Depuis quelques décennies, ces initiatives foisonnent partout dans le monde. De nombreux travaux montrent qu’un certain nombre de ces initiatives citoyennes partagent une volonté commune : remettre en cause le mode de vie dominant, le mettre à distance et expérimenter d’autres manières d’habiter le monde. C’est plus particulièrement à ces initiatives-là que je me suis intéressée en choisissant de les nommer par l’expression « initiatives citoyennes disruptives ». Ces initiatives concernent des domaines très variés : écohabitats, agroécologie, écoles alternatives, garages solidaires, ou pompes funèbres alternatives.
Trois raisons personnelles m’ont menée à entreprendre ce travail de recherche.Tout d’abord, entre 2011 et 2012, j’ai réalisé des mémoires de recherche en Master, en géographie, qui ont fait naître chez moi un goût pour le terrain autant que pour la création d’un savoir géographique. En 2013, j’ai obtenu l’agrégation de géographie. J’ai alors fait le choix d’aller enseigner dans le secondaire. J’ai beaucoup aimé enseigner au lycée mais j’ai alors été confrontée à une géographie éloignée des recherches les plus actuelles. J’ai eu envie de renouer avec le monde académique et de me confronter à nouveau à la fabrique de la connaissance. Deuxièmement, ce qui m’a poussée vers ce sujet d’étude, c’est une forme de déception vis-à-vis de la politique « traditionnelle » ou « conventionnelle », celle des partis et des syndicats. J’ai eu le désir d’explorer des manières de faire de la politique alternative à ces modalités. Les protagonistes des initiatives citoyennes cherchent à transformer la société par leurs projets avant tout. Les engagements syndicaux ou partisans ne sont pas vus par eux comme la seule façon d’agir sur le monde et cet état d’esprit résonnait avec mes aspirations.Troisièmement, l'idée de mener une recherche sur un phénomène de société en pleine expansion, encore assez peu étudié par la recherche scientifique en France, m'intéressait d'autant plus que ses protagonistes sont souvent associés à des stéréotypes négatifs et ont du mal à être pris au sérieux. En effet, avant de postuler à mon contrat doctoral, j'ai rencontré de nombreuses personnes engagées dans des initiatives citoyennes que je qualifie de disruptives. J'ai trouvé leurs récits intrigants d’autant plus que je ne venais pas de cet univers politique, au contraire. Cela m'a poussée à penser qu'il était important de prendre au sérieux ce qui était en train de se produire. Des citoyens et des citoyennes étaient en train de prendre les choses en main pour transformer de façon concrète la vie. Le sujet m'a donc intéressée et j’ai alors souhaité l'examiner de manière objective et scientifique.
Le garage associatif de Lacelle, en Corrèze, une parmi les 72 initiatives "disruptives" repérées par Nassima Hakimi.
Dès le début, j’étais bien sûr consciente que ces initiatives font débat : certains les glorifient tandis que d’autres leur accolent une myriade de stéréotypes négatifs. Je tiens à souligner que mon travail de recherche n’a pas été mené en vue de prouver que ces initiatives représentent la solution unique aux crises multiples et imbriquées auxquelles nous faisons face. Il n’a pas non plus été mené pour jeter l’opprobre sur ces initiatives et leurs fondateurs ou leurs participants. Ce que je me suis efforcée à faire, c’est analyser ces initiatives avec une méthodologie scientifique, en m’efforçant de rester à l'écart des jugements de valeur, et en les regardant ni à travers le prisme du militant passionné, ni à travers celui du conservateur. En entamant un doctorat, dans un cadre scientifique qui favorise l’échange avec d’autres chercheurs et chercheuses, y compris d’autres disciplines, lors de séminaires, colloques ou au moyen de la soumission d’articles dans des revues scientifiques, je me suis efforcée d’étudier ce phénomène avec le regard le plus honnête possible, à l'instar de ce que font d’autres chercheurs et chercheuses en analysant les entreprises ou les grandes institutions. Pour moi, il y avait, et il y a toujours, un véritable enjeu à ce que ce sujet occupe une vraie place dans le monde universitaire, à la fois du côté de la recherche et du côté de l’enseignement. Ces initiatives et leurs protagonistes font partie du monde, contribuent à le modeler et à le changer au même titre que les acteurs et les actrices des grandes entreprises ou des institutions et, à ce titre, ce que ces initiatives produisent doit être étudié. Elles font partie de ce qui fabrique le monde. Et à l’université, en sciences humaines et sociales, c’est ce que l’on étudie. Donc elles doivent, à mes yeux, y être étudiées et ne pas être invisibilisées ou minorées comme cela a pu l’être pendant un temps et comme cela l’est encore dans certains cercles académiques. Je suis en effet loin d’être la première chercheuse à m’intéresser à ce thème, néanmoins, il occupe pour l’instant, une place assez modeste dans les projets de recherche comme dans les cours destinés aux étudiants et étudiantes en sciences humaines et sociales en France.
On trouve des zones très denses en initiatives comme celles que j’étudie un peu partout dans le monde, en Europe, aux États-Unis, au Maghreb, en Inde ou au Brésil, en ville comme en milieu rural. Cela montre que ces dynamiques ne sont pas propres à un seul contexte : elles existent dans des territoires très différents.Comme j’ai obtenu, pour financer ma thèse, une bourse doctorale d’un laboratoire spécialisé sur la montagne, j’ai choisi de me concentrer sur des zones rurales situées en montagne ou en moyenne montagne, souvent considérées comme des marges. Ce choix s’inscrit donc à la fois dans le cadre institutionnel de ma recherche et dans un intérêt pour ces espaces ruraux.Au début de ma thèse, j’ai réalisé plusieurs terrains exploratoires dans différentes zones rurales où les initiatives citoyennes sont nombreuses. L’objectif était d’identifier un terrain principal pertinent pour la suite du travail. Après des terrains dans les Pyrénées ariégeoises puis dans les Alpes, notamment dans le Trièves, j’ai finalement retenu la Montagne limousine. C’est un territoire à faible densité, relativement enclavé, où les activités sont principalement liées à l’élevage et à la sylviculture. Mais c’est aussi un espace où les initiatives citoyennes sont particulièrement nombreuses et anciennes pour certaines. Le territoire est d’ailleurs bien connu dans les milieux alternatifs. C’est l’ensemble de ces éléments – faible densité, caractère rural et enclavé, mais forte présence d’initiatives – qui m’a conduite à privilégier la Montagne limousine plutôt que les Pyrénées ou les Alpes. C'était une région avec laquelle je n’avais pas d’attache personnelle même si au cours de l’enquête, j’y ai noué des relations et des amitiés qui perdurent aujourd’hui.
J’ai fait trois séjours sur la Montagne limousine : le premier en novembre 2017, le deuxième en juillet-août 2018 et le troisième en août 2020. Cela m’a permis de réaliser 54 entretiens, d’observer des situations du quotidien et de rassembler divers matériaux comme des journaux locaux, des prospectus ou des archives d’initiatives. J’ai essayé de classer les personnes rencontrées en trois groupes : les membres actifs des initiatives (fondateurs, salariés, bénévoles, usagers réguliers) ; les acteurs institutionnels ; et des habitants qui semblaient plutôt éloignés de ces dynamiques citoyennes. Ce travail de classement n’a pas été facile à faire, plusieurs personnes étant à cheval sur plusieurs catégories.Finalement, ces entretiens, mes observations et l’étude des matériaux récoltés m’ont permis de recenser 72 initiatives citoyennes disruptives sur la Montagne limousine, dans différents domaines de la vie (alimentation, santé, culture, numérique, finance) et avec certaines initiatives qui couvrent même plusieurs domaines. Je ne pense pas du tout que mon recensement soit exhaustif. Il y a d’autres initiatives qui auraient pu entrer dans la recherche, notamment parmi celles qui ont vu le jour vraiment récemment.
Je les ai appelées « initiatives citoyennes disruptives » pour souligner leur volonté de rompre, de s’écarter, de se mettre à distance de ce qui existe déjà ou de ce qui domine dans le territoire où elles sont implantées, en termes de pratiques notamment. Lors de ma soutenance, j’ai eu des discussions avec le jury sur cette appellation. J’aurais en effet pu les appeler initiatives habitantes au lieu de citoyennes et j’aurais aussi pu simplement les qualifier d’alternatives plutôt que de disruptives. Il est possible que, pour mes publications et recherches à venir, je fasse évoluer la dénomination. Ce n’est pas l’expression qui me tient à cœur mais, bien sûr, ce qu’elle désigne.Parmi ces initiatives, j’ai identifié par exemple le Garage Associatif et Solidaire en Limousin (GASEL) de Lacelle, créé en 2016 par un groupe d’habitants et d’habitantes. Ce garage propose une solution simple dans un territoire peu pourvu en garages conventionnels : chacun peut réserver un créneau, venir réparer son véhicule soi-même ou être accompagné. Il répond à deux besoins simples : celui de réparer à moindre coût un objet cassé et un besoin de mobilité, essentiel pour vivre, travailler, accéder aux services dans une zone assez peu desservie par les transports en commun. Néanmoins, il ne fonctionne pas comme la majorité des garages et c’est en ce sens qu’on peut considérer qu’il est à distance du modèle dominant. En proposant aux propriétaires de véhicules de participer aux réparations, il fait une proposition qui n’est pas dominante dans la France d’aujourd’hui : celle de retrouver une certaine maîtrise sur la machine, apprendre, manipuler les outils, regagner un peu d’autonomie face aux objets techniques. Ensuite, en proposant à des personnes qui ne sont pas garagistes de faire la réparation, il vient rompre avec l’idée que ce travail ne doit être réservé qu’à des experts comme c’est une croyance répandue. Troisièmement, je sais qu’au moins au début, beaucoup de femmes se sont investies dans le projet. Là aussi, cela représente un écart par rapport au dominant car, dans la majorité des garages, les réparations sont faites par des hommes. Enfin, c’est un garage qui privilégie des pièces de seconde main au lieu de pièces neuves. En ce sens, il porte un engagement écologique qui existe chez un certain nombre de garagistes en France, mais qui n’est pas le modèle dominant.Le collectif « Par la Racine » fait aussi partie de ce que j’appelle des « initiatives citoyennes disruptives ». Il s’agit d’un groupe informel qui organise des « Cafés mortels », des rencontres régulières autour de la mort et du deuil, mais aussi la « Samaïn », une semaine annuelle mêlant rituels, ateliers créatifs. Dans ces deux cadres, les participants et les participantes s’intéressent et explorent des cultures de la mort différentes de celles qui prédominent en Occident. La démarche ne vise pas à critiquer négativement la culture de la mort en Occident mais à s’ouvrir à d’autres manières de faire ou de penser. Mais il y a quand même un pas de côté qui est fait, une volonté assumée de se décentrer de la manière dominante de vivre et de penser la mort en Occident, et, en ce sens c’est, selon moi, un élément qui fait que cette initiative est « disruptive ». En outre, « Par la Racine » porte un projet d’un service funéraire alternatif et d’un cimetière naturel. Un des objectifs est de chercher à réduire l’influence du commerce et du capitalisme dans ces moments intimes. Là aussi, on est dans une manière de faire et de penser qui s’écarte du modèle dominant.
Je suis partie de l’hypothèse que ces initiatives peuvent effectivement infléchir durablement la trajectoire du territoire où elles sont ancrées, dans un sens de soutenabilité. Mais cela suppose deux conditions. D’une part, qu’elles fassent émerger du disruptif, entendu comme quelque chose de différent par rapport à l’existant. D’autre part, qu’elles contribuent à créer un milieu favorable, qui renforce leur empowerment, c’est-à-dire leur capacité à agir et à se consolider dans le temps.Mon premier résultat consiste à avoir montré qu’il existe des différences nettes entre les initiatives citoyennes disruptives de la Montagne limousine et les autres structures du territoire. Ce sont ces différences avec l’existant qui mettent ces initiatives en capacité de donner une nouvelle orientation à la trajectoire du territoire, pour la mener vers plus de soutenabilité et de justice. Ce qui différencie ces initiatives tient à mes yeux à trois choses :
Le deuxième résultat de mes recherches est que ces initiatives ne doivent pas être étudiées isolément, chacune pour elle-même. Elles doivent être comprises comme les éléments d’un ensemble en construction. Autrement dit, elles forment un collectif avec de fortes interrelations. Selon moi, leur fonctionnement ressemble à ce que les économistes appellent des milieux innovateurs, la grande famille dont font partie les districts industriels ou les clusters comme la Silicon Valley en Californie par exemple. Même s’il s’agit ici de petites structures citoyennes et non d’entreprises, et même si leurs finalités sont bien différentes de celles des districts industriels ou des clusters, on observe des points communs. L’intensité de leurs liens, les logiques de coopération, les dynamiques de production et d’échanges de savoirs, et les règles qu’elles se donnent pour bien travailler ensemble les rapprochent de ces milieux économiques.J’ajoute que c’est justement ce fonctionnement collectif qui donne de la force aux initiatives sur la Montagne limousine. C’est ce qui leur apporte de l’ « empowerment », c’est-à-dire du pouvoir d’agir. Grâce à cette dynamique collective, les initiatives peuvent durer dans le temps, se développer, diffuser leurs idées et leurs pratiques, et gagner en légitimité.Je précise enfin que cette dynamique collective n’a pas de frontières nettes. Elle ne se limite pas aux fondateurs des initiatives, ni à leurs salariés, ni même à leurs usagers ou participants réguliers. Elle est beaucoup plus large. Elle inclut aussi d’autres acteurs et actrices du territoire et des alentours avec qui ces initiatives créent des liens : des habitants parfois éloignés de cette dynamique, des acteurs des institutions politiques, ou encore d’autres acteurs économiques.