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Qui va à la chasse

Date
lundi 1 décembre 2025 14:08
Numéro de journal
93
Visite(s)
52 visite(s)

Magazine chasseUne nouvelle revue nommée « Qui va à la chasse... quand des non-chasseuses amatrices de sciences sociales cherchent à lever des lièvres », avec un numéro unique sur le sujet passionné et passionnant de la chasse, vient de sortir. Écrite bénévolement par 5 femmes du territoire, aux parcours différents, mais toutes reliées par leur goût pour les sciences sociales et pour l’enquête, cette revue foisonnante étonne par sa densité et la diversité de son contenu : entretiens intimes avec des chasseurs et chasseuses, enquête sur les rapports de pouvoir dans la chasse, extraits de conférence d’anthropologie, portraits de chiens, jeux, roman photo d’une session cuisine...
Face à ce bel objet qui cherche à complexifier notre regard sur la chasse et à briser des préjugés, notre équipe de rédaction s’est donc empressée d’aller faire un entretien avec Aurélie Martin, une des autrices, dont nous vous livrons un extrait synthétique.

 

Comment s’est formé le groupe de rédaction de la revue ?

Pendant le COVID, on avait lancé des discussions autour de divers sujets avec des éclairages des sciences sociales et à un moment le sujet de la chasse est arrivé.
De mon côté, j’ai un rapport assez neutre avec la chasse, je viens d’une famille rurale, d’agriculteurs, qui ne chassent pas Ils ont des terres avec des vaches et reçoivent donc du gibier par les chasseurs en échange. J’avais un bon contact avec les chasseurs mais ça n’a jamais été un sujet électrique ni proche de moi.
Pour moi, le sujet de la chasse était un prétexte pour aller rencontrer des gens et pour casser des préjugés. Pour d’autres personnes du groupe, le sujet de la chasse les a vraiment pris pour des raisons familiales, intimes.

 

Dans la revue, il y a beaucoup de témoignages directs de chasseurs qui décrivent leur rapport intime à la chasse, il y a même un roman photo qui retrace une session cuisine de gibier avec une personne âgée. Comment avez-vous pris contact avec les chasseurs et chasseuses ?

Il y a eu différentes façons. Dans le groupe, on est deux à donner des cours à l’IUT de Guéret, et on s’est rendu compte que parmi nos élèves, il y avait plusieurs chasseuses. Une autre personne a contacté d’une manière plus officielle la fédération de chasse départementale en demandant s’il était possible de faire des entretiens avec des jeunes et des moins jeunes.
Il y a aussi des membres des familles de certaines rédactrices, notamment de Sonia Cabrita, qui a réalisé une fiction radiophonique avec sa grand-mère (voir encadré). Il y aussi des personnes que l’on connaissait personnellement, des voisins, des amis. Moi je suis allée voir Nénette, la personne du roman photo, avec le prétexte de la revue l’idée de valoriser cette part d’eux que tu n’abordes pas habituellement.

 

chasse1

Qu’est-ce qui t’a particulièrement marquée dans tes enquêtes ?

Par exemple, à la suite de rencontres avec la Préfecture, j’ai compris qu’ils cherchaient à faire de la chasse un nouveau marché : actuellement, tu ne vends pas le gibier que tu tues, alors que ça pourrait être un débouché économique. Une application a d’ailleurs été lancée en Creuse « gibiers pour tous » pour mettre en relation des chasseurs et des consommateurs.
Ça m’a fait réfléchir : est-ce que ce je trouverais ça cool que des enfants mangent à la cantine la viande du coin, qui est souvent gaspillée car trop abondante pour les seuls chasseurs ? Et en même temps, si ça devient un marché, est-ce que ça ne pète pas plein d’organisations de don et contre-don ?
Plus personnellement, le fait de rencontrer des chasseurs, a fait que la chasse n’est plus aussi loin. Maintenant, c’est plus facile pour moi de parler aux chasseurs directement en les croisant, pour leur demander, par exemple, ce qu’ils sont en train de faire avec leurs chiens. C’est rassurant pour moi qui ai peur des chiens et qui redoutais ce genre de situation.

 

 

Question un peu provoc, est-ce que vous avez finalement réalisé une revue pro-chasse ?

Notre intention n’est pas de faire une revue pro-chasse évidemment, d’ailleurs le sous-titre de la revue est « ni pour ni contre la chasse, bien au contraire ». Mais une fois la revue terminée, on s’est demandée comment elle allait être perçue.
Je trouve que, après la lecture de la revue, chacun peut rester à l’aise avec ses opinions sur la chasse. Cette revue n’est pas là pour convaincre qu’il ne faut plus tuer des animaux ou l’inverse.

En revanche, ce qui m’a touché grâce à cette enquête, c’est de voir qu’il y a deux possibilités dans le rapport aux animaux :
Une position, plus philosophique, par rapport à l’animal, considérant qu’il ne faut pas de rapport de domination sur les animaux. Avec ce point de vue, la chasse est une pratique violente qu’on ne souhaite pas.
Et il existe aussi un rapport à l’animal qui part d’un mode de vie sur le territoire et avec les bêtes qui y sont. Et dans ce cadre, la chasse fait partie de l’éventail du « vivre avec » ces animaux. Tu te vois prédateur mais pas exterminateur.
Et j’ai compris que les deux positions s’entendent, que c’est une question de choix d’approche de la question.

 

La question des rapports de classe est très présente dans la revue. Par exemple, vous évoquez les rapports de pouvoir qui se jouent entre les chasseurs au sein de leur groupe et qui sont parfois invisibilisés. Que peux-tu en dire ?

On voulait amener avec l’outil des sciences sociales le fait que l’organisation de la société influence la structuration de cette activité. On voulait savoir à quel point les rapports de domination se retrouvent dans la chasse. Mais j’ai été personnellement surprise, par exemple, en parlant de la chasse à la Courtine, où des personnes très riches venant de grandes villes comme Lyon côtoient des chasseurs d’ici, de retrouver ce discours « on est pareil, on est tous chasseurs ». Mais ces mêmes personnes sont très critiques d’un certain mode de chasse en Sologne avec des rôles très ségrégés en fonction de ton origine sociale (rabatteurs de grands gibiers versus tireurs postés fortunés).
D’une manière générale, amener les chasseurs dans les entretiens à parler de leur lien à la Fédé (Fédération Nationale des Chasseurs), et savoir à quel point ils se sentent représentés par elle, a été compliqué. Un peu comme avec la FNSEA dans l’agriculture, on sent un tel pouvoir de cette instance qu’ils ne s’autorisent pas à dire tout ce qu’ils pensent. Ça conduit les chasseurs à faire clan, ce qui contribue à renforcer des clivages dans la société en générale.
Alors qu’ils ne sont pas d’accord avec plein de choses, par exemple, sur les prises de position politique de Willy Schraen (Président de la Fédération Nationale des Chasseurs, connu pour son lobbying intense auprès des instances de pouvoir, relaté dans un des article de la revue). Les jeunes chasseuses de l’IUT, ne sont pas d’accord avec lui, notamment sur sa façon de s’exprimer, sur son côté « grande gueule » dans les médias.
Mais elles sont beaucoup plus sensibles aux vidéos anti-chasse sur les réseaux sociaux. Ces attaques les renvoient vers leur « clan » celui de la chasse, ce qui limite leur esprit critique envers ce milieu.

 

Pour contacter l’équipe : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

Nous espérons que cette discussion et les extraits de la revue vous donneront envie d’aller la lire (disponible à l’achat en ligne sur https://www.helloasso.com/associations/rer/boutiques/boutique-rer et dans plusieurs points de ventes, notamment dans des bureaux de presse (Bourganeuf et Felletin), dans des librairies à Aubusson (la Licorne), Guéret (Vies minuscules), Eymoutiers (Passe-Temps), à la Limouz'ine et au Magasin général à Tarnac. Infographie extraite de la revue "Qui va à la chasse" comme toutes les illustrations de ces deux pages.
 
groupe chasseurs2« Ils ne savent pas pourquoi on chasse »

Localement la chasse intervient comme un loisir ancré, territorialisé et légitime pour « les gars du coin » en reprenant le sociologue Nicolas Renahy, mais parallèlement elle est souvent discréditée sur le plan national, notamment médiatiquement. La géographe Valérie Jousseaume, quand elle intitule son ouvrage « Plouc Pride » insiste sur une culture dominante urbaine dévalorisant la ruralité. Cette mise en perspective éclaire les tensions qui apparaissent dans les voisinages du fait d’une part d’une modification démographique et l’arrivée d’urbains dans les campagnes mais aussi d’autre part de la domination du discours urbain construisant une certaine opinion publique.
Les chasseurs et chasseresses se trouvent alors dans une situation minoritaire en termes de représentation collective alors même qu’ils et elles occupent une place importante dans l’espace public rural lors des périodes d’ouverture de la saison de la chasse.
Ce partage des espaces cristallise alors les tensions liées aux représentations et alimentées par l’absence d’inter-connaissance, comme nous le raconte une jeune chasseresse : « C’est surtout pas connu, ils ne savent pas pourquoi on chasse, pourquoi on tue les animaux. À côté, ils ne s’intéressent pas aux gens qui sont là avec leurs chiens, pourquoi ils sont là tous les week-ends. Ils pensent que les chiens ils sont là juste comme arme, qu’on se sert d’eux comme des armes. Qu’ils sont là dans leurs cages, qu’on leur donne à manger et qu’on les sort que le week-end ». En parallèle, une habitante qui ne chasse pas exprime qu’« au démarrage il y a à la fois un sentiment d’insécurité et surtout un sentiment de révolte par rapport à ce qui est, pour moi, un abus de langage : les accidents de chasse. Donc c’est une intuition de départ d’aller questionner ces accidents et après je me renseigne et je vois qu’il y a des collectifs, des associations qui se mobilisent. Et donc je vois que mes intuitions, elles sont largement partagées. Et de là découle une deuxième chose qui est le partage des espaces, qui selon moi est inégal. Et pour moi les chasseurs ont un privilège ». Ainsi le manque de reconnaissance des uns et des autres, des uns par les autres engendre une « cruelle blessure en accablant les victimes d’une haine de soi paralysante » comme le dit le sociologue Charles Taylor (cité par Michel Wieviorka) en ajoutant « la reconnaissance n’est pas seulement une politesse qu’on fait aux gens : c’est un besoin vital ».

 

infographie chasse

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IPNS - 23340 Faux-la-Montagne - ISSN 2110-5758 - contact@journal-ipns.org
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