En 2020 au moment du confinement, Ida Soulard, enseignante en école d’art, et son compagnon artiste Fabien Giraud ont quitté la ville comme beaucoup de Parisiens pour passer le temps dans une maison de campagne. C’était à Villemonteix, à Cheissoux, propriété de la famille de Fabien Giraud. Les confinements se succèdent et Macron lance « France relance » : après des années de coupes budgétaires, tout d’un coup les vannes de l’argent public s’ouvrent avec de multiples « appels à manifestation d’intérêt ». Dans le champ de la culture, c’est notamment « Mondes nouveaux » : 30 millions d’euros offerts à 240 projets en France, sélectionnés par un petit comité au ministère de la Culture. Fabien Giraud et son collègue de longue date Raphaël Siboni déposent un projet « d’œuvre collective à l’échelle d’un paysage-lieu d’apprentissage pour une intelligence artificielle en charge de créer un film d’une durée de mille ans ». Le ministère valide : 12 000 euros chacun, plus 124 899 euros1 pour leur association « 3024 » (car 2024 + 1000 = 3024).
Approximation géographique (ou récupération symbolique ?), le projet baptisé « the feral » (« le sauvage ») apparaît sur la page « mondes nouveaux » du ministère2 comme étant domicilié à « Tarnac, canton de plateau de Millevaches [sic] ». Tarnac est à 40 kilomètres de Cheissoux, et ce canton n’existe pas. Alors qu’elle a distribué des crédits élevés en très peu de temps, l’administration de « Mondes nouveaux » au ministère brille par son approximation. La Cour des comptes documente rapidement dans un rapport3 la mauvaise traçabilité de ces 30 millions d’euros. Une journaliste du Monde diplomatique4 souligne dès l’attribution des pactoles « Mondes nouveaux » le côté lisse et « politiquement correct » des projets primés. « De si gentils artistes gouvernementaux. (…) Ce régime a les artistes qu'il mérite, et inversement. »Il s’agit donc d’un « film de mille ans, réalisé par une intelligence artificielle. 32 générations d'humains, un paysage transformé, une multitude d'auteur·es. Diffusé en direct jusqu'en 3024. (…) Le milieu, en même temps qu’il croît, se peuple progressivement des interventions d’artistes invités à nourrir son apprentissage, comme autant de co-auteur·es de cette ‘‘fiction concrète’’. Le Féral ouvrira au public en 2026 avec une première collaboration entre les artistes Fabien Giraud et Pierre Huyghe. »5 Mille ans serait la durée nécessaire pour « retrouver une forêt primaire [sic] », en toute modestie. Mille ans, on verra, mais pour l’instant, le film n’est pas encore visible et Raphaël Siboni est déjà « sorti du projet ».
À l’heure où la plupart des associations culturelles se font supprimer des subventions, sans aucun égard pour (ou plutôt à cause de) la consistance sociale qu’elles ont sur le territoire, ces démiurges cumulent, eux, les financements : l’agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) a accordé 160 000 euros aux équipements du lieu pour 2024-2027. Soit dit en passant, une rapide recherche sur ces financements publics fait découvrir l’opacité avec laquelle cette ANCT distribue les deniers « publics ». Le fonctionnaire qui est décrit par ses collègues comme « le grand argentier » « qui a tous les chiffres » sur les attributions des 256 millions d’euros de la convention interrégionale du Massif central a refusé de les fournir à IPNS. Sur certains choix budgétaires la startup nation se montre à peu près aussi transparente qu’une campagne électorale de Sarkozy. (C’est Ida Soulard qui a bien voulu communiquer sur les aides publiques reçues.)
Le pays Monts et barrages, qui gère des financements de l’Union européenne (avec, pour le coup, accessibles, des tableaux avec bénéficiaires, projets et montants) sur les territoires des comcoms Portes de Vassivière, Saint-Léonard-de-Noblat et Briance-Combade, a lui donné 13 000 euros pour l’organisation d’un séminaire à Cheissoux en 2024. La région Nouvelle-Aquitaine a apporté 20 000 euros en 2023 via le programme « Cultures connectées » et 5 000 au titre d’un « été culturel ».
« Il y a aussi des subventions qu’on n’a pas eues », précise Ida Soulard, notamment celles du Centre national des arts plastiques et de l’Institut français. Cet argent s’ajoute aux soutiens apportés par des maisons (comme la fondation Ricard) et collections privées et par des musées d’art contemporain, notamment un de Sydney et un de Lisbonne. Pour Ida Soulard, « on n’est pas une grosse structure. On ne se paye pas de salaire. On aspire juste à devenir propriétaires de nos moyens de productions. On espère devenir autonomes financièrement d’ici trois à cinq ans. »
Depuis la rentrée 2025, le couple s’est installé ici. Elle travaille à temps plein à l’école d’art de Bourges et « seul Fabien est à 100 % du temps sur le projet », qui se découpe en trois : une « œuvre collective » (le film), un « institut » (qui organise des conférences l’été), et une « école ». Le tout avec de l’intelligence artificielle.
Normalienne, Ida Soulard impressionne par sa capacité à dérouler les concepts pour présenter le projet. Le couple gère aussi Glass Bead (« perle de verre »), une « plate-forme de recherche entre art, science et philosophie », qui affiche une centaine de contributeurs dont Philippe Descola et Eduardo Viveiros de Castro6. Ida Soulard enchaîne avec fluidité, de sa sensibilité écologique, contre les coupes rases de forêts limousines, à son enthousiasme pour une utilisation artistique de l’intelligence artificielle. Parmi plusieurs références, elle cite un « accélérationnisme de gauche ». À notre point de rupture civilisationnel, on pourrait soit faire sécession et viser une autonomie utopique, soit trouver enfin un rapport émancipateur aux outils numériques, « une réorientation de ces outils pour le bien commun ». « On n’est pas technophiles. On n’est pas technophobes non plus. » « Le numérique, ça peut aussi être à un moment ce qui permet à 9 millions de personnes de ne pas mourir au Sahel ». À côté du studio cinématographique équipé d’éclairages, de disques durs et de caméras de bonne qualité, dans le hameau de Villemonteix, l’idée est de faire venir des scientifiques et des artistes, « historiens, archéobotanistes, spécialistes des sols, forestiers, danseurs, musiciens », etc.
Promouvoir une vision écolo et émancipatrice de l’intelligence artificielle, industrie qui, en pratique, dévore des quantités scandaleuses d’eau, d’électricité, de datacenters, de matériaux, de mémoires de calcul et de stockage, cela paraît invraisemblable et insensé. C’est pourtant bien dans cette invraisemblance-là que s’est lancée la petite équipe, avec le soutien de l’Europe, de l’État, des collectivités locales, de musées et de stars de l’art contemporain.
Marie-Anne Lanavère, ancienne directrice du centre d’art et du paysage de Vassivière, qui y avait exposé Fabien Giraud et Raphaël Siboni il y a douze ans, a elle pris un tout autre chemin au moment des confinements, quittant les institutions culturelles. Elle a des mots durs sur les mécanismes de l’art contemporain : « néocolonial », « extractiviste », parce qu’un tel projet peut se parachuter avec ses gros sabots sur la forêt limousine juste pour en tirer un profit symbolique. « Là où certaines personnes ont su bifurquer après la crise Covid, d’autres ont amplifié les politiques de destruction de l’État et des grandes puissances, malgré de bonnes intentions », dit-elle. Dans le texte « Pour un art profondément écologique » paru en 20237, elle livrait des observations qui s’appliquent assez bien à l’entreprise technologique « the Feral » : « les fondations, biennales et institutions que je considérais comme les plus pointues et en phase avec les enjeux de société actuels ont réussi, selon un tour de passe-passe, à aborder l’écologie comme objet extérieur d’étude, plutôt que comme mécanisme interne à questionner. Partant généralement d’intentions bienveillantes, le fait d’organiser des séminaires de recherche, des résidences et des expositions, non pas avec, mais sur (à propos de) l’écologie, continue, aujourd’hui, à dédouaner ces structures de penser véritablement un fonctionnement écologique de l’art. De manière perverse, et sans même s’en rendre compte, elles participent, à leur manière, d’un système qui ne prend pas acte de l’urgence du changement, et qui repousse sans cesse l’échéance du dépassement planétaire. »
1 « Liste des données essentielles des conventions de subvention du ministère de la Culture », www.data.gouv.fr2 - mondes-nouveaux.culture.gouv.fr/fr/carte-des-projets, consulté le 27 février 20263 - « Les crédits exceptionnels à la culture et aux industries créatives. Des moyens considérables, une logique de guichet, un contrôle insatisfaisant », Cour des comptes, mars 20244 - « De si gentils artistes gouvernementaux », Évelyne Pieiller, Le Monde diplomatique, décembre 20215 - www.theferal.org6 - www.glass-bead.org7 - Sur www.hesge.ch
Brève n°93 - 12/2025Coupes de subventions, ça continue... Pas d'aide à la presse pour IPNSLe « procès de Limoges » sera celui des technologies du numériqueMunicipales : comment passe-t-on du nombre de voix au nombre de sièges ?La démocratie directe pas vraiment prévue par la loiRéagir face aux attaques contre les associationsLe droit de mourirLe Loup de la discordeQuelle place pour l’homme et le loup en Montagne limousine ?Le loup en questions. La réponse de l'historienQui va à la chasseJean-Claude Champeau, du braconnier au photographe et auteur naturaliste4 communes du Plateau solidaires d'une commune ukrainienneLa Creuse, terre de granite et de mystères géologiquesFacto, un nouveau média en LimousinLes Eaux de MarsFaire face au fameux « on est chez nous « Au château de Toulondit d’Eymoutiers, la solidarité se joue à tableLa Garance voyageuse, de la Corrèze à la LozèreChroniques d'exils : Les femmes premières victimes des politiques migratoiresLa Gen Z 212 contre le gouvernement de la coupe du monde
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