Le projet a été initié par une association ukrainienne locale, ATDL (Association transcarpatienne pour le développement local) avec son partenaire ProLongoMaï Suisse-Ukraine, et appuyé par une ONG française, Experts Solidaires. Pour déclencher par effet levier une aide du ministère, et possiblement d'autres financements plus tard, les quatre communes ont répondu ensemble pour accorder une aide globale de 7 000 €. Le mercredi 15 octobre 2025, dans la salle du conseil de la commune ukrainienne de Khust, en Transcarpatie, Catherine Moulin, Thierry Letellier, et aux noms des maires de Gentioux-Pigerolles et de Saint-Martin-Château qui n'avaient pu faire le déplacement, signaient avec leur homologue ukrainien l'accord de partenariat pour ce projet d'adduction d'eau potable et d'assainissement.
La Transcarpatie, région du sud-ouest de l’Ukraine, aux frontières slovaque, hongroise et roumaine, légèrement montagneuse, pourrait ressembler à l'Auvergne ou au plateau de Millevaches. Si Khust se trouve à 300 m d'altitude, avec le relief on a l'impression d'être à 700 m : au fond d'une vallée large, une rivière bordée de terres qui, paraît-il, sont riches mais pourtant en partie en friche et au loin des sommets qui avoisinent les 1800 m, certains boisés d'autres nus. Comme partout sur la planète, les modifications du climat se font sentir : des précipitations plus fortes (1500 mm d'eau par an), plus concentrées, moins de neige, de la sécheresse estivale inattendue et des nappes phréatiques qui se tarissent. La flore est assez semblable à la nôtre et pour la faune, on ajoute les ours. L'ancienne commune de Nijnié, maintenant rattachée à Khust, couvre grosso-modo 18 km².
Cette région a connu différentes occupations, avec des minorités hongroise, roumaine, slovaque... Ici, on peut parler plusieurs langues, même si c'est un ukrainien local qui est le plus pratiqué, langue slave proche du russe. L'écriture est cyrillique. Avec la guerre, le sentiment que l'on perçoit, c'est qu'aujourd'hui il y a un ennemi commun qui veut du mal et qu'il est nécessaire de se souder pour faire face, et le russe est devenu langue non grata... Et ça se complexifie quand certaines familles ukrainiennes de l'est du pays ont traditionnellement comme langue, le russe... En France, avec le cas alsacien, des personnes qui ont vécu entre 1869 et 1945, sans bouger de leur village, ont pu changer 5 fois de nationalité, dans ce coin de l'Ukraine, c'est 7 fois !
Avec la dissolution des républiques soviétiques, une bonne partie des terres appartenant avant au kolkhoze local sont devenues « flottantes » ; certains se les sont arrogées, d'autres les utilisent avec des accords tacites de longue date, d'autres enfin sont devenus officiellement propriétaires avec actes administratifs à la clef. Quand on parle cadastre, on nous dit, « pas de cadastre ». Nous finissons par comprendre qu'il y a bien un cadastre mais qu'il n'est pas public. Seuls des géomètres agréés par le gouvernement y ont accès. La raison : temps de guerre, secret défense. Il est stratégique que le cadastre soit le moins connu possible pour éviter les frappes aériennes ciblées. Sur la commune, une entreprise de fabrication d'électroménager a été l'objet d'une attaque de missiles russes. Pas de victime mais l'usine fut sévèrement touchée. Pourquoi ? Parce que dans ses appareils, il y a des composants électroniques pouvant servir à la fabrication de drones. Les grille-pains volants font leur entrée dans la guerre...
La grande guerre, celle de 2022 (la petite c'est celle de 2014, annexion de la Crimée) précipitera sur les routes un afflux de population. Véritable exode, on fuit l'est du pays. La Transcarpatie est un lieu refuge. Les drones ont du mal à franchir les montagnes et plus de 1000 km nous séparent de la Russie. C'est comme ça que la commune s'est trouvée dans la situation d'accueillir de façon urgente des centaines de déplacés (jusqu'à plus de 700 personnes arrivées d'un bloc à l'improviste peu après le 22 février 2022). Des dortoirs sont organisés, des cantines provisoires aménagées. Puis avec le temps, la vague s'est calmée, il y eut des départs vers d'autres lieux, parfois d'autres pays. Mais il restait des gens sans possibilité de retour (maisons détruites, zone occupée, famille dispersée ou tuée). D'un accueil d'urgence, on est passé à un accueil plus durable. L'ATDL, la commune, les habitants se sont donc attelés à créer du logement, comme le refuge, ce bâtiment au centre du village qui a été isolé, reconditionné en petits appartements avec des communs (buanderie, cuisine, sanitaires) pour accueillir des familles ou des célibataires.
Après les signatures officielles, sous les drapeaux ukrainiens, français et européens, les échanges de cadeaux et les congratulations réciproques, nous sommes invités à visiter la grande ville de Khust. On nous demande si nous acceptons de déposer une bougie et des fleurs en bas des photos des soldat.es de la commune victimes de la guerre et qui sont exposées comme un mémorial dans une rue animée du centre-ville. Nous arrivons au mémorial. 90 grandes photos sont exposées, principalement des hommes, jeunes pour la plupart, avec leurs dates de naissance et de mort, toutes et tous en tenue de combattant, souvent très souriant.es. Parmi les victimes, deux femmes soldats, une médecin et une pharmacienne (la population féminine combattante représente environ 5% des effectifs). Nous apprenons qu'il y a aussi 50 portés disparus. Nous parcourons ce mémorial, la boule au ventre et déposons bougies et fleurs un peu au hasard, au pied des portraits de ces personnes pour nous inconnues mais dont on devine la peine et la douleur des proches. Nous sommes les témoins impuissants et bouleversés d'une tragédie en cours. Que dire de plus ? On nous dira qu'ici, on ne pleure plus, mais qu'on est en colère. Nous retrouverons dans chaque petit village un mémorial analogue.
À Nijnié Selitché, la fromagerie est une institution. Initiée et soutenue par l'ATDL, elle récupère le lait de tous les habitants du coin, chacun disposant d'une vache ou deux, pour le transformer en fromages très réputés, en vente dans le magasin haut de gamme qui draine des clients bien au-delà de la Transcarpatie. Beaucoup d'habitant.es ont une double activité, par exemple ce prof de gym qui cultive son potager et nourrit sa vache et ses deux cochons... Au début du projet, c'est une coopérative que l'association aurait aimé créer, mais le mot même de coopérative est devenu une grossièreté, cela renvoie au kolkhoze et au système soviétique qui n'a pas laissé que des bons souvenirs et n'avait de coopératif que le nom. Pietro est le gérant de la fromagerie. Il est aussi le député régional. Mais en pleine réforme administrative gelée par la guerre, on ne sait pas trop, et lui-même non plus, ce qu'il représente ou gère. En parallèle il y a le gouverneur qui est une sorte de super préfet, nommé par l'État, qui dispose du budget des communes. Pietro est membre d'un parti politique, qui n'est pas celui de Zélinsky. Pour autant, et il le redira à plusieurs reprises, Zélinsky ne fait pas partie du problème mais de la solution. Comme beaucoup d'opposants, il reconnaît à l'homme son courage et considère que pour le temps de la guerre, le sujet principal, c'est la résistance et que Zélinsky fait le job. En filigrane, un sujet de taille semble miner le climat politique mais depuis bien avant la guerre : les oligarchies et la corruption. Pour reprendre un des membres de l'association, un oligarque, c'est trois choses : une fortune, un parti, un média. Son ambition : régner. Un exemple en France ? L'empire Bolloré... Pour beaucoup, la gangrène, c'est la corruption, et à tous les niveaux. On sentira, dans nos rencontres avec les représentants de la commune, et en discutant avec Experts Solidaires, très au fait par leur expérience dans de nombreux pays, toutes les précautions et procédures juridiques mises en place pour éviter de tomber dans des zones « grises » favorables aux petits trafics en tout genre. La présence de la commission française en Ukraine est là aussi pour veiller à ce que l'argent apporté par les communes puis par l'État français aille bien là où il doit aller.
L'importance de ce voyage porte entre autres sur sa dimension politique au sens large, d'une coopération horizontale portée par des associations locales au service du bien commun et du vivre ensemble, qui s'inscrit dans une géopolitique particulièrement complexe, où l'extrême droite populiste pointe son nez un peu partout, avec un partage surplombant du monde entre quelques dirigeants de la planète peu soucieux des autres, animés par leurs rêves de gloire, leurs idéologies monstrueuses et/ou leurs intérêts personnels... Dans un contexte de militarisation qui se rapproche, les liens tissés entre les pays, à notre échelle, sont primordiaux.Nous nous sommes promis des retrouvailles, et pourquoi pas un futur jumelage ? Une délégation ukrainienne est attendue en Creuse fin février.