Le service civique a été mis en place en 2010 pour permettre à des jeunes de participer à une mission au sein d'une structure accueillante qui, ici sur le Plateau, est souvent une association. Durant cette période, le jeune participe aux actions menées par l'association en apportant son énergie et son temps (entre 19 et 35 heures officiellement, 24 heures par semaine ici). On appelle ces jeunes des « volontaires » car ce ne sont ni des salariés (ils ne sont pas payés, n'ont pas un contrat de travail et ne sont pas « subordonnés » à un employeur), ni de simples bénévoles (car ils touchent une indemnité payée par l'État d'environ 600 euros par mois durant la période de leur mission).Au cours des sept dernières années, 87 jeunes ont ainsi été accueillis dans des structures variées sur le secteur, de manière ponctuelle ou plus régulière : des ressourceries (Le Monde allant vers... à Eymoutiers, Court-Circuit à Felletin), des médias (Télé Millevaches, Radio Vassivière), des structures culturelles (Quartier rouge ou l’atelier de sérigraphie Les Michelines à Felletin, la Scène nationale d’Aubusson), des associations d’animation locale (les Plateaux limousins à Royère-de-Vassivière, la ludothèque Cadet Roussel ou le Volubilis à Faux-la-Montagne, Vasi Jeunes à Vidaillat), ou spécialisées dans la valorisation du patrimoine (Felletin Patrimoine Environnement, Association Tissage Felletin), ou encore la mairie de Felletin ou le tiers-lieu Pang (à la gare de Felletin).
Au Théâtre Jean Lurçat d'Aubusson, le ou la volontaire accompagne des projets artistiques en aidant notamment à la préparation et au suivi des accueils des compagnies : préparation des salles, accueils des artistes et spectateurs, aide à la préparation des repas, accompagnement lors des actions artistiques sur le territoire…À Radio Vassivière, le ou la volontaire a pu réaliser des reportages, animer ponctuellement le magazine quotidien, organiser ou réaliser des émissions, accueillir et accompagner des bénévoles, faire du montage...Dans une ressourcerie, il ou elle participe à l’accueil des usagers en boutique, mène des ateliers tri avec des bénévoles, fait des débarras chez des particuliers. Il ou elle y découvre le fonctionnement d’une association, et définit un projet spécifique avec la structure (par exemple la relance d’un jardin participatif ou l'aménagement intérieur de la boutique...).
À la suite de mauvaises expériences d’accueil de volontaires sur le territoire (des jeunes qui partent au bout de 2 mois), une mission de suivi des jeunes en service civique a été créée en 2018, à l'initiative des Plateaux limousins (une association qui a des activités d’hébergement et d’animation, et un objectif de développement local). De 2018 à 2025, j'ai été embauchée pour structurer et animer cette mission. Concrètement, j'organisais avec les volontaires des rencontres régulières pour faire des bilans collectifs, des chantiers, des journées d'accueil, des entretiens individuels, etc. Pendant leur période de service civique, on organisait aussi une formation aux premiers secours et une formation « d’éducation populaire » sur un sujet de société. On a même organisé un voyage de 5 jours ensemble au Pays basque où ils ont pu faire du pain, du fromage, se balader en montagne. Le but de tout cela était de permettre aux jeunes de se connaître entre eux, de vérifier que tout se passait bien dans leur structure, de répondre à leurs questions, etc. Chacun était en mission dans une structure et pouvait être un peu isolé. Ma mission visait à rompre cet isolement et leur permettre de se rencontrer. J’accompagnais aussi les structures, en permettant à celles qui n’avaient pas d’agrément d’accueillir quand même un-e volontaire, ou en organisant des échanges de pratique entre tuteurs et tutrices pour les conforter dans leur rôle.
Comme en France, ils ont en moyenne 21 ans et leur profil scolaire montre qu'une petite moitié a le bac ou moins et l’autre moitié est plus diplômée : 6 sans diplôme ou brevet, 5 niveau CAP, 11 niveau bac, 8 niveau BTS, 12 niveau licence, 7 niveau master. Ces données étant récoltées sur la période 2018-2025, il est difficile de comparer avec les données nationales, mais on observe tout de même un plus fort taux de diplômés qu’au niveau national (55 % de bac+2 localement, contre 30 % en 2025 nationalement). Mais là où notre territoire est atypique par rapport au national c'est que sur 87 jeunes, 62, soit 71 %, viennent d’assez loin pour avoir besoin de trouver un logement, alors qu'au niveau national, 85 % des volontaires font un service à proximité de chez eux. Cela participe à entretenir localement une image des volontaires comme « aventureux, curieux », motivés et débrouillards, qui est l’image majoritaire qu'en ont les tuteurs et tutrices qui les accueillent. Sur 36 jeunes venant de loin et pour lesquels la donnée de l’origine géographique a été récupérée, on note qu’ils sont près de 45 % issus de grandes villes (10 de Paris ou région parisienne, 4 de Lyon, 2 de Bordeaux), puis 30 % de territoires voisins, Creuse, Haute-Vienne, Indre, Puy-de-dôme, Vienne, Allier, et le reste de territoires variés : Eure-et-Loire, Somme, Bretagne, Vendée, Haute-Garonne, Doubs…
De manière quasi unanime, le service civique est plébiscité pour son rôle de mise en confiance :Jeanne : « Pour la confiance en soi c'est OK. Pour moi, de ne pas avoir fait d’études mais pouvoir faire quelque chose qui me plaît quand même, je pensais ne pas y avoir droit ! On peut apprendre dans un autre cadre que celui des études, ça reconnaît des capacités. »Clara : « Moi j’ai participé en tant que membre de l’équipe au DLA, j’étais responsable des bénévoles, d’un rayon, ma parole était entendue en réunion, j’avais une vraie place. Et ça, ça donne confiance, clairement. »Juliette : « Ça m’a apporté de la fierté ! Mon projet a réussi. Olivier, le maire, a dit à ma mère qu’ils continuaient le projet, et ça, ça me rend très fière. Je suis contente d’avoir amené une pierre à l’édifice là où mes parents vivent. »Lili : « Ça m’a permis une première insertion professionnelle dans le milieu du journalisme et de l’audio-visuel, mes deux intérêts, j’ai vu que c’était possible de les coller ! Ça m’a donné confiance dans mon choix de continuer dans ce domaine, et ça m’aide pour les concours, les contacts… »Lhasa : « Découvrir que les salariés ne sont pas des pros, qu’ils ont des parcours qui ne les destinaient pas à travailler là, ben ça donne confiance ! Et puis j’ai pris confiance en moi, je me suis rendu compte que j’étais capable sur différentes tâches. »Corentin : « Pour moi, ça a été un apprentissage de l'autonomie, parce que c’était la première fois où j’étais tout seul, que je partais vraiment de chez mes parents, et aussi parce qu’au bout d’un moment j’ai pris des initiatives, j’ai arrêté d’attendre qu’on me dise quoi faire. »Lili : « Je suis moins stressée qu’avant. Ici il y a moins de pression sur les jeunes pour réussir sa vie, il n’y a pas une seule forme de vie réussie possible, c’est OK de faire son chemin. »En réalité, que ce soit une grande première dans le monde du travail, ou une première participation à un travail en équipe, ou un aperçu plus concret du fonctionnement associatif ou de l’autogestion, ou une connaissance plus fine de soi en situation professionnelle, toutes les missions de service civique ont apporté quelque chose aux jeunes concernés sur le sujet du travail.8 mois sur une mission, avec des gens nouveaux, voire un territoire nouveau, ne peuvent pas ne pas apporter de découvertes. Théo a ainsi découvert le domaine de l’animation (« différente du baby-sitting »), Aymeric a rencontré un boucher qui lui a donné envie de devenir boucher, Aglaé a touché du doigt le fonctionnement d’un théâtre, Darel a fait son premier sauna, Kim est entrée dans un musée, Héléna a fait du jus de pomme avec un vieux pressoir… Si cela ne débouche pas concrètement sur quelque chose à la suite du service civique, cela ne veut pas dire pour autant que ça ne sert à rien, cela participe à une ouverture d’esprit, voire à la construction d’une curiosité pour le monde.
Et ce que toi tu apportais avec les rencontres que tu leur proposais, comment cela était-il vécu ?Des affinités fortes se sont nouées entre les jeunes, des contacts ont été gardés et entretenus des années après la fin de leurs services civiques et malgré la distance, et 3 couples se sont même créés, preuves de relations fortes entre des gens qui ont monté des projets ou habité ensemble par la suite.En plus des relations affinitaires interpersonnelles, cela a été pour beaucoup l’occasion de faire l’expérience du collectif. Pour un certain nombre en effet, notamment du fait des confinements de 2020, être en groupe, même en petit groupe de moins de 10 personnes, a représenté un véritable défi. Ils ont découvert des règles pour vivre ensemble, ils ont dû s’acculturer à la vie de groupe (même si le groupe a su s’adapter aussi à des besoins spécifiques), avec difficulté parfois, mais aussi bonheur. Et si tous ne se sont pas lancés dans des dynamiques collectives par la suite, cela a tout de même servi à diminuer la peur de l’autre, se découvrir dans un groupe, et juste voir que ça existe, que les réseaux sociaux ne se résument pas à leur forme numérique. Les rencontres collectives ont également été une occasion appréciée par certains de vivre une mixité sociale, de côtoyer de près des personnes d’autres milieux que les leurs.
Lors des bilans collectifs, la connaissance du territoire est souvent citée comme un apport. Il faut dire que des efforts sont faits en la matière. On a activement participé à faire pratiquer le territoire par les jeunes, en leur permettant de mieux le comprendre et de s’y sentir bien. Les structures accueillantes sont réparties sur le plateau de Millevaches, il y a environ une heure de trajet entre Eymoutiers et Aubusson et Meymac et Aubusson ou Eymoutiers, les jeunes sont donc éloignés les uns des autres. En plus de l’enjeu à se rencontrer entre volontaires (partage et lecture collective de vécus, création de liens affectifs), il y a un vrai enjeu pour eux à connaître le territoire : pour des aspects pratiques (savoir où aller faire ses courses, les plans les moins chers) et affectifs (ne pas se sentir seul.e, connaître des endroits où rencontrer du monde notamment d’autres jeunes).Résultat : parmi les 62 jeunes venus de l’extérieur, 28 soit 45 % sont restés durablement sur le territoire. Avec deux profils différents : soit il s’agit de jeunes qui avait le territoire comme critère pour le choix du service civique, en tant que territoire rural ou parce qu’ils avaient un a priori positif dessus et que leur mission a confirmé dans leur choix ; soit il s’agit de jeunes venus par hasard, pour la mission, qui n’avaient pas d’image particulière du territoire, et qui finalement ont été touchés et sont restés.Certaines missions de service civique ont même débouché sur des contrats de travail, pour plusieurs années et dans la même structure. Ce fut le cas pour Eglantine, Jeanne, Lhasa, Myrtille, Bertille, Camille. Pour d’autres comme Mélanie, Juliette, Lou, Eloi, cela a été une expérience professionnelle qui leur a directement permis de travailler dans leur branche par la suite.
Pas très bien... Des projets annuels successifs ont été soutenus financièrement par la Région Nouvelle Aquitaine, la DRAJES (Délégation régionale académique à la jeunesse, à l'engagement et aux sports) et plus ponctuellement par les fondations SNCF et Macif. Au printemps 2025, les coupes budgétaires et la diminution très forte du nombre de services civiques en conséquence (les associations sans perspectives stables n’ayant pas la force d’accueillir des volontaires) ont entraîné le choix d’arrêter ma mission. Des missions de volontariat continuent d’être proposées par les structures ayant l’agrément en direct, mais la plateforme que j'animais a dû stopper ses actions mi- 2025. Le paysage n'est pas très joyeux...
Photos d'Aurélie Martin : Journées collectives, théâtre-forum, initiation à la radio, cuisine, pressée de pommes, balades ou découverte de la flore : autant de moyens de faire se rencontrer les jeunes en service civique dans la région.