours échoué à se donner une définition partagée, en droit international, du terrorisme ? En ces domaines, ce ne sont pas les professeurs de droit qui tranchent, mais l’Histoire, par-delà les mémoires sectorielles.

     

    Revenir aux faits et au contexte

    maquisÀ ce stade il est temps d’en revenir aux faits de juin 1944 à Tulle, pour essayer de rendre compte d’un enchaînement d’épisodes quasi-mécanique. Moment d’analyse délicat car il ne peut éviter l’évocation de controverses rugueuses qui ont vu le jour au sein même des résistants et maquisards. Pour dire vite : selon en particulier Georges Guingouin, libérateur de Limoges et Compagnon de la Libération, la décision de prendre Tulle de vive force le 7 juin fut inopportune (adjectif commode pour éviter de trancher entre erreur et faute), car occuper une ville-préfecture est une chose, valeureuse certainement, mais tenir le terrain conquis alors qu’il est de notoriété publique qu’une division SS rôde aux alentours en est une autre, bien différente. Pour argumenter sa position, le « Premier maquisard de France » (avril 1941, à Soudaine-Lavinadière en Corrèze) oppose la stratégie mise en œuvre à Limoges, où après son refus d’exécuter l’ordre de prendre la ville d’assaut, la reddition allemande fut obtenue sans combat au moyen de l’intercession du consul de Suisse, Jean d’Alby. Ainsi, les résistants emprisonnés à Limoges, promis à l’exécution par la Gestapo dès le début de toute attaque, furent sauvés. À cet égard il faut se souvenir que si près de 30 000 prisonniers-otages furent fusillés dans la France entière, dont 11 000 en région parisienne et 3 674 à Lyon, Limoges vient immédiatement après avec 2 863 fusillés. La capitulation allemande fut sans doute obtenue à raison des talents de diplomate du consul suisse, mais plus fondamentalement en considération de l’encerclement de la ville par les forces de la Résistance, oscillant entre 15 000 et 20 000 combattants après le ralliement tardif des forces de l’ordre. Guingouin est alors commandant militaire régional FFI et a pris le grade de colonel. Ceci étant, on aurait tort d’imaginer un Guingouin pusillanime, hésitant. Pour preuve, l’issue de la capture par le détachement du sergent Canou du Sturmmbahnführer SS Helmut Kempfe à proximité de Saint-Léonard-de-Noblat. Activement recherché par le commandement de la Das Reich, son sort est scellé après les pendaisons de Tulle et les massacres d’Oradour-sur-Glane. Le « Préfet du maquis » est laconique : « Les chefs qui commandent de tels crimes ne peuvent rester impunis (…) il ne saurait y avoir de clémence pour Kempfe. Ordre est donné de le passer par les armes. » (ouvrage précité, p. 184). Il en ira de même avec un collaborateur infiltré, le vicomte de R…, confondu près d’Eymoutiers : « Il fut immédiatement passé par les armes. » (ouvrage précité, pp. 193 et 197)

    Mais à Tulle, une fois la retraite à l’ordre du jour, les résistants sont confrontés à des choix cornéliens : libérer les prisonniers allemands, c’est-à-dire en faire cadeau à l’ennemi en leur permettant de l’informer sur la direction prise par les combattants et sur les aides de « légaux » dont ils ont pu bénéficier, ou s’assurer d’eux en les évacuant, c’est-à-dire en les transformant en charge insupportable alors qu’il s’agit de reprendre la tactique maquis dans des conditions périlleuses. Edmond Réveil le dit lui-même dans un entretien télévisé : « On n’avait pas de prison. » Dès lors une seule solution de fortune s’impose, les prisonniers ayant refusé de rejoindre les troupes du maquis sont passés par les armes, ainsi qu’une collaboratrice française, dans les bois près de Meymac. À propos de la collaboration et de la Milice, il faut là aussi se replacer dans le contexte en faisant référence à un mot de Pierrot Villachou, un des plus proches lieutenants de Guingouin, prononcé dans le documentaire de France 3 « Lo Grand » en 1984, où il précise que « sans les collaborateurs, les Allemands n’auraient pas fait le quart du mal qu’ils ont fait, c’est eux qui connaissaient le pays, les chemins, les gens, avec eux on a été impitoyables. » Ici, que chacun qui n’a pas vécu en personne de telles situations, prenne bien garde de ne pas juger hâtivement du haut de sa tour d’ivoire, distribuant arbitrairement bons et mauvais points. Car ceux qui n’ont alors pas renoncé à agir dans le monde ont éprouvé que de telles périodes réservent bien des surprises alors que ce qu’on risque est bien autre chose qu’un désaveu silencieux de voisins, l’affaiblissement de relations amicales ou un retard d’avancement professionnel. Soit à se souvenir par exemple, afin de tenter d’approcher ce qu’« éprouver » peut vouloir dire lorsque le désastre advient, du mot d’Hannah Arendt se remémorant la montée du nazisme en Allemagne : « Le problème, le problème personnel, n’était donc pas tant ce que pouvaient bien faire nos ennemis, mais ce que faisaient nos amis. » Elle en tire un verdict sévère à l’égard des « intellectuels », orfèvres en rhétorique exonératoire de tout engagement personnel résolu ; opinion partagée par Guingouin dans une confidence qui, « à partir de mon expérience », formule qui lui était chère, concluait en forme de diagnostic clinique à un manque de courage. On doit cependant à la vérité de dire qu’il y eu des exceptions (Cavaillès, Char, et quelques autres). Et il faut être attentif aux mots simples utilisés par ceux qui ont osé. Il vient d’être question de « courage », et Pierre Villachou déjà évoqué, interrogé sur le caractère groupusculaire de la Résistance initiale jusqu’en 1942-43, répondait avec un ton d’évidence : « La peur. Ce n’est pas difficile, c’était la peur. »

     

    Passé passé ?

    Pour clore sur une interrogation, il faut se résoudre à un constat : après une période estivale d’émotion où plusieurs ont décelé très vite le risque d’une énième opération de disqualification de la Résistance et des maquis limousins, la baudruche s’est dégonflée et, une information chassant l’autre, les faiseurs d’opinion sont passés à autre chose, l’actualité internationale y invite. Deux conclusions sont alors possibles. Les optimistes y verront une sorte de victoire, la rapidité et la fermeté des réactions tendant à replacer l’affaire dans une analyse contextuelle rationnelle ayant coupé l’herbe sous le pied de ceux qui ont pu un temps entrevoir une opportunité d’avilir les combats de la Résistance. Les pessimistes suggéreront que, le temps passant et le décervelage médiatique ayant partie liée avec l’affaiblissement de l’enseignement public, notamment de l’histoire, il ne pouvait guère en aller autrement. Toutes ces histoires, aujourd’hui, sinon tout le monde au moins les plus nombreux s’en moquent souverainement et les regardent comme largement marquées d’insignifiance. Tant il est vrai que beaucoup semblent convaincus que le passé étant par définition passé, sa connaissance et son évaluation ne sont pas porteuses de grand-chose (le fameux argument asséné sur un ton d’évidence : « Le monde d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’hier ! », allégation pétrifiante de bêtise). Telle est la position commune de ceux qui le plus souvent implicitement considèrent que l’histoire de l’Humanité a commencé à la date à laquelle ils prétendent avoir eux-mêmes atteint l’âge de raison.

    Façon de suggérer que nous vivrions bien la fin de l’après-guerre, soit simultanément peut-être le début d’un avant-guerre ?

     

    Gérard Monédiaire

    Gérard Monédiaire, professeur émérite à l’Université de Limoges (droit), est l'auteur d'un des premiers ouvrages consacrés à Guingouin, en 1983 : Georges Guingouin, premier maquisard de France, éd. Souny, Limoges.
  • Perquisition

    henri nanotUn matin glacial de janvier 1943, un ronronnement insolite de voiture à essence anima l'unique route aboutissant à mon village, un hameau d'une douzaine de fermes groupées à la cime d'une colline aux confins de la Haute-Vienne et de la Corrèze, désenclavé par son unique chemin vicinal montant et malaisé. En ce temps-là, deux mois après l'occupation de la zone sud par les nazis, les honnêtes gens voyageaient en gazogène, les docteurs même avaient équipé leurs voitures pour rouler au charbon de bois. Seules, la Gestapo, la milice et la flicaille du sinistre Pétain brûlaient l'essence.

    Comme je chargeais un tombereau de fumier dans la cour, le véhicule indésirable stoppa à quelques pas ; pressentant une horrible visite, un frisson me parcourut le dos. A la vue d'un bipède aussi large que haut arrivant difficilement à s'extraire de la traction avant, une envie irrésistible de rire me saisit, envie instinctive, réflexe et non raisonnée à l'origine. Pot ! J'avais craint la Gestapo dont quatre bandits venaient d'enlever une semaine auparavant un jeune voisin assassiné en déportation et seule la flicaille de Pétain me visitait. L'inspecteur obèse, une boule suiffeuse narguant la famine générale, d'une voix gargouilleuse parvenant péniblement à sortir d'une accumulation graisseuse rappelant un cochon bien gras, me demanda la ferme paternelle. Je répondis par un ricanement, ayant décidé de contrefaire l'idiot ; cheveux rabattus jusqu'aux yeux, microcéphale à souhait, j'attendais ; quatre flics de Pétain, chaudement habillés et armés de 7,65, venaient perquisitionner dans la ferme de mon père qui, malgré une jambe de bois datant de l'autre guerre, n'avait jamais adhéré à la Légion des Combattants du sinistre nonagénaire dictateur. Pour se faire une idée de la méchanceté humaine, de la bestialité et du manque absolu d'éducation des sbires de l'ordre nouveau hitlérien, il faut avoir assisté à une perquisition policière sous le règne du fasciste Pétain.

    Durant plus de trois heures d'investigations approfondies, je les suivis et ne cessait mon ricanement diabolique que le court instant nécessaire pour faire comprendre à mon père la présence dissimulée au fond d'un hangar, derrière deux rangées de fagots, d'un important stock de dynamite gommée. Ma mère connaissait le dépôt, mais lui l'ignorait, non qu'il l'aurait désapprouvé et interdit, au contraire, mais, ivrogne invétéré, il ne se serait certainement pas empêché de s'en vanter après boire.

    A jeun, homme d'une intelligence remarquable, il réalisa instantanément tout le tragique de la situation : arrestation, chambre de tortures, poteau d'exécution ou, pour le minimum, déportation dans un camp d'extermination. Je le revois encore, mâchouillant une énorme chique dont le jus ordinaire lui dégoulinait sur la barbe et me répondant, après une bien courte réflexion : Gardo toun calmé, lo pouodin yé,t'in gorontiché un !...

    D'un clin d'oeil, il me désigna le bâton sur lequel il s'appuyait en traînant sa jambe de bois : c'était une barre d'acier servant habituellement pour forer des trous dans les terrains pierreux avant d'enfoncer les tuteurs soutenant les palissades. Effectivement, mon père suivait comme son ombre en boitant le commissaire de police limougeaud Brunet dirigeant la perquisition. Ils visitèrent caves, greniers, vidèrent tous les meubles, sondèrent les foins à plus de dix endroits avec des fourches, remuèrent des tas de paille, et arrivèrent au hangar contenant les explosifs en dernier lieu.

    Je suivais de près le poussif inspecteur obèse en ricanant comme un dément.

    - Cet amoncellement de fagots ne me dit rien de bon, déclara le commissaire Brunet. Déplace-moi ça, commanda le voyou en s'adressant à moi.

    - Tu me payes combien ? répondis-je entre deux ricanements, avec une telle expression de haine qu'il en pâlit affreusement.

    Je vis les deux mains de mon père se crisper sur la barre d'acier ; heureusement j'aperçus à ma portée un petit têtu destiné à assommer les cochons gras avant de les saigner.

    Pour l'inspecteur obèse, qu'il eût été impossible d'exécuter avec un instrument contondant à moins de lui imprimer une vitesse vertigineuse, car la nuque disparaissait derrière d'épais bourrelets graisseux, je disposais d'un petit 6,35 avec deux balles. J'avais depuis longtemps déjà repéré l'emplacement approximatif du noeud vital de Flourens sous cet amas suiffeux, et tenais déjà le pistolet avec ma main droite dans la poche de veste. Pour mettre hors d'état de nuire les deux autres sbires de Pétain, je comptais sur ma force herculéenne et l'effet de surprise. Tout en ricanant, je mastiquais furieusement une plaquette de chewing-gum provenant d'un parachutage récent ; nous étions bien peu en France à mastiquer du chewing-gum à la date du 27 janvier 1943. Comme l'un des flics commençait à défaire les fagots, il me vint une idée atroce : et si ma balle ne part pas ? A vingt ans, cela fait quelque chose d'abattre quatre flics, atroce nécessité de la guerre, mais cela fait encore davantage d'envisager de finir sa vie dans un four crématoire. Quand ma mère aperçut la flicaille dans le hangar dangereux, elle se mit à hurler et jeta sur la boue noirâtre de la cour un sac de farine outrageusement blanche ; elle ne la regrettait pas, car les flics l'avaient marqué pour confiscation et, comme cela, au moins, les cochons en profiteraient en fouillant la boue avec leurs groins.

    Ce geste sacrilège éloigna la flicaille scandalisée de la zone dangereuse ; cela leur sauva certainement la vie car j'étais animé d'une détermination implacable et mes deux balles utilisées plus tard partirent fort bien. La farine blanche formait dans la cour une grande tache blanche, où déjà les poules picoraient. Les flics sidérés, regardaient, n'en croyant pas leurs yeux. Ma mère jeta sur la farine les décorations et la Légion d'Honneur de mon père et poursuivit les sbires de Pétain armée d'un balai en les couvrant d'injures jusqu'à leur voiture. Un mois après, deux gendarmes vinrent la chercher pour l'emmener dans un camp de concentration du midi où elle resta deux mois ; ce fut le plus long voyage de sa vie. Tant que je vivrai, je serai poursuivi par un tenace remords en sens inverse : ne pas avoir fait justice à ces quatre voyous. Sur leur rapport, ils me portèrent déséquilibré, irresponsable, dégénéré, alcoolique et chiqueur de tabac enragé ; ils ne pensèrent pas au chewinggum.

    Cet excellent rapport retarda mon arrestation de plusieurs mois.

     

    Henri Nanot

    Ce texte écrit après la guerre par Henri Nanot a été publié en 1957 dans la revue d'André Breton Le surréalisme même. René Rougerie, le biographe de Nanot commente : "Derrière le combattant il y a l'écrivain qui brosse un tableau de violence et de grotesque : une légion d'honneur jetée dans la boue sur un blanc de farine offerte en une période de pénurie aux cochons ! Il y a aussi ce silence, puis ces cris de paysans jouant avec dignité leur vie face à des policiers odieux et ridicules. Tout cela à un côté enraciné dans la terre, mais aussi quelque peu surréel. On comprend que Breton ait été séduit par ce texte qui est autre chose que de la littérature et qui est plus qu'un témoignage"

     

    Fils de paysans, Henri Nanot est né en 1921 à La Porcherie en Haute-Vienne. Très vite politisé, il s'enthousiasme pour les Soviets, adhère au parti socialiste et s'engage dans l'armée en devançant l'appel. Démobilisé en 1940 il ne retiendra de positif de sa période militaire que sa rencontre à Poitiers avec un infirmier avec lequel il partage son amour de Baudelaire et qui n'est autre que… André Breton, qui après guerre le mettra en contact avec Jehan Mayoux (voir IPNS n°10).
    De retour en Limousin il s'engage dans les maquis de Guingouin, période qu'il racontera dans un livre intitulé Scènes de la vie du maquis ou dans quelques autres textes comme cette Perquisition que nous republions aujourd'hui. Puis il reprendra son activité d'agriculteur, à Meilhards en Corrèze, se marie, donne naissance à un fils tout en restant fortement engagé contre les choses qui le révoltent. Ainsi de la guerre d'Algérie contre laquelle il affiche sa radicale opposition. Du coup, il apparaît comme le coupable idéal des attentats de 1957 qui visent à Masseret, commune voisine, le sénateur Marcel Champeix alors secrétaire d'état aux affaires algériennes. Condamné à cinq ans de prison malgré ses continuelles dénégations, brutalisé lors des interrogatoires, son innocence niée, il sombre dans la folie et meurt en 1962, le jour même de sa libération définitive.
    Sur cet itinéraire rebelle et vaincu, on peut lire le livre de René Rougerie Henri Nanot, un amour fou de liberté (éditions Souny, 1988) dans lequel on trouve quelques extraits des Scènes de la vie du maquis.

  • Que "Maudite soit la guerre" !

    maudite soit la guerreComme chaque 11 novembre depuis 1990 (à la veille de la première guerre du Golfe), à l’initiative du Comité laïque des Amis du Monument aux morts de Gentioux, il fut organisé un rassemblement devant ce fameux monument (plus ou moins unique en France) dont le petit écolier, le poing dressé, nous rappelle sans aucune ambiguïté que « Maudite soit la guerre ». Ce fut, encore une fois, l’occasion pour quelques centaines de pacifistes de tous horizons, Libre Pensée, Mouvement de la Paix, Fédération Anarchiste... de se retrouver et d’affirmer par différents discours leur dégoût de ces boucheries orchestrées par un ordre capitaliste dont l’avidité financière est sans limite.

     

    tardiLe rassemblement attire de plus en plus de personnes venant des différentes régions de France : il est devenu, au fil des ans, une sorte de symbole pour tous ceux qui ne se résignent pas à accepter une certaine « fatalité » guerrière. Il est suivi pour certains d’un dépôt de gerbe, à Royère-de-Vassivière, sur la tombe de Félix Baudy, « Fusillé pour l’exemple » en 1915 et d’un banquet. Pour d’autres dont les libertaires, c’est l’occasion d’organiser un « repas des partageux » au cours duquel, des liens anciens se renouent, de nouveaux se tissent, des projets s’élaborent...

     

    Francis Laveix

    A lire :
    Creuse 1917-1922, du Soviet de la Courtine au monument aux morts de Gentioux. (Fédération de la Creuse de la Libre Pensée – 1997).
    Histoire de Félix Baudy, maçon creusois syndicaliste – De Royère au peloton d’exécusion —.1880-1915. (Fédération de la Creuse de la Libre Pensée – 1999).
    Autour de monuments aux morts pacifistes en France (Fédération Nationale Laïque des Associations des Amis des Monuments Pacifistes, Républicains et Anticléricaux – 1999).

     

    La "fabrique" des fusillés

    Dans une conférence donnée à Guéret consacrée aux conséquences de la première guerre mondiale en Creuse, Jean-Luc Léger, professeur d'histoire à Guéret, est revenu sur le cas des deux soldats creusois fusillés pour l'exemple. Nous reproduisons ici cette partie de son intervention.

    soldatEn 1915, deux soldats creusois sont fusillés à Flirey pour refus d'obéissance face à l'ennemi. Il s'agit de Baudy et Prébost de Royère-de-Vassivière et Saint-Martin-Château. Que s'est-il passé à Flirey le 20 avril 1915 ? Si l'on se rend sur la tombe de F. Baudy à Royère, on peut lire sur une plaque : "les maçons et aides de Lyon et banlieue à leur ami Félix Baudy fusillé innocent le 30 avril 1915 à Flirey. Maudite soit la guerre. Maudits soient ses bourreaux. Félix Baudy n'est pas un lâche mais un martyr." Félix Baudy est né le 18 septembre 1881 à Royère, il est maçon à Lyon comme beaucoup de jeunes hommes du plateau quand la guerre éclate. Il est syndiqué à la CGT. Incorporé au 63ème R.I. en août 1914, il participe à plusieurs grandes batailles avant d'être affecté en Lorraine où l'Etat major veut réduire le saillant de Saint Mihiel. La 5ème Compagnie attaque les 4 et 5 avril subissant de lourdes pertes. Malgré la sanction contre les généraux ayant mal préparé l'offensive, le 19 avril, la 5ème Compagnie doit à nouveau passer à l'attaque au nord de Flirey. Les troupes protestent, des hommes refusent de partir à l'assaut clamant que ce n'est pas à leur tour d'attaquer encore et que l'artillerie française a mal réglé son tir. La hiérarchie militaire décide de punir ce refus d'obéissance.
    Chaque section de la 5ème Compagnie doit désigner deux soldats pour être jugés. Une section tire au sort F. Baudy, son lieutenant supplie qu'on l'épargne. Une autre section désigne Morange et Prébost, une autre Coulon et Fontareaud. La dernière refuse toute désignation.
    Un conseil de guerre spécial est mis en place (les conseils de guerre ont été créés par décret du 6 mars 1914. Trois juges seulement siègent. La procédure est accélérée. L'exécution de la peine doit intervenir au plus, 24 heures après la sentence. Aucun recours n'est possible. Seule peut intervenir la grâce présidentielle). Si Coulon est acquitté, les quatre autres soldats sont fusillés. L'émoi soulevé est si profond que quatre autres soldats déclarés coupables dans une autre compagnie obtiennent un sursis. F. Baudy et H. Prébost font partie des 600 fusillés pour l'exemple de la Grande Guerre. Le 21 avril 1921, une loi d'amnistie est votée. En 1922, le député Vallière de la Haute-Vienne obtient l'ouverture d'une enquête pour réunion du procès, en vain. En 1927, la justice confirme le jugement de 1915.
    En revanche, en 1934, le jugement est annulé grâce à la loi du 9 mars 1932 qui institue une Cour Spéciale de Justice Militaire qui peut réviser les jugements rendus par juridiction militaire pendant la guerre. Au-delà du cas Baudy et Prébost, le 63ème R.I. a peut-être souffert de sa réputation. Alain, dans ses souvenirs de guerre, faisait état d'une rumeur qui parlait du 63ème R.I. de Limoges comme un régiment "pourri de socialistes".
    Comme tous les fusillés de France leur sort a fait l'objet d'une intense activité mémorielle mais avec des temps d'oublis et d'autres périodes au contraire de retour dans la mémoire collective. Il y a eu en particulier deux moments forts durant lesquels les fusillés de la Grande Guerre, du moins certains, ont occupé une grande place dans les débats à l'échelle nationale ou locale : l'entre-deux guerres, période de réhabilitation progressive des fusillés, et les années 1990, en particulier après le discours du Premier Ministre en novembre 1998 lorsqu'il demande que les fusillés "réintègrent la mémoire collective nationale". Naît alors une mémoire officielle accompagnée d'un regain d'intérêt pour les fusillés, les mutins... comme le montre l'activité de la Libre pensée en Creuse autour du sort de Baudy et Prébost.
    Selon l'historien N. Offenstadt, "les fusillés acquièrent presque le statut de cause autonome (...) Leur mémoire semble se défendre pour elle-même sans se rattacher immédiatement à des enjeux majeurs du moment". En effet, "jusque là elle avait beaucoup servi la lutte pour la paix, les attaques contre la justice aux armées, contre l'ensemble des institutions militaires voire les sociétés bourgeoises et le système capitaliste". A. Brossat (qui analyse d'une certaine façon les confins de la mémoire, de l'histoire et de la repentance qui s'est emparée du pays depuis une dizaine d'années) conclut : "la politique mémorielle conserve une aura et une trompeuse apparence de neutralité, de désintéressement, de moralité qui en assure (provisoirement) l'efficacité. La mémoire institutionnalisée des crimes occupe, dans ces nouveaux dispositifs, une place de choix".

    Jean-Luc Léger
  • Qui connaît bien l’armée et son protecteur, le CMI (Complexe Militaro-Industriel) ?

    un monde au pasSi elle a pris le surnom de “la grande muette“, ce n’est pas par hasard. Nombre de choses importantes la concernant filtrent très difficilement vers le grand public. Et pourtant, institution anti-démocratique par définition, l’armée n’en finit pas d’être célébrée sans retenue par nos médias et hommes (et femmes) politiques, piliers de notre démocratie exemplaire ! Le camp creusois de La Courtine avec ses invitations à des troupes étrangères (pour des formations au “maintien de l’ordre“ entre autres), ses manœuvres qui n’impressionnent plus que quelques vieux villageois, ses hauts gradés nouveaux nommés... fait la une et les belles pages de La Montagne voire de l’Echo du Centre. 

    Plus loin, hors de France, la plus grande discrétion est de mise quant à la “participation“ de l’armée française aux derniers combats à N’Djamena, tout cela avant de participer à la “force de paix“ dans l’est du Tchad. Et puis, il y a aussi Afghanistan, Djibouti, bientôt les Emirats arabes...

    Le petit livre qui vient de sortir fait le point sur tous les nouveaux visages de la militarisation, instruments essentiels du système libéral et de la domination économique. La France en plaçant l’armée au cœur de son identité et de son développement économique a gardé une certaine place comme puissance dans l’échiquier mondial, mais à quel prix, pourquoi et pour qui ? Aujourd’hui, il est clair que la guerre et sa préparation sont bien au centre du “nouvel ordre néolibéral“. Espérons que le cri d’alarme d’Alain Joxe ne restera pas lettre morte :

    “Il est urgent de faire le bilan théorique de la métamorphose [de la société civile et militaire] pour que les opinions puissent redresser la barre avant les grands génocides qui se préparent dans l’euphorie marchande et boursière de notre globalité contemporaine.“

    Publication à lire au plus vite pour essayer de mieux comprendre notre futur, mais surtout pour pouvoir l’infléchir en toute conscience.

     

    Un monde au pas (les nouveaux visages de la militarisation) du COT (Editions APEL – 2007) 10 euros. 

    COT : collectif créé en 1977 par des objecteurs et des insoumis.
    CDRPC (Centre de Documentation et de Recherche sur la Paix et les Conflits) : créé en 1984. C’est un centre d’observation et d’expertise indépendant. (www.obsarm.org/). 

     

    Francis  Laveix
  • Tracer un chemin de paix

    gentioux paixSoixante ans après le feu du cataclysme nucléaire qui a anéanti les villes d'Hiroshima et de Nagazaki, des hommes et des femmes refusent d'oublier. Le 6 août 2005 ils se sont mis en marche pour tracer un "chemin de paix". Guidés par le Mouvement de la Paix, le Comité laïque des amis du monument aux morts de Gentioux, la Ligue des Droits de l'homme et du citoyen et l'association des Maçons de la Creuse, quelques quatre vingt marcheurs sont partis de Royère de Vassivière pour rallier le "maudite soit la guerre" du monument de Gentioux. IPNS reproduit le discours prononcé par Stratos Kalaitzis le président du Comité laïque de Gentioux. Après son discours il n'a pas caché sa colère en apprenant que des citoyens à travers le monde et notamment au Japon oublient le sens de la mémoire de cette date. Elle marque l'entrée de l'arme nucléaire dans la panoplie de la violence guerrière des hommes. Une arrivée qu'Albert Camus avait alors dénoncer dans l'éditorial de Combat "la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques". Soixante ans après, force est de reconnaître qu'il n'a pas été entendu. Dans la cour des grandes puissances de ce monde, l'arme nucléaire tient lieu de justification au terrorisme d'Etat. Il reste à souhaiter qu'au 6 août 2006 on se retrouve encore plus nombreux pour baliser ce chemin de paix.

    6 Août 2005

    Chers amis, chers camarades,

    De la part du comité d'organisation je vous remercie de participer à la première marche pour la Paix et la Mémoire, qui devrait à partir de maintenant avoir lieu tous les ans.

    Cette manifestation n'a pas été décidée par hasard. Nous avons remarqué que chaque année le 6 Août date anniversaire de l'explosion de la bombe atomique à Hiroshima des pacifistes venaient se recueillir sur cette place pour rappeler un crime contre l'humanité qui n'a jamais été jugé.

    Souvenez-vous… il y a aujourd'hui 60 ans. Le 6 Août 1945 à 8 heures 15 du matin la première bombe nucléaire explosait sur une ville à peine réveillée de 500.000 habitants. Elle tua aveuglement 80.000 civils sur le coup et plus de 140.000 mourront par la suite sans compter les victimes de l'irradiation qui portent encore des blessures invisibles.

    Toutes ces victimes et encore autant trois jours après suite à l'explosion de la deuxième bombe à Nagasaki, ont été massacrées uniquement pour les besoins d'un terrorisme d'Etat au service de l'impérialisme étatsunien.

    Il fallait être idiot à ce moment là pour croire que ce massacre était nécessaire pour écourter la guerre. L'Allemagne avait déjà capitulé trois mois auparavant le 8 Mai 1945 et le Japon avec les deux tiers de ses villes détruites par les bombardements et des milliers de victimes grillées sous les bombes incendiaires, cherchait une voie diplomatique de capitulation depuis Mars 1945.

    Pour couronner cette ignominie le Président des Etats Unis s'est félicité lors d'une émission radio d'avoir tué un demi million de civils et remercia Dieu de l'avoir doté d'une telle arme.

    Chers camarades, depuis la deuxième guerre mondiale la guerre entre dans une autre dimension. Les soldats ne frappent plus sur leurs boucliers pour terroriser leurs adversaires. Les armées adverses bombardent les populations civiles pour terroriser et massacrer aveuglement plus de civils innocents que d'hommes en armes. Les guerres ne se livrent plus sur le champ de bataille, mais sur un écran d'ordinateur au fond d'un bunker ou encore sur un plateau de télévision à coups de fausses informations et de lavages de cerveaux par des experts en psychologie de masses. Seules les victimes ne changent pas. Ce sont toujours les classes laborieuses qui la plupart du temps n'ont rien demandé à part la paix et une place au soleil comme nous aujourd'hui.

    Chers camarades ne nous laissons pas entraîner par le faux patriotisme et le nationalisme. Aucune guerre actuellement ne correspond à une guerre de défense nationale. Toutes les guerres et depuis un bon moment sont livrées pour les intérêts uniquement des multinationales. La jeunesse des

    Etats Unis en Irak meurt aujourd'hui au sein d'une armée d'occupation pour défendre les intérêts des multinationales du pétrole. Il s'agit d'une guerre qui coûte 150 milliards de dollars par an. Avec cet argent on aurait pu :

    • nourrir la moitié des gens qui ont faim dans le monde, soutenir un programme complet de traitement du SIDA avec un programme de prévention,
    • fournir de l'eau potable à tous les pays en développement et vacciner tous les enfants du monde qui en ont besoin.

    Il est déconcertant de voir que certains pays occidentaux gaspillent les ressources naturelles de la planète pour livrer des guerres au profit d'une oligarchie qui entraîne la terre à sa destruction.

    Faut-il rappeler que lors du sommet de la terre en 1992 il a été admis que les deux tiers de la destruction de la couche d'ozone est due aux émanations toxiques des armées. Malgré cette constatation aucun progrès n'a été remarqué mais on continue de nous culpabiliser pour le fonctionnement de notre frigidaire ou la climatisation de notre véhicule.

    Chers camarades, nous sommes là aujourd'hui pour condamner les guerres quelle que soit leur origine, qui tuent des gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent mais qui refusent de se battre.

    Nous sommes là pour faire la liaison entre les victimes des guerres en Asie et en Europe aujourd'hui, hier et demain.

    Restons mobilisés pour la Paix. Plus notre mouvement s'amplifiera plus l'éventualité d'une guerre s'éloignera.

    Refusons la guerre avant qu'il soit trop tard. Battons-nous pour la Paix avant que la guerre gagne nos capitales, comme à Londres et à Madrid.

    Enlevons le pouvoir à ceux qui pousse la société à l'exploitation, au meurtre, à la famine et au sous développement.

    Distribuons les ressources planétaires équitablement pour un monde rêvé de Paix et d'entente entre les peuples.

    MAUDITE SOIT LA GUERRE

    Une minute de silence en l'honneur des victimes de la guerre, de toutes les guerres.

     

    Stratos Kalaitzis
  • Un passé très présent : encore un film sur Guingouin ?

    Le réalisateur Martial Roche, journaliste reporter, travaille depuis plusieurs mois sur un film documentaire dans lequel il s’interroge sur la persistance de la mémoire des actions de Résistance au régime de Vichy et à l’occupation allemande dans notre région. Il nous présente ici son projet et les principales idées qui le sous-tendent.

     

    guingouin tag 2

     

    Au commencement de ce projet, il y a un tag apparu au printemps dernier sur le campus des Vanteaux de l’université de Limoges. Alors que la campagne électorale pour les présidentielles battait son plein, quelqu’un écrivit un slogan pour un “candidat“ dont les bulletins ne seraient pas présents dans les bureaux de vote : “Guingouin 2017“. Ce tag semblait faire écho à celui de la gare d’Eymoutiers de mars 2009 proclamant : “C’est pas Julien, c’est l’esprit de Guingouin qui arrête les trains.“

     

    Dis moi ta mémoire, je te dirai qui tu es

    La mémoire, ça ne va pas de soi. Pour passer de faits de Résistance en 1940-1944 à des tags à Eymoutiers en 2009 ou à Limoges en 2017, ou encore à la mention des Juifs pourchassés dans un communiqué sur les réfugiés, il y a plus de soixante-dix années de construction de mémoires collectives qui entrent en jeu, consciemment ou non. Chaque structure sociale – nation, communauté, commune, famille, association, entreprise ou groupe politique – dans la ou les unités de temps et de lieu considérées, puise dans son passé ce qu’elle pense correspondre à ses besoins du moment. La mémoire n’est jamais un acquis inerte, gravé dans le marbre, mais plutôt un nerf sensible.

    La mémoire, c’est une part importante du récit de soi par lequel on se présente au monde. Pour reprendre les mots du professeur Corcos, psychiatre, elle est “le terreau des créations futures“. Elle peut aussi devenir un “carcan“. Frein ou moteur, le passé influe toujours sur le présent mais les enjeux du présent aussi influencent la mémoire du passé. La mémoire d’un groupe humain est à l’image de la société que ce groupe constitue. Elle est très rarement monolithique et invariable. Pour un individu comme pour un groupe social, regarder son passé, c’est souvent se regarder soi. Ce regard est souvent conflictuel. La mémoire n’est pour cela pas monobloc. Difficile de se reconnaître héritier de certaines parts de notre passé. Pour parler de la Résistance, elle ne constitue pas un roman manichéen. Elle comporte ses personnages en nuances de gris, ses transfuges et ses opportunistes, comme elle comporte aussi ses authentiques héros. Les choix ou les non-choix devant lesquels se sont trouvés hommes et femmes en capacité d’agir à ce moment-là ont dû être cornéliens. Renoncer au pacifisme, par exemple. Mettre, par son action, des proches en danger. La justice de la cause ne garantit pas la gloire.

     

    guingouin tag 1

     

    “Ça valait mieux comme ça“

    Une anecdote que m’a racontée Christian Pataud, maquisard à Eybouleuf, près de Saint-Léonard, peut illustrer cette idée. En 1943-1944, une masse de jeunes hommes sans formation militaire se sont retrouvés avec dans les mains les fameuses mitraillettes Sten. Armes rustiques, simples d’usage mais instables. Des accidents eurent lieu. C’est ainsi par exemple qu’a trouvé la mort un des enfants du commandant Pinte de l’Armée Secrète lors d’un parachutage d’armes à Aixe-sur-Vienne. “On a dit aux familles que les gars étaient morts au combat, et ça valait mieux comme ça“ m’a dit Christian Pataud. Il est bien normal d’avoir quelques égards pour les proches des disparus. Il faut toutefois que ces égards soient conscients pour ne pas nous donner une fausse idée du réel. Il y a autant d’écueils à vouloir voir la Résistance trop belle qu’à vouloir la voir trop prosaïque.

     

    Il y a autant d’écueils à vouloir voir la Résistance trop belle qu’à vouloir la voir trop prosaïque

     

    La mémoire est aussi le reflet de réalités géographiques. Hormis De Gaulle, Jean Moulin et peut-être Pierre Brossolette, peu de figures de la Résistance émergent dans la mémoire collective hors de leur région d’action. Tous les personnages de la Résistance sont portés par des mémoires de groupe. À Limoges, plusieurs artères principales de la ville portent des noms de résistants : Georges Dumas, François Perrin, Armand Dutreix... Pourtant, peu de limougeauds savent qui ils étaient. Guingouin a plus retenu l’attention et a été plus célébré dans les communes du sud-est de la Haute-Vienne. Ces particularités locales dénotent aussi des disparités de traitement selon les familles politiques. Le PC a toujours honoré ses morts de la Résistance – les 75 000 fusillés (en exagérant leur nombre au passage). Les vivants, en revanche, ont eu droit à un traitement plus ambigu. Les socialistes (SFIO), emmenés en Haute-Vienne par un Jean Le Bail qui n’y a pas participé, auront une attitude mémorielle plus réservée sur la Résistance. Tous, dans nos choix politiques, dans nos choix professionnels, sommes orientés par notre origine sociale et familiale, même quand on se construit en opposition.   

      

    Une figure paradoxale

    Le rôle de l’historien, par sa démarche et sa méthode, est d’aider ses contemporains à comprendre ce qu’ils exhument. Il se doit d’apporter, par la méthode scientifique, rationnelle, les outils nous aidant à maîtriser la part d’irrationnel dont il est difficile de se départir dans cet aspect de notre regard sur le monde. Une erreur à ne pas commettre, serait de croire que l’histoire détient la vérité. En réalité, l’historien, par son travail, définit la vérité la plus probable. 

    Guingouin est une figure paradoxale. C’est une figure locale. La promotion de son image qui aurait pu être portée par son parti, eu égard à l’exemplarité de son action, a été stoppée par son exclusion de 1952. Et bien que Compagnon de la Libération et “l’une des plus belles figures de la Résistance“, il n’est pas une figure pour les gaullistes, puisque communiste. Son image fut donc portée par des courants politiquement minoritaires ou marginaux. Et de fait, il n’est pas une figure connue du public en dehors des frontières limousines. Et pourtant...

    Pourtant, il n’est pas inconnu dans les milieux se réclamant du communisme anti-autoritaire, dans les milieux libertaires et autonomes. Et sur les flancs de la Montagne limousine, donc, où le parallèle entre Petite Russie hier et résistances au capitalisme aujourd’hui, maquis hier et ZAD aujourd’hui, est tentant.

     

    Que faire d’une figure idéale ? C’est peut-être le questionnement fondamental de ce projet

     

    Pourtant aussi, il est une figure qui a rencontré, inspiré les artistes. Et là, c’est un peu la question de l’œuf ou la poule. Est-ce que le personnage a inspiré les artistes ou sont-ce les artistes qui ont mythifié un personnage ? Les aléas de la guerre et de l’occupation ont amené à proximité des maquis de Guingouin deux hommes qui allaient devenir des artistes importants : Dante Gatti, venu prendre le maquis à Tarnac, et Izrael Bidermanas, réfugié à Ambazac. L’un deviendra le journaliste et dramaturge Armand Gatti, l’autre, sous le nom de Izis, un des photographes les plus renommés de la deuxième moitié du XXe siècle. Le second tire le portrait des libérateurs de Limoges en 1944. Le premier écrit un poème qui ressemble à une chanson de geste à la mort de Guingouin. Le titre de la série de portraits d’Izis, “Ceux de Grammont“, fait référence à un maquis qui n’était pas sous l’autorité de Guingouin. Izis, d’Ambazac, avait sans doute entendu parler de ce maquis de Saint-Sylvestre dont plusieurs hommes tombent début août 1944 dans un accrochage. Mais de ceux de Grammont, qui garde aujourd’hui la mémoire ? Ou celle des lycéens du 17e barreau, des réseaux Noyautage de l’Administration Publique, des réseaux des cheminots ? Sans que ce soit complètement de son fait, Guingouin aura mis dans son ombre bien d’autres acteurs de la Résistance. Leur expérience mérite pourtant autant d’intérêt.

     

    “J’avais pensé à Zapata“

    Gatti, dans sa maison de l’arbre de Montreuil, avait mis le portrait de Guingouin dans son panthéon, aux côtés de Mao et Makhno. Plus tard, d’autres artistes se sont saisis du personnage. Rebeyrolle à Eymoutiers, bien sûr. Mais aussi d’autres, ces dernières années. C’est le cas notamment d’un romancier, Jean-Pierre Le Dantec ou de l’illustrateur jeunesse Yann Fastier, qui recherchait un personnage de bandit d’honneur : “Dans un premier temps, j’avais pensé à Zapata“ Il faut dire que l’histoire de Guingouin aura contribué à le faire entrer dans la peau d’un personnage romanesque. Il y a son parcours de résistant de la première heure et ses coups d’éclats. Mais, surtout, les avanies qu’il vit après guerre ont un double effet. D’abord de souligner l’injustice du sort qui lui a été fait, et d’autre part, se retrouvant en marge, il a pu rester fixé dans l’image du résistant. Lui n’est devenu ni un professionnel de la politique, ni un apparatchik cautionnant les dérives du régime soviétique, ni un tortionnaire des guerres coloniales. En somme, il est la figure idéale de la Résistance.

    Que faire d’une figure idéale ? C’est peut-être le questionnement fondamental de ce projet. Si l’histoire doit nous permettre de tirer un enseignement, d’enrichir notre approche du monde, alors il faut la soumettre à un questionnement jamais arrêté. Le devoir de mémoire n’existe pas. Notre devoir, vis-à-vis de nos prédécesseurs, de nos successeurs et de nous-mêmes, est d’avoir sur notre héritage le regard le plus lucide. La même lucidité que nous devons avoir sur notre présent.

     

    Martial Roche

    https://www.youtube.com/watch?v=M22SJ5Y659Y 
  • Une trilogie corrézienne : Planète paysanne

    Sous ce titre et sous un beau coffret, l’association La Gaillarde, sise à Meilhards en Corrèze, propose trois films consacrés au monde paysan corrézien : L’engrangeur, De la tête à la queue et Le sentier des âmes. Olivier Davigo les a regardés pour nous. Mais que cela ne vous empêche pas d’y aller voir vous-mêmes !

     

    planete paysanne 03Régis est un engrangeur. Ne cherchez ni le mot ni le métier sur Wikipédia, il n’existe pas ou pas encore. Régis a peut-être 80 ans, ou plus. Il a été paysan. Sélectionneur de vaches aussi. Il est de Meilhards, en Corrèze.

     

    La caverne d’Ali-bric-à-brac

    Les vaches, il les a toujours aimées. Des vaches grand format, mais aussi format de poche comme celle en fer qui lui sauva la vie lors de la Guerre d’Algérie parce que la balle tirée s’est fracassée sur le jouet au lieu de lui perforer le poumon ou le cœur ! Petite vache qu’il traînait partout avec lui depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, comme un gri-gri.

    Régis est un collectionneur compulsif, maladif, il le dit lui-même, de tout ce qu’il peut trouver autour de lui dans le monde paysan, surtout des outils mais aussi des jouets. Au fil de la caméra, on s’attarde doucement sur cette caverne d’Ali-bric-à-brac. Cette soif de tout garder, de tout stocker, a envahi la grange, la maison, de la cave au grenier. Des boîtes, des étagères débordantes... Plusieurs centaines de serpes, mais pas une pareille. Et Régis cherche encore l’originale, celle que le forgeron aura frappée spécifiquement pour couper l’herbe verte. Car le forgeron, ce maître artisan qui joue avec le feu, indépendant, souvent anarchiste ou anticlérical, qui vous donne le soir les 22 clous que vous lui aviez demandés le matin, quand aujourd’hui, habitant de Meilhards, vous iriez à Chamberet ou à Tulle acheter 5 kg de pointes, ce forgeron donc, est un monsieur important, celui qui rythme, avec son marteau, la vie paysanne.

     

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    Le virus se transmet

    Dans son univers particulier, on croise régulièrement trois autres personnages. Son fils, Thierry, qui est devenu marchand d’objets, avec qui il entretient depuis des années une forte complicité. Le père « braconnier » d’objets, le fils chasseur de gros gibier. Mais Thierry se définit d’abord comme un marchand, alors que son père est un collectionneur. Le marchand fait circuler les objets, les répare, leur donne une deuxième vie, alors que le collectionneur entretient, mais surtout conserve. Merveilleuse séquence que celle où père et fils, dans une école ou une salle avec du public, exhument quantité d’objets étranges, un tout petit fusil pour tuer la taupe dans le tunnel, une pince à anguille, un trancheur de croûte de pain vieux, ou encore une pince à tuer les poules...

    Le deuxième personnage, c’est le petit-fils, Geoffrey, jeune paysan passionné d’engins agricoles mais surtout de modèles réduits. Le virus se transmet. Geoffrey ne jette rien : tout se conserve et peut servir un jour. Car un paysan, ce n’est pas très riche, ça doit savoir tout faire, se débrouiller avec n’importe quoi. Alors, on ne jette rien. 

    Le troisième personnage, c’est le filleul, Stephen, qui se revendique d’abord comme agriculteur, avec son petit troupeau de vaches limousines et d’Aubrac et ses moutons. Un homme heureux qui considère que son vrai métier c’est de nourrir les gens et pas n’importe comment. Stephen dit à Régis qu’il lui est redevable d’avoir appris à regarder, observer et réfléchir. 

     

    Notre monde rural interrogé

    N’oublions pas les deux amis de Régis qui, au fil du film, avec notre engrangeur comme directeur artistique, réalisent une installation d’art contemporain dans le jardin avec des serpes et des pics plantés dans la terre ou suspendus à des ficelles. Un clin d’œil à l’étonnante réalisation intergénérationnelle (les arrière-petits-enfants étant associés) d’une grande maquette naturaliste montée sur un plateau de remorque agricole où les jouets, figurines animales et humaines, charrettes, tracteurs et laboureurs en modèles réduits sont mis en scène avec terre et brins d’herbe, pour les labours et les récoltes. Ne manque que le petit train électrique ! Et un petit regret peut-être : c’est un film aux personnages presque exclusivement masculins.

    Régis conserve tellement, qu’au crépuscule de sa vie, quand il revisite régulièrement son petit paradis d’objets, il s’émerveille de redécouvrir toutes ces choses qu’il avait complètement oubliées. « C’est sans fin » dit-il avec les yeux qui brillent. Une caméra qui chine, certes, mais en filigrane une agriculture paysanne traditionnelle, une histoire des choses passées qui ne manque pas d’interroger en creux notre monde rural contemporain. Stephen, quant à lui, revendique clairement une autre façon d’envisager l’élevage, la gestion du territoire, et tranquillement de dire qu’il est préférable d’avoir plus de voisins que plus d’hectares... Derrière le portrait posé et attachant d’un homme original, Régis l’engrangeur, sourd donc en arrière plan un regard sur notre monde rural.

     

    Olivier Davigo

    Le coffret DVD Planète paysanne, échos de Corrèze est vendu au prix de 25 euros (frais postaux inclus). Il vous sera adressé dès réception de votre chèque (à l’ordre de La Gaillarde) en spécifiant votre nom, le nombre d’exemplaires souhaité et l’adresse de livraison. 

    Association La Gaillarde, 9 rue du Château, 19 510 Meilhards.
    Contacts : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.  Florence Evrard, 06 77 94 14 79.

     

    On tue le cochon !

    Il y a presque 20 ans, au Breuil. Un jour durant, peut-être deux, depuis l’abattage du cochon jusqu’à la cuisson du boudin. Un couple de paysans retraités et des amis tuent le cochon. Tout est montré. Au début, la truie est vivante, puis le coup de fusil, la récupération du sang, le nettoyage au chalumeau et à la raclette, la découpe au grand couteau et à la scie à métaux (âmes sensibles à l’hémoglobine s’abstenir). La bête est lourde, même quand la tête a été séparée du corps. Il faut être trois pour la bouger, la suspendre les pieds en l’air, et découper, découper. Répartition dans des seaux, nettoyage des intestins pour récupérer les boyaux pour le boudin. La caméra est au milieu et par procuration nous aussi. Hormis un très court moment, il n’y a pas de voix off. Ce sont les personnages qui parlent, plaisantent, rigolent et chantent parfois. Plaisanteries un peu grivoises parfois, qu’on préfère dire en occitan, mais aussi des propos sérieux au détour d’une conversation sur les enfants... De la tête à la queue (même si on ne verra pas la queue à la fin, désolé de spoiler le film), c’est un pur collectage image et son, une mémoire gravée à précieusement conserver.

     

    Le sentier des âmes

    À travers une succession d’histoires familiales racontées par des petits-enfants, arrière et arrière-petits-enfants, on perçoit ce que fut cette Grande Guerre pour une petite commune corrézienne, Meilhards, qui comptait à l’époque 1 000 habitants et perdit 99 hommes... Des portraits de gens qui se souviennent, des objets exhumés, différents formats de photos en noir et blanc... et sépia. Des cadres plus ou moins serrés sur les visages alternent avec des plans plus larges, où les objets apparaissent, et des paysages, le plus souvent en plans fixes, apportent une certaine respiration. 
    Des moments plus en mouvement, lors de la célébration du 11 novembre ou dans la cour de l’école primaire, les enfants jouant à la marelle. Et salle de classe où les élèves montrent leurs dessins de soldats, dont celui d’un homme préhistorique velu dessiné par une fillette qui ignorait ce qu’était un poilu. Elles et ils racontent ce que leurs parents avaient appris de leurs parents et de leurs grands-parents. Moment touchant de cette autre fille qui parle de ces deux arrière-arrière-grands-pères, soldats de la même guerre 14-18... dont l’un était allemand, l’autre français. Les petites histoires dans la grande histoire, le constat d’un basculement, un après la guerre qui fut peut-être, avec le train nous dit-on, le début de l’exode rural et cette remarque, au détour d’un témoignage, qui laisse songeur : « Que seraient devenus la France et Meilhards si tous ces hommes n’étaient pas morts ? » Un film qui part du besoin de chercher et savoir, et finit sur la nécessité de raconter et témoigner.