à François Chatoux

Dans nos campagnes “reculées“ il y a différentes façons de voir “l’autre“ - l’étranger – celui qui n’est pas d’ici,  qui vit autrement - qui n’est pas “comme nous.“ On peut s’en méfier au point de le rejeter ; l’ignorer en le laissant à l’écart ; en prendre ombrage pour mieux le stigmatiser... Ou alors le recevoir, à bras ouverts, comme source d’enrichissement culturel, économique ou social ; le reconnaître comme apport de diversité ; l’apercevoir comme renfort dans un monde rural en manque de dynamisme... Autrement dit, on peut aussi l’accueillir.


Mike tiipi 1976Habitant “néo-rural“ installé sur le plateau de Millevaches depuis bientôt quarante ans, j’aurais vécu dans deux communes rurales, géographiquement proches, mais séparées par leurs politiques d’accueil, avec des résultats aux antipodes.
 

Débarquement

Lors de mon “débarquement“ sur la Montagne limousine, dans les années 1970, jeune anglais en vadrouille, sans métier, ni moyens, ni domicile fixe (mais avec mon tipi fabriqué maison), je parlais à peine le français et j’avoue que je n’avais pas grand-chose à proposer. A première vue, le village où j’avais échoué par hasard n’avait pas non plus grand-chose à offrir. Petite commune pauvre sise à plus de 700 mètres d’altitude en flanc de montagne, avec ses 400 habitants plutôt (voire très) âgés, son avenir était en apparence aussi gris que le temps qu’il faisait sur ses pentes boisées, si souvent enrobées de brume ou battues par la pluie. Sauf que, contre toute attente, ce n’était pas tout à fait vrai... L’atout de cette petite bourgade, était ailleurs, parmi ses édiles. Le jeune maire de la commune  visionnaire et iconoclaste était un enfant du pays ayant voyagé avant de revenir sur les terres de son enfance. Il avait cherché à me rencontrer tout de suite, moi comme tous les autres “post soixante-huitards“ de l’époque. Ce fut l’occasion de connaître sa vision optimiste de l’avenir du territoire en tant que terre d’accueil. Le déclin du milieu rural n’aurait donc rien d’inexorable ? La vraie richesse de ces terres, si ingrates, serait d’abord (et comme toujours, finalement) ses hommes et ses femmes : d’ici, certes, mais aussi venus d’ailleurs ? C’était un pari un peu fou, mais j’avais été convaincu, et même enthousiasmé. Il y avait ici une écoute, une envie d’encourager, faciliter même l’installation des arrivants, y compris les moins “prometteurs“. Alea jacta est. C’était décidé : je tenterai donc ma chance ici, al païs...
 

Déménagement

Quelques années et métiers plus tard, le hasard m’a amené à m’installer un peu plus bas dans la vallée, dans une commune voisine à l’ouest. Mon projet : y développer une activité agro-touristique innovante. Cette fois, malheureusement, je n’y ai pas rencontré de véritable volonté d’accueil. Aucun soutien municipal aux arrivants ne m’y attendait. La concertation ? L’accompagnement du porteur de projet ? La rencontre même ? “Mais pour quoi faire ?“ Pour y arriver, il allait falloir s’accrocher... Plus inattendu encore, il ne sera pas question ici de permettre aux nouveaux arrivants d’apporter un autre point de vue, de partager un savoir-faire, de contribuer  à la réflexion sur la vie de la commune, ni même poser une question au conseil municipal. Un peu déconcertés, les quelques “étrangers“ de mon nouveau village, ne se sentant pas spécialement les bienvenus, se découragèrent d’abord, avant de créer une association citoyenne, dont le but (d’après le maire) était “de faire chier“. Ici-bas, apparemment, on ne voulait surtout pas que ça change. L’immobilisme ambiant n’avait pourtant pas empêché d’investir dans des aménagements, de faire subir un lifting subventionné à cette bourgade “d’en bas“. Le lavoir, le château, la place, la mairie, l’église, les WC publics “de caractère“, sans oublier les trottoirs et, dernièrement, la “mega“ salle des fêtes. En fin de compte, plusieurs millions auront été dépensés pour le “paraître“, sans pour autant créer d’emplois pérennes et (d’après moi) pas forcément toujours à bon escient. Mon nouveau petit bourg ne serait destiné qu’à devenir un joli décor de théâtre, une mise en scène esthétique à l’intention des (éventuels) touristes de passage ? En tout cas, ces projets d’embellissement, à grands frais, n’avaient pas tellement été élaborés en concertation avec l’ensemble de la population, encore moins en sollicitant des contributions ou la participation des nouveaux arrivants, pourtant disponibles et souvent qualifiés. On a jamais voulu donner dans la “démocratie participative“. “Ici, c’est celui qui paie qui commande“. Ainsi la place principale du village, à défaut d’être vivante sera, au moins, joliment rénovée...
 

Entre les deux mon cœur balance

Là-haut donc, à l’est, sur les contreforts du plateau, je constate que les effectifs des années 1970 ont été maintenus et progressent même, avec assez de naissances depuis 2013 pour constituer une équipe de rugby (dans quelques années). Il n’y a pas eu d’aménagements ostentatoires du bourg car, quarante ans durant, les priorités ont été placées ailleurs, plutôt dans le développement local. Pas d’embellissements prestigieux soit, mais un éco-quartier, une chaufferie collective bois-énergie, des locaux associatifs, une salle de fêtes (aussi) mais de bonne facture, consensuelle, participative, fonctionnelle et de ce fait sollicitée trois cent fois par an ! On va probablement être obligé d’y ouvrir une nouvelle classe prochainement, afin d’accueillir tous les nouveaux enfants, nés “au pays“. Les nouveaux arrivants, nombreux, y sont systématiquement encouragés, orientés, soutenus et intégrés aux processus de réflexion. Si les créations d’associations dans le secteur du développement local et environnemental paraissent toujours aussi importantes, il s’y est ajouté un grand nombre de créations d’ordre social et culturel : crèche parentale, halte-garderie, maison des jeux, festival littéraire, organisation et diffusion de spectacles, télévision associative, journal local et j’en passe... Surtout, la relation entretenue par les “néo-ruraux“ avec les “autochtones“, comme avec les élus, est devenue un atout pour le dynamisme local, particulièrement en matière d’associations (près d’une quarantaine !) avec, à la clé, des créations d’emplois. Les tensions inévitables entre “natifs“ et “nouveaux“ semblent s’apaiser ; le clivage entre anciens et nouveaux y est devenu moins net. Mais ça, c’est là-haut...
 

À l’ouest !

Par contre, ici-bas, dans la vallée : c’est sûr, on est complètement à l’ouest ! Bon nombre des électeurs ne vivent plus sur place dans mon village, pourtant “embelli“. Après avoir représenté presque le double de celle des “montagnards“ à l’époque de mon arrivée, la population résidente à l’année a aujourd’hui dégringolé d’un bon tiers. Plus sombre : il n’y a quasiment plus de naissances à déclarer. Bientôt, on sera amené à fermer la dernière classe de l’école du village, faute de petits, et ce sera la mort annoncée de cette commune, autrefois réputée si florissante, en tant que communauté vivante. Ce n’est pas pour autant qu’on se met, enfin, à encourager les installations, car on entend comme arguments : “Ça ne marcherait jamais ici...“ ; “Les projets ne sont pas viables, alors il vaudra mieux que les fermes restantes s’agrandissent“ ; “Ces nouveaux, ce sont  des poètes, des écolos ou des rêveurs...“ C’est vrai que les quelques petits commerces et services restants luttent déjà pour survivre, suspendus aux apports aléatoires des touristes venus le temps d’un court séjour estival. Alors en rajouter d’autres ? “N’y pensez pas !“ Enfin, on n’y apprécie toujours pas davantage les quelques propositions d’activités nouvelles. D’après le maire “il y a déjà assez d’associations chez nous comme ça“ - à savoir : une douzaine...
 

L’avenir, on ne le subit pas, on le fait !  

Il paraît que les têtes pensantes de l’aménagement du territoire, plutôt fatalistes, programment pour la Montagne limousine un avenir en tant qu’espace récréatif à l’intention des citadins en mal de nature. C’est un destin que nous pouvons refuser ensemble. La plate-forme élaborée par des habitants du plateau à l’occasion des dernières municipales (voir IPNS n°46) le dit bien : “Il est évident que nous ne pourrons jamais espérer repeupler ce territoire fragile si on ne se mobilise pas contre cette logique, celle-là même qui a contribué à en faire un désert“. Mon parcours personnel, bien qu’anecdotique, me permet aujourd’hui de jeter un regard critique sur le bilan social des politiques mises en œuvre dans ces deux “cités“ du plateau où j’ai vécu. Mais en découvrant les tendances démographiques et les projets d’aménagement, chacun pourra facilement déduire qu’il est temps de privilégier plutôt l’approche d’ouverture en ce qui concerne notre politique d’accueil, si on ne veut pas laisser le plateau « mourir en paix ».
Acceptons que nous avons, gens d’ici et d’ailleurs, premiers et derniers arrivants, “paléos“ et “néos“, bref tout le monde, quelque chose à apprendre, à apporter et à partager dans l’intérêt d’une vie locale plus vivante, plus résiliente, plus solidaire. Et advienne que pourra, ayons l’intelligence d’accorder enfin à chacun sa chance, même improbable. Comme à l’autre jeune “hippie“ que je fus, vivant jadis dans son tipi. Arrivé il y a bientôt quarante ans, on n’a pas cherché à me repousser, ni à m’encadrer, bien au contraire. À cette époque, certainement moins réglementée qu’aujourd’hui, j’ai eu l’envie, l’opportunité et la chance de  développer une activité agro-touristique, créant des emplois et générant des retombées appréciées aux alentours, avec plus de 300 000 visiteurs sur le site à ce jour. Aujourd’hui, je m’investis dans une activité d’accueil, en gîte “grand format“ pour y recevoir des groupes. Un endroit permettant la rencontre de personnes de tous milieux et provenances, venues s’y retrouver, échanger, apprendre, partager, faire la fête, ou simplement rêver un peu. Visiteurs venus découvrir les beaux paysages de la Montagne limousine, l’écrin boisé (et assez souvent ensoleillé, finalement) de ce petit village “pionnier“ situé non loin d’ici, là où j’avais été vraiment accueilli - moi parmi tant d’autres arrivants, tous aussi improbables.
 
Mike Evans
 
* Finissez d’entrer !  C’est bien ce qu’on dit au pays, et c’est plutôt sympa, pas vrai ? Alors commençons par ouvrir déjà - un peu plus grand - nos portes, tant qu’il y en a encore qui y frappent. Il y a certainement quelques belles rencontres à faire...