Pendant la guerre d’Algérie, le 7 mai 1956, un convoi de rappelés part de Limoges pour La Courtine. Ces rappelés sont des hommes qui ont déjà fait leur service militaire et qui doivent partir en Algérie. Il y a des pères de famille, ce ne sont pas des gamins de 18-19-20 ans. Et dès le départ de Limoges, ils manifestent en montant dans le train. Au début, ils commencent à saccager le train parce qu’ils n’ont pas du tout envie de retourner en Algérie. À la gare de Panazol, en Haute-Vienne, on les descend donc du train qui n’est plus en ordre de marche et on les met dans des camions. Ils partent vers La Courtine et le dernier camion du convoi s’arrête à La Villedieu à cause d'un début d’émeute dans celui-ci. Ils essayent de maltraiter le chauffeur qui est un professionnel de l’armée et doit les conduire au camp de La Courtine. Le camion s’arrête, ils en sortent en criant « Paix en Algérie ! » et la population locale prend fait et cause pour eux, perce les roues du camion et organise une manifestation qui dure jusqu’au lendemain.
Le lendemain matin, le 8 mai 1956, jour anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, mais aussi du jour du massacre de Sétif en Algérie, les CRS et les gendarmes arrivent, matraquent les gens, attrapent les rappelés mais aussi le maire qui prend la responsabilité de la manifestation. Il s'agit de René Romanet, ancien résistant. C’est un petit artisan, il est menuisier, membre du parti communiste ; sont aussi arrêtés : l’instituteur de la commune voisine, Gaston Fanton, qui passait là et que tout le monde a vu parce qu’il avait perdu un bras pendant la guerre de 1939-1945, tout comme Antoine Meunier, de Tarnac. Tous les trois sont amenés à Guéret dans les locaux de la gendarmerie. Tout de suite il y a une mobilisation locale. Le 13 mai 1956 il y a une grève des élèves. Comme il n’y a plus d’école à l’époque à La Villedieu, il y a une grève des écoliers et des instituteurs de Faux la-Montagne pour soutenir leur instituteur, Gaston Fanton. Fanton et Romanet sont envoyés à Bordeaux où ils vont être jugés par un tribunal militaire dans la même salle d’audience qui a accueilli certains des protagonistes du massacre d’Oradour-sur-Glane. Vous imaginez pour des résistants ce que cela pouvait être de se retrouver sur les mêmes bancs que des accusés qu’ils ont combattus onze ans plus tôt. Ils vont être très lourdement condamnés. Gaston Fanton a été condamné à cinq années de prison avec sursis, cinq années de privation de ses droits civiques et cinq années d’interdiction d’exercer sa profession d’instituteur. Le maire, René Romanet a été condamné à cinq ans de prison avec sursis et à cinq années de suppression de ses droits civiques, et il a été démis de son mandat de maire. Antoine Meunier n’a pris qu’un an avec sursis et un an de privation de droits civiques. Ils n’ont pas fait appel, ont accepté la sentence, mais ça les a cassés humainement. J’ai surtout rencontré René Romanet, ça a brisé sa vie. C’était quelqu’un qui était très populaire dans le village. Ce dernier a très bien réagi parce qu’il y a eu des élections ; un maire a été élu et il a démissionné deux mois après. Cela a duré des années. On élisait un conseil municipal et il démissionnait aussitôt. À un moment, l’État a dit qu’il n’y aurait plus d’élections. Il a nommé trois personnes de droite alors que la commune était à 90% à gauche. Mais il y avait un notable, un marchand de vin, qui lui était de droite. En manœuvrant avec des familles, il a réussi à trouver un équilibre politique et cela a duré 40 ans.
Je suis arrivé en 1984 dans ce village et personne ne parlait de cette histoire. Je l’ai apprise des années après, quand je suis devenu maire en 1995 et que quelqu’un m’en a parlé. Quelques mois après, une enseignante d'un lycée professionnel de Limoges, une passionnée de cinéma, vient me voir et me dit qu’elle a envie de réaliser un film comme elle le fait tous les ans, un petit court-métrage avec ses élèves. Elle m’explique qu’elle est politisée, donc elle fait des choses sur les luttes locales. Elle avait déjà tourné un film sur le monument aux morts de Gentioux et elle réalise donc des interviews dans le village et fait son film sur cette histoire de La Villedieu. Lors de la présentation du film à La Villedieu, village de 60 habitants, 200 personnes assistent à la projection ! Puis elle envoie le film à Daniel Mermet qui produit à la radio l’émission Là-bas si j’y suis. Une semaine après, Daniel Mermet débarque et fait trois heures d’émission qui ont un retentissement national. Nous sommes dans les années 2000, c’est l’époque où on commence à parler de la guerre d’Algérie, et où certains appelés commencent à écrire et à se livrer.
On décide alors de rendre hommage aux trois condamnés, on nomme place René Romanet la place du village et le jour de l’inauguration, on crée une association qui s’appelle Mémoire à Vif, et qui va travailler d’abord pour la réhabilitation de ces trois personnes par l’État français (ce qu’on n’a jamais réussi à obtenir). On a continué à travailler en se disant qu’on va œuvrer sur le thème de la guerre d’Algérie, donner la parole aux appelés, parce qu’il y en avait encore beaucoup à l’époque. Ils commençaient à avoir 70, 75 ans ; certains avaient envie de parler parce qu’ils sentaient justement que la fin arrivait, la plupart n’en avaient effectivement parlé ni à leurs femmes, ni à leurs enfants, ni à leurs parents. Tout le monde vivait un peu replié sur ses secrets intimes, sur ce qu’ils avaient vu, sur ce qu’ils avaient fait, et ce qu’ils n’avaient pas pu faire, notamment sauver des gens. Et à La Villedieu et à Limoges, on a travaillé avec du cinéma, du théâtre, de la musique, on a fait se rencontrer des ex-jeunes appelés avec des gens issus de l’immigration algérienne des quartiers de Limoges, on a travaillé avec des foyers de jeunes travailleurs, avec des associations culturelles algériennes. Et cela a créé une émulation qui a duré en gros 15 ans, où on a vraiment vu une explosion de la parole et de l’écoute sur toute la guerre d’Algérie, sur tout ce qui était enfoui.
Aujourd’hui, cette histoire a une place et les habitants de la commune se sont réapproprié cette histoire. Pendant longtemps, elle est restée enfouie, parce que je pense qu’il y avait une certaine honte. En fait, ils ne voulaient pas revendiquer cette lutte. La plupart des gens considéraient que ces condamnations étaient certes injustes, mais on ne pouvait pas les mettre en avant pour alimenter d’autres combats, d’autres luttes. Et le travail qu’ont fait Danièle Restoin, ses élèves et l'association Mémoire à Vif a retourné un peu l’opinion des gens. Maintenant, les habitants voient cela plutôt comme une fierté, comme quelque chose d'inscrit dans l’histoire de la commune et dans l’histoire des luttes qu’on mène encore quotidiennement.