Samedi 10 mai 2025, sous le soleil, c'était fête à la maison des Rameaux à Tarnac où est installé le premier site d’hébergement et d’activité de l'Emmaüs de la Montagne limousine. Ce jour-là plus de 150 personnes étaient venues inaugurer la maison en travaux depuis un an et qui peut désormais accueillir de manière digne et décente celles et ceux que les membres de l'association Montagne Accueil Solidarité, porteuse de ce projet, appellent les « compas » (pour compagnons et compagnes d'Emmaüs). Cinq « compas » pourront y vivre et y travailler, dans l'activité de traiteur qui fonctionne déjà depuis l'été dernier, ou dans la conserverie installée au sous-sol de la maison et qui sera bientôt opérationnelle. Ils pourront également jardiner sur un terrain mis à disposition par une ferme voisine. Un autre « compa » sera accueilli à Felletin et à terme quatre autres le seront à Faux-la-Montagne dans un appartement mis à la disposition de l'Emmaüs. Quant au grenier de la maison des Rameaux il pourra permettre dans un futur un peu plus lointain d'accueillir 3 à 4 compas supplémentaires lorsqu'il aura été aménagé. (1)En rejoignant le mouvement Emmaüs, la petite communauté de la Montagne limousine s'était rapprochée d'une initiative dont elle partageait les valeurs, en particulier l'accueil inconditionnel des personnes qui en ont besoin en permettant à celles-ci de trouver une place dans la société, de pouvoir exercer une activité (ici, autour d'un ambitieux projet alimentaire) et de disposer d'un toit et d'un accompagnement administratif, juridique et psychologique. Mais ce beau projet est menacé par l'État qui, depuis plus de six mois, refuse de donner à l'Emmaüs de la Montagne limousine son agrément.
Depuis 2008, les communautés d'Emmaüs sont reconnues officiellement par la loi en tant que lieu d'accueil et les compagnons qui y travaillent disposent d'un statut qu'ils n'avaient pas auparavant. Cette double reconnaissance se traduit par un agrément dit OACAS (pour Organisme d'accueil communautaire et d'activités solidaires), un agrément conçu sur mesure pour Emmaüs par Martin Hirsch alors Haut-commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Martin Hirsch avait été auparavant président d'Emmaüs France. Il connaissait donc très bien le mouvement et souhaitait répondre au flou juridique dans lequel vivaient les compagnons. Cet agrément a depuis été utilisé également par d'autres structures faisant de l'accueil.Si l'agrément était jusqu'alors attribué presque automatiquement aux communautés d'Emmaüs, la figure tutélaire de l'Abbé Pierre jouant comme garantie de sérieux et de crédibilité (mais c'était avant les révélations des agressions sexuelles dont il fut l'auteur), ce n'est plus le cas aujourd'hui. En effet, à l'été 2023, plusieurs communautés de la région lilloise, composées en grande majorité de sans-papiers, se mettent en grève. Ceux-ci dénoncent des conditions de travail difficiles, un salaire de misère et du harcèlement moral et raciste. Ces dérives dénoncées par les grévistes semblent n'affecter que quelques communautés sur les 128 qui existent en France. Néanmoins elles attirent l'attention des pouvoirs publics qui décident d'être plus vigilants sur l'octroi de l'agrément et qui entreprennent alors de visiter 8 nouvelles communautés avant de renouveler l'agrément national. C'est ce qui se passe fin 2024 et début 2025. Parmi les communautés alors visitées figure la toute nouvelle communauté de la Montagne limousine pourtant pas encore en fonctionnement. Ce contrôle a lieu le 29 janvier. Conduit conjointement par la Direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Nouvelle Aquitaine et par la Direction départementale de l'emploi, du travail, des solidarités et de la protection des populations de Corrèze, il se déroule tout à fait normalement, l'association Montagne Accueil Solidarité répondant à toutes les demandes des deux inspectrices. Le rapport réalisé suite à cette visite est transmis à l’ancien préfet de Corrèze. La communauté Emmaüs Montagne limousine ainsi que Emmaüs France demandent à en avoir une copie, sans succès encore à ce jour.
Pourtant, dix jours plus tard, le préfet de la Corrèze, Etienne Desplanques, alors sur le départ pour prendre son nouveau poste en Martinique et à qui le rapport a été remis, émet un avis défavorable. Quelques semaines plus tard, le 28 février 2025, est publié un arrêté qui octroie l'agrément à toutes les communautés Emmaüs de France (y compris deux des communautés du Nord qui avaient été affectées par les grèves de 2023, Nieppe et Grande Synthe) sauf une... Celle de la Montagne limousine ! L'arrêté du 28 février émanant de la préfecture régionale d'Île-de-France qui chapeaute tous les Emmaüs de France en la matière justifie cet avis défavorable en ces termes :Viabilité économiqueSur le premier point, le discours est classique et, malheureusement, beaucoup l'ont expérimenté sur le Plateau. Déjà dans les années 1980, les responsables du Comité d'expansion économique de la Creuse prédisaient aux créateurs d'Ambiance bois, la scierie-raboterie de Faux-la-Montagne qui existe depuis 36 ans, que leur projet ne pourrait pas tenir. Plus récemment, les repreneurs de l'auberge communale de la même commune se faisaient déconseiller de s'installer par la Chambre des métiers qui estimait qu'ils n'auraient pas assez de clients dans un village si perdu (depuis, l'auberge cartonne). Encore plus récemment, la Chambre de commerce et d'industrie décourageait deux jeunes architectes d'y créer leur agence sous prétexte qu'elles ne trouveraient pas assez de clients sur le Plateau (depuis elles ont embauché un troisième architecte). Vue de Paris (et même de Tulle), c'est simple, la Montagne limousine ne peut jamais être source d'activités et de revenus. C'est évidemment méconnaître le territoire et les projets qui s'y mènent. Un traiteur, appuyé sur une conserverie – un service qui manque localement – ne peut donc, selon leurs œillères, qu'être voué à l'échec. Pourtant, depuis presque un an, l'activité traiteur fonctionne... Et le soutien de ses clients, y compris des collectivités locales qui lui passent des commandes pour des repas ou des manifestations, devrait rapidement démentir les craintes injustifiées de nos bien trop prévenants préfets.
Mais évidemment, ce n'est pas cette raison qui justifie le refus d'agrément. Nos lecteurs avertis qui ont suivi toutes les menaces, pressions, ostracismes et entraves que, depuis plusieurs années, les préfectures adressent à un certain nombre d'associations locales, sauront y reconnaître d'eux-mêmes une manœuvre politique (2). Même si les promoteurs de l'Emmaüs ne le disent pas, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour comprendre que cette mesure vise directement un territoire trop insoumis, une commune marquée par une affaire dont la relaxe générale des accusés est restée en travers de la gorge des pouvoirs publics, des individus et des collectifs qui défendent les valeurs républicaines de manière bien plus universelle que la version rassise et étriquée dans laquelle les lois récentes les confinent. C'est bien la seconde raison présentée dans l'arrêté du 28 février qui est déterminante. Du côté d'Emmaüs France on ne cesse depuis cette date de négocier pour que l'Emmaüs de la Montagne limousine reçoive enfin son agrément. Tarek Daher, le délégué général d'Emmaüs France, présent lors de l'inauguration du 10 mai 2025 à Tarnac, a promis : « On ne vous lâchera pas ! » L'Emmaüs a également reçu le soutien du député François Hollande qui dans une lettre adressée au préfet prend clairement position contre sa décision. Son suppléant, maire de Meymac et président du Parc naturel régional, était également aux côtés de l'association le 10 mai et a renouvelé son soutien.
Face à cette situation l'association Montagne Accueil Solidarité a d'abord lancé une procédure en recours gracieux auprès de la préfecture d'Île-de-France qui gère les agréments d'Emmaüs, mais sans résultat. Celle-ci a maintenu son refus. Désormais, c'est donc le tribunal administratif qui est saisi d'une part par Emmaüs France au niveau national, d'autre part par le MAS au niveau local.L'arme du droit et l'appel à la justice sont ainsi les derniers leviers qui pourraient faire bouger la situation. Bref, se battre pour accueillir dignement implique manifestement qu'il faut déjà se battre contre ceux qui s'y opposent, et en premier lieu les représentants de l'État. Certains diront que c'est un comble. Nous dirions plutôt que c'est malheureusement le lot du moment.
- L'art de Pavel Macek qui propose un regard personnel sur les paysages du Plateau (avec une de ses gravures en poster au centre du journal !)- Un long entretien avec la géographe Nassima Hakimi qui a observé les "initiatives disruptives" sur la Montagne limousine- Les résultats d'une enquête sur les jeunes volontaires en service civique qui travaillent dans nos associations- Les bonnes raisons de refuser une légion d'honneur... Antoine Gatet explique son geste.- Les 10 ans d'une revue naturaliste limousine : La Cardère- Une enquête sur un projet d'art contemporain à Cheissoux où il est question d'intelligence artificielle et de subventions réelles- Il y a 70 ans : la mutinerie populaire de La Villedieu- La découverte d'un petit animal bien de chez nous : le loir grisOn croisera également dans ce numéro Jan dau Melhau, une coupe rase évitée, des opposants à la mise en 2x2 voies de la N147 près de Limoges, les Iraniens révoltés, une délégation ukrainienne en visite sur le Plateau, une bibliothèque itinérante, et quelques notes de lectures instructives !Mais s'invite aussi l'actualité avec le retour du projet de porcherie industrielle au Villard, sur la commune de Royère de Vassivière ! On en parle rapidement dans ce numéro, mais pour en savoir plus et suivre l'actualité de ce projet c'est ici : https://nonalaporcheriedulac.substack.com/
Coupes de subventions, ça continue... Pas d'aide à la presse pour IPNSLe « procès de Limoges » sera celui des technologies du numériqueMunicipales : comment passe-t-on du nombre de voix au nombre de sièges ?La démocratie directe pas vraiment prévue par la loiRéagir face aux attaques contre les associationsLe droit de mourir - « Réenchanter la mort » et « se réapproprier les pratiques funéraires », tels sont les objectifs de la SamaïnLe Loup de la discorde. Quelle place pour l’homme et le loup en Montagne limousine ? Le loup en question et la réponse de l’historien, Jean-Marc MoriceauQui va à la chasse, une nouvelle revue nommée « Qui va à la chasse...quand des non-chasseuses amatrices de sciences sociales cherchent à lever des lièvres ». Jean-Claude Champeau, du braconnier au photographe et auteur naturaliste4 communes du Plateau solidaires d’une commune ukainienneLectures, La Creuse, terre de granite et de mystères géologiques, Les Eaux de Mars, Facto, un nouveau média en Limousin et Faire face au fameux « on est chez nous « Au château de Toulondit d’Eymoutiers, la solidarité se joue à tableLa Garance voyageuse, revue entièrement consacrée au monde végétal, de la Corrèze à la LozèreLa chronique d’exils et la chronique internationale : La Gen Z 212 contre le gouvernement de la coupe du monde
Brève n°92 - 09/2025À Royère-de-Vassivière, on lutte contre le racismeUn Collectif anti-fasciste en CreuseQuand l'État bloque l'Emmaüs de la Montagne limousineLe veau limousin dans la démesureFeux d’artificeFLM, un regard photographique sur le ruralUne naissance d'exception sur le plateau de Millevaches20 ans d’un atterrissage collectif dans la ferme du Goutailloux, 20 ans de quoi, 20 ans pourquoi ?Bartolomé Lenoir salit Simone Weil à titre posthumeReliefs, un organisme de formation territorialNaissance du réseau Limousin, Accueil ExilésDeux siècles d'histoire scolaire dans une commune du PlateauMai 68-Mai 81 : Quand le Limousin s’inventait un avenirInvendable n°3 : Merde in FranceCeux qui reviennentBriser la glace aux États-UnisLe blaireau de bibliothèque : La forêt en rayon
La Creuse a depuis juillet 2024 un député d'extrême-droite dont le parcours montre une cohérence politique clairement marquée vers le brun... C'est ce que montre le portrait de Bartolomé Lenoir que nous publions ici. Mais, au-delà du bonhomme, c'est la politique qu'il défend qui, contrairement à ce qu'il tente de faire croire, représente un véritable danger pour le département avec un programme social et économique qu'on peut qualifier de carrément « anti-Creuse ».
Pour dissimuler la catastrophe que serait pour le département l'application du programme de son parti, l'Union des droites pour la République (UDR) d'Éric Ciotti, Bartolomé Lenoir utilise un subterfuge dont usent tous les extrémistes de droite : lancer des fake news et attiser la peur. Vendredi 18 octobre 2024, sur France 3, il annonçait « une initiative forte contre l'extrême gauche en Creuse » affirmant qu’il y avait « dans le sud du département des comportements tout à fait inacceptables. » « Je ne veux pas que la Creuse devienne une ZAD » disait-il, au même niveau intellectuel que Trump et ses immigrés qui « mangent des chats. » Lui-même riche angevin, très parisien et peu creusois, Lenoir sortait « je ne veux pas que des gens qui ne sont pas creusois nous imposent leur culture ». Et de questionner le ministre de l'Intérieur, le 12 novembre, sur la pseudo- «Zad » du Chammet sur la commune de Faux-la-Montagne qui serait, selon lui, la base d'une centaine d'activistes d'ultra-gauche. Dans une pétition lancée quelques jours plus tôt il cumulait mensonges et amalgames pour faire croire que le vrai problème des Creusois résidait dans un site tranquillement habité par quelques personnes où des activités tout ce qu'il y a de plus pacifiques se déroulent depuis un peu plus de cinq ans... Devant de telles élucubrations la mairie de Faux-la-Montagne a du reste porté plainte1, pour « propos mensongers pouvant provoquer des troubles à l'ordre public ». Un comble pour le jeune loup ciottiste qui ne jure que par l'ordre !
Les réactions ne se sont heureusement pas fait attendre et même le ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, lui a expliqué que ce qu'il décrivait n'était pas une Zad (il est vrai que le ministre est connaisseur puisqu'il est élu du département où se trouve Notre-Dame-des-Landes...). Nous en publions quelques-unes dont la lettre qu'un certain nombre de maires de Creuse, solidaires de la maire de Faux-la-Montagne, ont rendue publique début décembre.
1 On peut lire ici l'argumentation de la plainte déposée par la maire de Faux : https://urls.fr/9I1yxQ
Lire le dossier : Lenoir est le brun