Pendant le COVID, on avait lancé des discussions autour de divers sujets avec des éclairages des sciences sociales et à un moment le sujet de la chasse est arrivé. De mon côté, j’ai un rapport assez neutre avec la chasse, je viens d’une famille rurale, d’agriculteurs, qui ne chassent pas Ils ont des terres avec des vaches et reçoivent donc du gibier par les chasseurs en échange. J’avais un bon contact avec les chasseurs mais ça n’a jamais été un sujet électrique ni proche de moi. Pour moi, le sujet de la chasse était un prétexte pour aller rencontrer des gens et pour casser des préjugés. Pour d’autres personnes du groupe, le sujet de la chasse les a vraiment pris pour des raisons familiales, intimes.
Il y a eu différentes façons. Dans le groupe, on est deux à donner des cours à l’IUT de Guéret, et on s’est rendu compte que parmi nos élèves, il y avait plusieurs chasseuses. Une autre personne a contacté d’une manière plus officielle la fédération de chasse départementale en demandant s’il était possible de faire des entretiens avec des jeunes et des moins jeunes.Il y a aussi des membres des familles de certaines rédactrices, notamment de Sonia Cabrita, qui a réalisé une fiction radiophonique avec sa grand-mère (voir encadré). Il y aussi des personnes que l’on connaissait personnellement, des voisins, des amis. Moi je suis allée voir Nénette, la personne du roman photo, avec le prétexte de la revue l’idée de valoriser cette part d’eux que tu n’abordes pas habituellement.
Par exemple, à la suite de rencontres avec la Préfecture, j’ai compris qu’ils cherchaient à faire de la chasse un nouveau marché : actuellement, tu ne vends pas le gibier que tu tues, alors que ça pourrait être un débouché économique. Une application a d’ailleurs été lancée en Creuse « gibiers pour tous » pour mettre en relation des chasseurs et des consommateurs.Ça m’a fait réfléchir : est-ce que ce je trouverais ça cool que des enfants mangent à la cantine la viande du coin, qui est souvent gaspillée car trop abondante pour les seuls chasseurs ? Et en même temps, si ça devient un marché, est-ce que ça ne pète pas plein d’organisations de don et contre-don ?Plus personnellement, le fait de rencontrer des chasseurs, a fait que la chasse n’est plus aussi loin. Maintenant, c’est plus facile pour moi de parler aux chasseurs directement en les croisant, pour leur demander, par exemple, ce qu’ils sont en train de faire avec leurs chiens. C’est rassurant pour moi qui ai peur des chiens et qui redoutais ce genre de situation.
Notre intention n’est pas de faire une revue pro-chasse évidemment, d’ailleurs le sous-titre de la revue est « ni pour ni contre la chasse, bien au contraire ». Mais une fois la revue terminée, on s’est demandée comment elle allait être perçue. Je trouve que, après la lecture de la revue, chacun peut rester à l’aise avec ses opinions sur la chasse. Cette revue n’est pas là pour convaincre qu’il ne faut plus tuer des animaux ou l’inverse.
En revanche, ce qui m’a touché grâce à cette enquête, c’est de voir qu’il y a deux possibilités dans le rapport aux animaux : Une position, plus philosophique, par rapport à l’animal, considérant qu’il ne faut pas de rapport de domination sur les animaux. Avec ce point de vue, la chasse est une pratique violente qu’on ne souhaite pas. Et il existe aussi un rapport à l’animal qui part d’un mode de vie sur le territoire et avec les bêtes qui y sont. Et dans ce cadre, la chasse fait partie de l’éventail du « vivre avec » ces animaux. Tu te vois prédateur mais pas exterminateur. Et j’ai compris que les deux positions s’entendent, que c’est une question de choix d’approche de la question.
On voulait amener avec l’outil des sciences sociales le fait que l’organisation de la société influence la structuration de cette activité. On voulait savoir à quel point les rapports de domination se retrouvent dans la chasse. Mais j’ai été personnellement surprise, par exemple, en parlant de la chasse à la Courtine, où des personnes très riches venant de grandes villes comme Lyon côtoient des chasseurs d’ici, de retrouver ce discours « on est pareil, on est tous chasseurs ». Mais ces mêmes personnes sont très critiques d’un certain mode de chasse en Sologne avec des rôles très ségrégés en fonction de ton origine sociale (rabatteurs de grands gibiers versus tireurs postés fortunés). D’une manière générale, amener les chasseurs dans les entretiens à parler de leur lien à la Fédé (Fédération Nationale des Chasseurs), et savoir à quel point ils se sentent représentés par elle, a été compliqué. Un peu comme avec la FNSEA dans l’agriculture, on sent un tel pouvoir de cette instance qu’ils ne s’autorisent pas à dire tout ce qu’ils pensent. Ça conduit les chasseurs à faire clan, ce qui contribue à renforcer des clivages dans la société en générale. Alors qu’ils ne sont pas d’accord avec plein de choses, par exemple, sur les prises de position politique de Willy Schraen (Président de la Fédération Nationale des Chasseurs, connu pour son lobbying intense auprès des instances de pouvoir, relaté dans un des article de la revue). Les jeunes chasseuses de l’IUT, ne sont pas d’accord avec lui, notamment sur sa façon de s’exprimer, sur son côté « grande gueule » dans les médias. Mais elles sont beaucoup plus sensibles aux vidéos anti-chasse sur les réseaux sociaux. Ces attaques les renvoient vers leur « clan » celui de la chasse, ce qui limite leur esprit critique envers ce milieu.