L’approche sylvicole classique se trouve télescopée par les deux soucis environnementaux majeurs que sont le changement climatique et la chute de la biodiversité. Comment dans l’état actuel des connaissances -à supposer qu’elles soient accessibles -peut-on les prendre en compte dans la gestion forestière ? Dans quelle mesure celle-ci est-elle remise en cause ou nécessite-t-elle des inflexions ? Est-elle dans certains cas contradictoire avec la prise en compte des phénomènes ? Si oui, quels compromis élaborer, ou si ce n’est pas possible, quels choix adopter et quels risques prendre ?
La diversification des essences productives, leur plantation et leur conduite en mélange, la place faite (au moins pour un temps au début du cycle) aux essences secondaires et aux sous-bois, constitue certes une réponse beaucoup plus satisfaisante aux deux défis que la monoculture du douglas. Mais cela n’épuise pas le sujet.
Rien ne dit que certains éléments de l’association végétale mise en place résisteront aux effets du changement climatique (coups de chaleur, épisodes de sécheresse…). Toutefois la diversité des espèces devrait permettre de mieux absorber les épisodes de mortalité, et la diversité des âges de mieux repartir après. On serait toutefois ravi de pouvoir disposer pour les plantations, de sujets adaptés aux grandes tendances prévisibles : résistance à la sécheresse pour les espèces couramment plantées (douglas…) ou de nouvelles espèces que l’on pourrait introduire en anticipation (cèdre du Liban etc.). Mais rien de tel ne paraît disponible pour le moment au niveau du terrain. Si les enjeux du changement climatique pour la forêt ont été rapidement identifiés, (changements potentiels de la distribution des essences en France), en revanche il semble que beaucoup de temps ait été perdu dans la mise en oeuvre des solutions. Par exemple, si les variétés de douglas résistantes à la sécheresse (origine Oregon) ont été faciles à identifier, on en est juste à la création des vergers à graines correspondants, ce qui signifie que les premiers plants ne seront disponibles que dans une quinzaine d’années. On aimerait également disposer de quelques mises en garde : par exemple, est-il exact que le sapin de Vancouver est plus sensible que d’autres conifères au manque d’eau ? On l’entend occasionnellement mais on aimerait savoir si ce diagnostic est réellement fiable.
La communauté des forestiers a compris qu’elle était concernée par le changement climatique (voir l’abondante littérature disponible à travers le GIP Ecofor), même si les conseils applicables directement au niveau du terrain ainsi que le matériel tardent à venir ; l’intégration des enjeux de la biodiversité dans la gestion forestière paraît moins avancée. Les tenants de la monoculture industrielle n’en ont cure et contrairement au changement climatique ne voient pas pourquoi ils devraient la prendre en compte. Le positionnement intellectuel est le même que celui en vigueur dans le monde de la grande culture : on envisage de planter des taillis à courte révolution, à des fins énergétiques ou autres, comme on mettrait en place une culture de céréales ou une prairie artificielle. Toutefois on note une certaine évolution dans les instances dirigeantes des coopératives qui me paraît associée à l’apparition d’un enseignement hors paradigme dominant, influençant le personnel, et une sociologie des instances dirigeantes comportant un certain nombre de « jeunes retraités » avec des formations intellectuelles de haut niveau et un certain sens critique.
Au niveau du terrain, du côté des institutions en charge de l’environnement et du développement local (de type PNR) la situation n’est pas non plus brillante. On est en principe conscient du problème mais on ne sait pas vraiment l’évaluer et le gérer sur le terrain. La position bancale du PNR vis-à-vis du projet d’usine à pellets de Bugeat il y a quelques années en a fait la démonstration: communication sous pression des organismes de tutelle, avec des fondements scientifiques proches du terrain forestier inexistants ou fragiles. Les conservatoires d’espaces naturels qui ont pour pratique d’acheter et de gérer s’intéressent d’abord à d’autres types de milieux (tourbières, milieux remarquables) et de toutes façons ont des moyens qui seraient trop faibles pour prendre en charge une portion significative des milieux forestiers. Au final ce sont les associations de protection de la nature qui peuvent paraître les plus efficaces à défaut d’être toujours totalement pertinentes. Certaines disposent de réseaux de scientifiques en particulier locaux (ce qui ne met pas totalement à l’abri de prises de positions dogmatiques ou scientifiquement mal assurées), ainsi que de compétences en matière de recours juridiques, ce qui constitue sans doute la voie la plus efficace pour faire prévaloir un argument.
Au final, les deux préoccupations, changement climatique et biodiversité, sont manifestement d’importance majeure mais on est très loin de savoir les prendre en compte de façon satisfaisante. Elles mettent en lumière un important dilemme. Faut-il assigner à la forêt un objectif dominant de production de bois dont le carbone sera en partie stocké dans des usages pérennes (charpente, etc.) ? Dans ce cas, le carbone relâché par l’exploitation est récupéré ultérieurement par la photosynthèse, mais cela prend plusieurs décennies. À l’inverse, si on veut stocker un maximum de carbone, et pour cela la forêt est sans doute le moyen le plus efficace et le plus rodé dont nous disposons, il vaut sans doute mieux laisser les forêts capitaliser du bois et moins faire tourner le stock. La biodiversité y trouverait également son compte...
On pourrait penser qu’on est plus avancé en ce qui concerne le risque tempête dont la prise en compte devrait disposer de connaissances bien assises dans les milieux forestiers.
Notons d’abord qu’aucune influence notable du changement climatique sur la fréquence de la violence des tempêtes dans les régions du centre de la France n’a été décelable sur les décennies qui viennent de s’écouler. À ma connaissance, la modélisation pour le futur (violence des vents…) ne donne pas jusqu’ici d’orientations claires et fiables, même s’il semble logique que les caractéristiques méditerranéennes du climat progressent vers le nord et que la charge en humidité à certaines périodes de l’année devrait s’accroître. Vu ce que l’on sait, il paraît prudent de ne pas exclure que les risques liés à la tempête puissent s’accroître dans le futur.
La tempête de 1999 reste encore vive dans les mémoires 20 ans après. À la suite de cet événement un ensemble de conseils pour la mise en place des plantations et leur conduite a été prodigué : planter des espèces adaptées à la station, bien sûr ; planter moins serré, de façon à obtenir des arbres moins hauts et plus robustes ; planter en mélange et récolter les arbres plus jeunes.
On peut se demander, 20 ans après, si ces consignes ont été appliquées. On note certes une tendance à couper les arbres de plus en plus jeunes mais cela paraît tenir avant tout à la pression des transformateurs. Je ne note pas de progression depuis quelques années de la plantation en mélange dans la sylviculture dominante. On peut néanmoins voir à Saint-Setiers sur la propriété de M. Nadalon des plantations en ligne alternant plusieurs rangs de mélèzes et d’une autre espèce de conifères ainsi que, plus récemment, des expérimentations sur les terrains d’intervention de la CFBL. Rien de tel ou d’approchant sur la forêt de Rochefort, gérée par l’ONF.
Pour ma part, j’ai certes été frappé par cet épisode et ses conséquences sur mes parcelles et je suis attentif à en tirer les conséquences pour limiter les dégâts de futures tempêtes. Je regarde toutefois les conseils précédents avec circonspection. La mise en place d’une population en mélange, d’âges diversifiés s’accorde fort bien avec ma pratique : plantation dans les espaces libres de rémanents, limitation des achats de plants… Par contre je reste peu enthousiaste à l’idée de diminuer l’âge de la récolte ; je me demande, même en ne tenant pas compte des motivations issues de la demande des industriels, si cette consigne n’est pas plus adaptée à des plantations homogènes qu’à une gestion plus diversifiée des peuplements.
Le plateau de Millevaches ne fait pas pour le moment partie des régions où le risque d’incendie forestier est considéré comme élevé, en raison sans doute de la pluviosité et de la fraîcheur relative liée à l’altitude. Pourtant, à l’échelle d’une vie, quelques incendies ont été marquants. Je crois me souvenir qu’il y en a eu pendant mon enfance et je me rappelle de celui qui a sévèrement touché le domaine de Rochefort il y a une quarantaine d’années. On a eu également, plus récemment, des épisodes de feux de tourbières au printemps (il y a 10-15 ans). Les périodes de sécheresse que nous avons eus jusqu’ici n’ont pas dégénéré en feux de forêt. Il n’en reste pas moins que lorsqu’on compare la carte du risque de feu de forêt en France pendant la canicule de 2003 et la carte d’une année normale à la même époque, on se rend compte que le risque encouru dans ces circonstances est du même ordre que celui de l’arrière-pays méditerranéen en année normale.
La préparation face au risque d’incendie est à peu près nulle et il n’y a pas de culture du feu de forêt comme c’est le cas en Provence ou dans les Landes. Tout au plus constate-t-on la création de quelques points d’eau dans les forêts gérées par l’ONF. Par ailleurs, les lignes à haute tension dont les abords sont débroussaillés et les prairies constituent des coupe-feu, à défaut d’une vision d’ensemble les articulant. Des pistes forestières construites avant tout pour l’exploitation, assurent une accessibilité partielle des massifs. L’incertitude sur la façon dont un feu majeur pourrait être géré avec les éléments de dispositifs en place me paraît élevée. La dévastation récente de la Nouvelle Galles du Sud en Australie, région pourtant réputée arrosée et verdoyante, attire l’attention sur la rapidité possible des évolutions en cours avec le changement climatique.
Les possibilités d’intervention des petits propriétaires comme moi face à un risque de cette nature sont très limitées. De plus, le maintien d’un sous-bois, justifié par le modèle alternatif de gestion forestière mis en place et par la biodiversité entraîne peut-être un certain accroissement du risque et ne facilite pas la lutte contre l’incendie éventuel. Le seul dispositif à la portée des petits propriétaires paraît être l’assurance ; pour l’instant je fais l’impasse sur cette question.
Avec l’arrivée à maturité des plantations de résineux sur le plateau de Millevaches, il était inévitable que la mécanisation fasse son apparition. Un tournant décisif s’est produit lors de la tempête de 1999. On a vu alors venir des pays du nord ces engins impressionnants dont nous n’avions encore pas connaissance et dont, les exploitants forestiers locaux se sont équipés. Après un temps de latence, des questionnements critiques sont apparus ; le débat ne prend pas toujours un caractère apaisé. L’incendie volontaire en 2018 des installations de Mecafor en est une illustration extrême qui ne facilitera pas le dialogue ou l’écoute d’une critique rationnelle.
La mécanisation s’applique à la fois aux coupes rases, aux éclaircies et à la plantation. Les problèmes constatés concernent la déstructuration des sols, touchant en particulier la couche superficielle. Ce ne sont pas essentiellement les engins lourds utilisés pour l’abattage qui font le plus de dégâts. Tant que les racines restent en place, qu’ils roulent sur les branchages des arbres abattus, leur impact reste souvent acceptable. Le débardage pose plus problème : les engins sont lourds en eux-mêmes, ils sont chargés, sont utilisés par tous temps, rentabilité oblige. Travaillant dans de mauvaises conditions ils laissent à l’intérieur des parcelles des traces de passage pouvant atteindre 1 mètre de profondeur, ce qui déstructure le sol et perturbe l’écoulement des eaux.
Si les dégâts sont en principe réparés sur les chemins d’accès - on se contente souvent d’un passage de lame et d’un comblement avec de la terre meuble - ils ne le sont pas à l’intérieur de la parcelle. Le dessouchage et la mise en andains des souches et des branchages, pilier de la replantation en sylviculture classique, ont un impact qui peut être jugé encore plus sérieux. Une partie de l’humus et de la matière végétale (souches et branches) est emportée dans les andains ; entre les andains le sol est appauvri d’autant. Sur le Plateau, on constate que les andains sont mis en place le plus souvent perpendiculairement aux courbes de niveau ce qui favorise l’érosion et l’ensablement des ruisseaux. L’argument selon lequel ce travail peut être effectué avec plus ou moins de soins et de compétences me paraît faible par rapport à l’ampleur de l’impact généré.
Quels sont les alternatives à une mécanisation à outrance et les moyens d’atténuer ses impacts ? Le premier élément de réponse est de planter sur un terrain d’où les branchages et les souches n’ont pas été éliminés. Reste à s’interroger sur la manière de débarder les bois coupés. On peut penser à utiliser des engins les plus légers possibles. Concernant les grumes, l’utilisation d’un tracteur tirant deux ou trois grumes attachées par des chaînes jusqu’en bord de route atténue peut-être l’impact ; le recours au débardage animal est évidemment sur le plan environnemental une solution tentante, elle est employée notamment pour sortir des arbres de valeur dans le PNR des Vosges. Reste à savoir si la solution serait raisonnable économiquement en Limousin (certaines tentatives paraissent néanmoins exister). Pour les bois de plus faible diamètre le porteur paraît rester la solution ; existe-t-il différentes sortes de porteurs plus ou moins lourds, sachant que chez les exploitants la course au gigantisme des engins est moins évidente ces derniers temps? Le point décisif me paraît être de travailler dans de bonnes conditions météorologiques. Est-il possible de négocier cela avec les exploitants ? Je n’en suis pas sûr.
Ce printemps 2020 pendant lequel j’ai été confiné à Sornac, avec toutefois la possibilité d’exercer mon activité « d’exploitant forestier », a permis de constater à quel point cette occupation est physiquement et intellectuellement saine et équilibrante. Un individu peut y trouver son compte et, pourvu qu’il se forme et s’informe, éventuellement mettre en œuvre un projet dont le degré de finesse dépassera celui des professionnels, nécessairement soumis à des contraintes de temps et de rentabilité ; mais sans doute cela se discute-il…
Une dizaine d’hectares ou un peu plus, sont à l’échelle de ce que peut assumer un amateur engagé. Mais, la micro-propriété est-elle un cadre viable pour la mise en place d’une forêt d’essences et d’âges diversifiés ?
On peut souhaiter préserver l’initiative individuelle qui, on peut le rappeler, a joué un rôle essentiel dans la constitution d’une forêt sur le plateau de Millevaches, tout en l’accompagnant par des institutions de coordination pour accroître la taille des unités de gestion et fournir un relais alors que les initiatives individuelles risquent de s’éteindre avec l’individu qui les porte (une forêt ne se pense que sur plusieurs générations).
Une telle orientation soulève deux problèmes majeurs :
L’histoire de la propriété familiale du Lombarteix est des plus classiques. L’installation de la famille remonte au moins au début du XVIIe siècle. La trajectoire paraît ensuite assez banale. La tradition orale (mon grand-père et mes grands-oncles) permet de décrire la situation à la fin du XIXe siècle : une dizaine d’hectares, un troupeau de brebis broutant les communaux, quelques vaches, un grand jardin bien fumé par les animaux puis chaulé avec l’arrivée du chemin de fer, des champs et prés éventuellement irrigués ou drainés. Comme cela a été le cas général, les moutons ont laissé place aux bovins et à l’élevage de veaux de lait à l’étable. Rien d’original donc et qui ne soit évoqué dans les écrits d’agronomes, d’historiens et de forestiers du début à la fin du XXe siècle. Le travail acharné de mon grand-oncle et de ses aides familiaux (mes grands-parents) a permis de doubler la superficie de la propriété. L’exploitation n’a toutefois pas pris le tournant de la mécanisation après la guerre et, à la retraite de mon grand-oncle, mes parents ont acquis en viager les bâtiments et les terrains.
La décision a alors été prise de louer en bonne partie les prés et les champs et de boiser le reste. Ce type de trajectoire a eu des motivations à la fois économiques et psychologiques. Une valorisation économique des terres a été recherchée, largement alimentée par des représentations et des espérances, plus que par des données objectives. Les motivations psychologiques sont analysées dans de multiples écrits expliquant la génération de la forêt de petits propriétaires et de petites parcelles, en timbres-poste, des plateaux limousins. La génération précédant la mienne a voulu garder ses souvenirs en l’état, les figer, ainsi que les paysages agricoles. Le résultat : 60 % de boisement alors qu’il n’y avait pratiquement pas d’arbres quand ils sont nés dans les années 1920, montre à quel point c’était illusoire.
Les plantations des années 1960 ont concerné une dizaine d’hectares. Une part importante des plants a été fournie par le Fonds forestier national ; la main-d'œuvre a été pour l’essentiel familiale. Quelques parcelles ont été plantées plus tardivement, la dernière au début des années 1990. Les conseils et consignes dispensés par les pouvoirs publics ont été suivis. La plupart des parcelles ont donc été plantées de manière homogène en épicéa, deux en douglas et le reste en mélange incluant des pectinés et quelques rares mélèzes. Quelques pectinés ont également été plantés sous des chênes. La plus grande partie des plantations a été effectuée dans des prés qui venaient d’être abandonnés par la pâture et qui étaient donc des terres relativement riches. Il en est résulté une croissance immédiate et vigoureuse des ronces et des genets. Assurer la survie des jeunes plants jusqu’à ce qu’ils dominent cette végétation adventice a nécessité un travail conséquent d’autant qu’à cette époque on ne disposait pas de débroussailleuses mécaniques. En revanche il n’y a eu aucun souci avec le gibier, le chevreuil étant à cette époque rare sur le plateau de Millevaches.
Après avoir été mobilisé contre mon gré pendant mon adolescence pour débroussailler les plantations nouvellement effectuées (souvenirs de vacances pourries par la corvée plus ou moins obligatoire de débroussaillage), j’ai commencé à m’intéresser aux bois à l’approche de la cinquantaine. Mon père m’a alors dit qu’il n’effectuerait plus de nouvelles plantations. Quand j’ai commencé à m’occuper de cette douzaine d’hectares, j’avais en face de moi 6 ha de plantations homogènes d’épicéas âgés d’environ 25 ou 30 ans, 1 ha de douglas bien venus, du même âge, 1 ha de jeunes douglas (5 ans), 2 ha de résineux en mélange, 2 ha de futaie et de taillis feuillus, d’ accrus et de délaissés, et deux petites parcelles en herbe dont la vocation est fixée par le zonage agriculture/forêt.
Cette saga familiale finit par croiser ma trajectoire professionnelle. J’ai passé toute ma vie professionnelle à m’occuper d’environnement. Mon travail a débuté au sein de l’équipe fondée par Ignacy Sachs à l’Ecole des études en sciences sociales : le CIRED. Les idées foisonnantes de Sachs, les demandes des administrations françaises, les opportunités offertes à l’international m’ont conduit à travailler sur une variété de sujets émergents ou à l’examen critique de thématiques classiques. À cette époque je n’ai pas vraiment accroché par rapport au mouvement néo-rural des années 1970 vis-à-vis duquel j’avais un certain scepticisme. La rencontre avec les thématiques forestières trouve en fait son origine dans le processus de décentralisation qui sur le plan intellectuel avait débuté bien avant la victoire de François Mitterrand en 1981. Avec plusieurs membres de l’équipe du CIRED j’ai été conduit à m’occuper de décentralisation et de développement local.
Quelques années plus tard après l’effondrement du bloc de l’Est, ma collègue Krystyna Vinaver m’a embarqué dans des opérations de coopération entre les Parcs naturels régionaux français et leurs homologues polonais. Les territoires concernés à l’est de la Pologne (la forêt de Bialowiecja) et le Parc naturel régional des Vosges du Nord avaient en commun de vastes forêts d’une qualité exceptionnelle. Lors d’une visite de Polonais en Alsace, nous avons eu l’occasion de rencontrer un membre de la famille de Turckheim chargé de la gestion de la forêt De Dietrich que nous avons pu visiter. Celle-ci a fait l’objet d’une gestion aboutissant à un mélange d’essences diversifiées (feuillus et résineux) associant sur un même espace des arbres d’âge et de taille variées objets de prélèvements limités mais fréquents. Ce type de conduite forestière a été décrite par Brice de Turckheim et a été à l’origine du mouvement Pro Silva, une association de forestiers visant une gestion mettant davantage à profit les mécanismes naturels. Ses tenants font valoir de nombreux avantages par rapport à la monoculture de parcelles de résineux homogènes qui s’est implantée sur le Plateau de Millevaches : avantages environnementaux (biodiversité), maintien de la fertilité des sols (absence de coupe rase et d’exportation de petits bois, ou de mécanisation à outrance) une meilleure résistance au risque tempête, aux maladies (on pourrait sans doute ajouter au changement climatique) et une récupération plus rapide, mais aussi une productivité plus forte et un meilleur rapport financier.
J’ai lu l’ensemble des documents y afférant, qui m’ont paru raisonnables et en phase avec mes travaux. Toutefois il y a une grande différence entre la gestion d’une forêt de plus d’une centaine d’années en régime de croisière et la conversion de peuplements homogènes de résineux. La phase de transition implique des manières de procéder qui ne sont pas forcément explicitées dans les documents de Pro Silva (par exemple la gestion des adventices1 lors des replantations), ce qui laisse un certain nombre de problèmes à résoudre. Quant aux perspectives économiques alléchantes, elles relèvent clairement du long terme. La superficie de la forêt constitue également une autre différence. Il est peut-être plus facile d’organiser une gestion de ce type (passage tous les 17 ans et récolte d’une part limitée du bois) sur un massif forestier que sur quelques parcelles en timbres-poste.
Une telle démarche renvoie également à un autre ordre de réflexion, très personnel. Quelles sont les motivations et les bénéfices que l’on trouve à s’occuper de ses bois ? Ceci conditionne naturellement les choix dans la gestion et les options stratégiques.
Je ne peux guère m’empêcher de sortir en pleine nature chaque jour à moins d’intempéries sérieuses. La chasse, la pêche et les bois sont les points d’ancrage de cet impératif. J’ai en revanche peu d’intérêt pour les pratiques gratuites et « sans effet visible, immédiat et concret » comme le sport ou la marche qui sont censés maintenir l’individu en forme. Les occupations forestières ont l’avantage de me fournir un minimum d’exercice physique, pas trop pénible car je délègue les tâches les plus ardues et présentant des risques pour les amateurs inexpérimentés (abattage d’arbres à partir d’une certaine dimension…).
J’ai plus de mal à rendre compte d’une seconde motivation qui a trait à l’inscription de l’individu dans la longue durée. Il m’est difficile d’envisager de laisser à l’abandon un territoire dont la famille s’est occupée au fil des siècles, depuis bien longtemps même si la durée est indéterminée ; je ne peux accepter d’être le premier à abandonner.
Les considérations environnementales viennent se greffer sur cette motivation, à la fois sous la forme d’ impératifs (contribution au maintien de la biodiversité, à la transition énergétique, aux puits de carbone) ou sous forme de questions : comment gérer la forêt dans un contexte de changement climatique ?
Enfin, les objectifs économiques ne sont pas totalement absents de ma démarche. Non que je compte sur les bois pour assurer un complément substantiel à ma retraite : la majeure partie des coupes de la première génération d’arbres a déjà été effectuée. Par contre, les opérations de gestion dégagent des quantités de bois de chauffage bien supérieures à ce que je peux utiliser, même pour chauffer une grande maison, d’autant plus que je ne l’occupe pas en plein hiver, et ceci constitue un apport financier appréciable.
Au début de mon implication, aucune éclaircie n’avait été effectuée sur les peuplements homogènes d’épicéa et de douglas plantés une trentaine d’années plus tôt. Je songeais à corriger cela quand s’est produite la tempête de 1999. Son impact a été très différent selon les types de parcelles : des trouées dans deux parcelles d’épicéa alors que les autres, mieux protégées, n’ont pas été touchées ; une parcelle de douglas a été victime du déracinement d’une haie de vieux hêtres situés sur un talus en surplomb ce qui, par un effet de château de cartes, a déraciné 50 % de cette parcelle pourtant protégée des vents. Il est notable que dans l’un et l’autre cas, les arbres ont été déracinés et non pas cassés par le milieu comme cela a été le cas par exemple dans la forêt de la Feuillade à Faux-la-Montagne.
On s’est occupé rapidement de redresser les jeunes arbres couchés par le vent. Remis debout, ils ont été attachés avec de la ficelle au sujet épargné le plus proche. Ce bricolage s’est avéré efficace : tous ont survécu et ils ont apparemment développé à nouveau un système racinaire équilibré. La question reste encore posée de savoir si les quelques sujets malingres (hauteur de l’ordre de 10 m) qui ont séché des années après ou ont été à nouveau renversés par le vent doivent cela aux effets à plus long terme de la tempête.
Le volume de bois tombé sur le Plateau lors de cette tempête a très largement excédé les capacités de traitement des exploitants et la demande du marché. La mécanisation était alors faible ; on a fait venir des abatteuses de pays du Nord de l’Europe ; ces engins ont été employés en priorité sur les parcelles de grande taille. De toute façon, les parcelles sinistrées ne se prêtaient pas forcément bien à une exploitation entièrement mécanique (troncs enchevêtrés etc.) et l’intervention de bûcherons s’avérait souvent nécessaire. Cette main-d'œuvre était également débordée. Il a donc fallu attendre, mais cette attente n’a pas eu d’incidence notable sur la qualité des bois exploités. En revanche dans une telle situation, les acheteurs étaient en position de force et cela s’est ressenti sur les prix, même si nous avons eu une chance relative puisque les troncs n’étaient pas cassés (sauf exception) ce qui réduit la valeur du bois à néant, mais simplement déracinés.
Pour le reboisement on a essayé de mettre à profit au maximum le peu de régénération naturelle déjà présente. Sur un faible nombre de placettes cela a donné de bons résultats. La condition déterminante a été la taille initiale de la repousse qui devait être de l’ordre de 50 cm pour avoir des chances de triompher des adventices.
Par ailleurs les effets de la tempête avaient à cette époque conduit à la préconisation d’une diversification des essences et de plantations moins denses. La première préconisation entrait en résonance avec mes idées, la seconde avec la nature d’un terrain encombré par les rémanents et m’arrangeait bien (moins de travail de plantation). J’ai donc planté à la fois des résineux qui sont venus de façon irrégulière et des hêtres bien espacés qui ont eu tendance à se développer latéralement ce qui n’augure pas d’une belle futaie à venir et nécessite des élagages palliatifs fréquents.
Les effets d’une tempête continuent à se faire sentir pendant plusieurs années. Les arbres qui ont chuté, au-delà de faire tomber directement leurs voisins en déstabilisent d’autres de façon visible ou non. On peut d’abord voir des arbres penchés ou dont le système racinaire a été soulevé ; lors du dégagement des chablis, ils sont coupés car on est sûr qu’ils ne se stabiliseront pas. D’autres dégâts sont plus insidieux. Les systèmes racinaires des arbres en lisière des trouées peuvent être endommagés ou déséquilibrés, ce qui avec une exposition nouvelle en bordure se traduit par des chutes ou de la casse les années suivantes.
La tempête a également révélé une relative inadaptation des plantations d’épicéa (préconisées en leur temps par le Fond forestier national) à un grand nombre de stations aux altitudes de l’ordre de 700 m. Le traitement des chablis d’épicéa a permis de constater les atteintes de fomès : un champignon qui détruit le cœur de l’arbre à partir de sa base et n’est pas détectable à l’œil nu par une personne non avertie (le renflement de la partie basse du tronc constitue un indice...). Les parties contaminées des sujets touchés sont laissées simplement sur place ou destinées à la papeterie en deçà d’un certain seuil de dégâts. On peut toutefois nuancer le regret du choix de l’épicéa dans la mesure où les jeunes plantations ont permis la cueillette d’importantes quantités de cèpes qui, pendant toute une période, ont été vendus à des prix élevés notamment sur le marché italien. Ceci, avant que de nouvelles filières en provenance des pays de l’Est ne se mettent en place, a généré des revenus largement comparables à ceux de la forêt ; ils n’ont pas toujours bénéficié aux propriétaires.
Les forêts sont riches, diverses, complexes, bref : vivantes. Mais l’industrie aimerait les transformer en monocultures d’arbres bien alignés, faciles à récolter, maîtrisés. Le gouvernement ne s’y oppose pas, il assume : « une forêt, ça se cultive, ça s’exploite ». Pendant ce temps, loin des ministères, la résistance s’organise. Partout en France, des individus, des collectifs et des associations s’activent, inventent des alternatives et défendent les forêts. Le temps est venu d’unir ces forces, pour faire front commun contre l’industrialisation des forêts !
Nos forêts sont devenues un champ de bataille en proie aux machines et à l’appétit insatiable des industriels. Partout, dans nos communes, départements et régions de France, nous voyons notre bien commun se faire malmener, les coupes rases et les monocultures se multiplier. C’est un fait palpable que nous éprouvons au quotidien, une violence que nous ressentons dans notre chair. Le productivisme gagne nos massifs forestiers et plie le vivant aux règles du marché. Des paysages séculaires sont dévastés parfois en quelques heures... Les arbres sont moissonnés comme du blé. Partout, les forêts sont vues comme un gisement inépuisable que l’industrie est appelée à exploiter et le bois comme un simple matériau à transformer.
Depuis cinq ans, l’action du gouvernement est déplorable. Alors que la Convention citoyenne pour le climat avait émis des propositions ambitieuses pour les forêts, l’Exécutif a tout fait pour s’y opposer, en amoindrir la portée et les vider de leur substance. Quant au plan de relance, il a capitulé devant les lobbies des planteurs d’arbres sans aucune contrepartie environnementale sérieuse. Tout au long du quinquennat, il n’a cessé de démanteler le service public. Plus de 1 000 emplois ont été supprimés à l’Office national des forêts depuis 2017, 475 emplois supplémentaires pourraient disparaître au cours des cinq prochaines années.
Au sommet de l’État, tout est verrouillé. Les solutions ne viendront pas d’en haut. C’est une certitude. Seule une pression, à la base, sur le terrain, pourra les faire plier. Dans les couloirs feutrés des ministères, les industriels déploient leur stratégie à coup de bulldozers. Le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, s’en fait le porte-voix. Dans une lettre adressée à la Commission européenne, il s’est attristé de voir « les forêts réduites à des considérations environnementales en ne tenant pas compte des aspects socio-économiques ». À l’Assemblée nationale, il a affirmé qu’« une forêt, ça se cultive, ça s’exploite ». Le gouvernement veut accroître les prélèvements en forêt de 70 % d’ici 2050 et passer d’environ 60 millions de mètres cubes de bois récoltés par an à plus d’une centaine de million. Nous savons ce que cela implique : une exploitation toujours plus accrue de nos forêts et une intensification des coupes-rases.
Nous ne voulons pas être les spectateurs passifs de la destruction en cours.
Il n’y a aucune fatalité à la situation actuelle et il ne tient qu’à nous d’en inverser la tendance. Un grand mouvement populaire est en train de naître autour de la défense des arbres. Après avoir été dépossédé.e.s de tout un pan du territoire national, des habitant.e.s, des citoyen.ne.s, des associations, des forestier.e.s ont décidé de se le réapproprier. Nous refusons que les forêts subissent à leur tour la logique industrielle qui a ravagé et ravage encore l’agriculture, qui détruit des métiers et des savoir-faire reconnus et appauvrit la biodiversité.
Partout, localement, des résistances sont déjà à l’œuvre. Des alternatives éclosent, des alliances naissent. D’autres imaginaires s’inventent. Ici, on achète des forêts pour les gérer de manière soutenable ou les laisser en libre évolution. Là, on développe des circuits courts de la grume à la poutre. Là-bas, on s’oppose à un projet de méga-scierie. Des associations s’engagent pour faire bouger la loi, des forestiers parviennent à s’extraire de pratiques sylvicoles qu’ils savent nocives pour se tourner vers une sylviculture douce, des habitant.e.s créent des vigies citoyennes. Des syndicalistes de l’ONF se mettent aussi en grève. Nos luttes sont multiples. Nos actions s’enrichissent mutuellement. Elles font bruisser le monde que nous souhaitons voir advenir. Elles lui donnent corps. Mais ce n’est pas suffisant. Pour gagner, nous devons passer à un cran supérieur, tisser la toile d’un récit commun, constituer un front. Tout porte à croire que c’est maintenant ou jamais. Nos forêts sont à la croisée des chemins. Nous appelons à une année de mobilisation pour les forêts françaises. La question des forêts ne concerne pas seulement l’autre bout de la planète l’Amazonie, la Sibérie ou l’Ouest Canadien qui sont touchés par les grands feux ou la déforestation. Elle se joue ici sur nos territoires, en bas de chez nous. Ici aussi, les conséquences du réchauffement climatique se font sentir, les sécheresses représentent une menace devenue réalité, les forêts dépérissent et la vision extractiviste continue de se propager. Ici aussi, les indicateurs sont dans le rouge. L’horizon se couvre. Il y a urgence à agir. Nous appelons chaque collectif et association engagés dans les forêts à participer à une campagne nationale contre leur industrialisation. Celle-ci se déroulera au cours des trois prochaines saisons, en trois temps. C’est une première étape, le début d’une lente montée de sève !
Le week-end du 16 et 17 octobre, nous invitons chaque association et collectif d’habitant.e.s à organiser une action localement sur son territoire. Pour que le plus grand monde puisse y participer à sa manière, avec son élan et son énergie, nous nous donnons un cadre d’action non-violent ce qui n’exclut pas les actions de désobéissance civile. Nous ferons résonner ces luttes au même moment sous un même cri de ralliement. Contre leur industrialisation et leurs grands projets inutiles, nous montrerons les forces de nos alternatives et défendrons le maintien d’un service public forestier digne de ce nom ! Nous appelons aussi à ce que cesse l’exploitation forcenée des travailleurs de la forêt, bûcherons, débardeurs et de tous les auto-entrepreneurs taillables et corvéables. Nous invitons chaque groupe et ou collectif à nous contacter et à se présenter pour que nous puissions en amont répertorier leur mobilisation sur une carte interactive en nous écrivant à l’adresse : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.. Nous pouvons déjà dire que dans le Morvan, des groupes locaux prévoient de planter une forêt diversifiée sur une ancienne coupe rase. Dans le Limousin, des habitant.e.s et des associations appellent à une marche. Tandis que dans les Pyrénées, le collectif Touche pas à ma forêt se mobilise contre le projet de méga scierie Florian. D’autres actions sont à prévoir.
L’hiver sera propice à la rencontre. Après une première action sur chacun de nos territoires le 16-17 octobre, nous nous retrouverons début décembre pour une grande assemblée des luttes et des alternatives forestières. Si nous voulons construire le mouvement dans la durée, tenir dans l’adversité, cela passe selon nous par une culture commune qui manque encore et que nous devons enrichir puis faire croître comme un maquis.
Alors qu’au printemps, tout renaît, nous laisserons nos jeunes pousses se déployer. Nous prévoyons d’organiser tous ensemble une action de désobéissance civile dans un lieu précis pour marquer notre présence et montrer que nous ne sommes pas dupes des tentatives de greenwashing. L’action aura lieu une semaine avant la journée internationale des forêts, un événement devenu lisse et récupéré par les industriels. Avec ce coup d’éclat, nous avons bien l’intention de détourner les projecteurs. A l’étalage des bons sentiments, nous opposerons la vitalité de nos luttes et les espoirs qu’elles soulèvent.
J’avais deux objectifs en réalisant ce film : sensibiliser le grand public aux enjeux de la gestion forestière d’une part, susciter un débat au sein de la filière forêt-bois d’autre part. Le premier objectif est plus ou moins atteint : le film a rassemblé plusieurs dizaines de milliers de spectateurs et a reçu un large écho dans les médias nationaux. Près de 300 projections débats ont été organisées, devant des publics très variés, en zones urbaines comme au cœur de régions forestières. Des liens se sont tissés et plusieurs initiatives locales sont nées suite à ces rencontres.
Pour ce qui est de créer un débat chez les professionnels, c’est plus mitigé… Quelques jours avant sa sortie, le film a fait l’objet d’une levée de boucliers d’une partie de la filière. La Fédération Nationale du Bois (FNB) a publié un communiqué en réaction, dénonçant un film “à charge“ et “négatif “, sans prendre le temps de répondre aux questions posées par le film. Ce court texte a circulé en interne chez ses adhérents et sur les réseaux sociaux, avec même des appels au boycott du film de la part d’industriels piqués au vif. La coopérative Alliance Forêt Bois a elle carrément demandé à mon producteur d’être retiré du montage. Ces réactions ont malheureusement dissuadé bon nombre de professionnels de voir le film, craignant de se voir clouer au pilori… Une enseignante d’école forestière m’a ainsi confié s’être rendue à reculons à la projection. Elle est pourtant revenue sur son a priori au terme de la projection, reconnaissant que le film posait plus de questions qu’il n’apportait de jugements définitifs.
La réaction la plus épidermique est venue de l’interprofession France-Bois-Forêt1, pour qui “les 440 000 professionnels de la filière, qui œuvrent, chaque jour, en forêt et au sein des entreprises de la filière sont blessés par certains raccourcis qui laisseraient à penser que nous faisons mal notre travail“. Ce texte fait semblant d’ignorer que les critiques portées à l’industrialisation de la forêt sont formulées dans mon film... par des professionnels eux-mêmes !
En prétendant s’exprimer au nom de tous pour susciter un esprit de corps, les instances de la filière cachent les fractures en son sein, qui sont profondes. Comme me l’a écrit un gestionnaire : “Je pense qu'on est beaucoup de forestiers à être plus blessés par le sort qu'on réserve à nos forêts et par les compromis que ce monde fou nous demande de faire, que par le film... Si les ténors de la filière voulaient bien voir ça en face on s'occuperait enfin des vraies blessures“. J’ai ainsi reçu de très nombreux témoignages de soutien au terme des projections de la part de professionnels, du bûcheron jusqu’au scieur, même si tous n’épousent pas le point du vue du film dans sa totalité. Plusieurs salariés de coopératives forestières sont même venus me voir pour me dire le bien qu’ils pensaient du film, malgré les avis de leur hiérarchie. Celle-ci a-t-elle conscience de tels décalages ?
Autre instance prétendant parler au nom de tout le monde, Fransylva, se revendiquant comme le “Syndicat des propriétaires du Limousin“, bien qu’il ne réunisse qu’à peine 6 % d’entre eux. Dans un communiqué savoureux, il justifie toutes les dérives présentées dans le film. L’utilisation des produits phytosanitaires en forêt ? “Nécessaire“. L’explosion du bois-énergie ? “Une saine valorisation“. La monoculture du douglas ? “Une bonne réponse“. L’exportation de grumes en Chine ? “Valorisante“. Quant aux effets négatifs de la mécanisation, on y lit que les nouvelles machines exercent moins de pression au cm² qu'un sabot de cheval ou même un pied humain… Cet argument rituellement seriné par la filière, basé sur une approche très partielle de l’impact sur le sol, a été démenti par plusieurs études2 … et par le bon sens.
Cette rengaine est pourtant reprise par l’Office national des forêts, qui a publié en interne des “éléments de langage“ à destination de ses cadres et porte-parole, dans le cas où ils seraient interpellés au sujet du documentaire. Malmené dans le film par la voix de ses agents de terrain, l’établissement s’y livre à une véritable opération de communication de crise ! Le cas des dizaines de suicides de forestiers suite aux incessantes restructurations qui secouent l’office y sont ramenés à des “drames personnels“ et “intimes“, qu’il est irresponsable “d’instrumentaliser“. Ni responsables, ni coupables donc.
On l’aura compris, ces réactions officielles de la filière tiennent plus de la “langue de bois“ que du débat raisonné. Qu’en a-t-il été des discussions en salles de cinéma? Elles ont souvent été très riches et révélé des positions plus nuancées que ces exercices de communication. Les séquences ayant fait le plus réagir les professionnels sont sans doute celles montrant les dégâts sur les sols de travaux forestiers. Je montre par exemple un entrepreneur de travaux forestiers travaillant par temps de pluie, provoquant des torrents de boue sur une parcelle très pentue. On m’a plusieurs fois reproché de ne montrer que “les 1 % qui travaillent mal“ et de jeter l’opprobre sur les autres. Cette posture est révélatrice. Plutôt que d’interroger le système qui conduit à ces dérives, comme j’ai tâché de le faire, on jette la responsabilité à quelques errements individuels pour s’épargner la remise en question collective. Heureusement, de nombreux acteurs admettent que si le film est un regard, et ce qu’il montre de la réalité est forcément partiel, les faits qu’il dénonce sont difficilement contestables et doivent interroger. Dans bien des cas, les discussions furent très animées entre forestiers, se prolongeant parfois sur près de deux heures ! Beaucoup ont profité de l’espace public de la salle de cinéma pour faire entendre une parole qui dépasse rarement les discussions d’après chantier à la cantine.
Comment expliquer cette omerta qui pèse sur ce secteur ? C’est un monde où il est mal vu d’exprimer sa sensibilité, et surtout de s’exprimer publiquement sur la filière quand on en fait partie, comme s’il ne fallait pas trahir le “secret de famille“. C’est un monde très masculin, où on joue des muscles, où l’on conduit des grosses machines. Un monde très segmenté, où chacun est indépendant, isolé au fond de sa forêt, de sa bagnole ou derrière son ordinateur. Un monde sans tradition de mobilisation collective, sauf peut-être chez les fonctionnaires de l’Office nationale des forêts, bien que la culture militaire au sein de l’établissement et le devoir de réserve auquel sont soumis les agents assermentés n’incite pas à la prise de parole.
Les hommes et femmes qui composent la filière-bois forêt forment un monde bien plus complexe et contradictoire que ne le laissent penser ceux qui les représentent. En réalisant ce film, j’ai souhaité ouvrir une brèche pour tous ceux qui questionnent le modèle productiviste en forêt. A eux de ne pas se laisser voler la parole par ceux qui prétendent parler en leur nom.
Michel Lulek (IPNS) : Lorsque je suis arrivé sur le Plateau dans les années 1980, Marius Vazeilles était mort depuis une dizaine d'années. À l'époque, son nom revenait sans cesse quand on parlait de l'histoire locale et bien évidemment lorsqu'on s'intéressait à la forêt. En 2023, quelle mémoire laisse-t-il encore sur le Plateau ?
Marie-France Houdart : Quand nous-mêmes sommes arrivés en Corrèze, en 1975, deux ans après le décès de Marius Vazeilles, le plateau de Millevaches était entré depuis 1955 dans une période de reboisement intensif (douglas, épicéa) avec le financement du Fonds forestier national, car la France manquait de bois et les bois résineux exploitables étaient alors de piètre qualité (pin sylvestre). Cet effort de reboisement attira des investisseurs extérieurs à la région. Tout cela dépassait déjà le projet de forêt paysanne de Marius Vazeilles dont nous avions connaissance, de son arboretum et de tous les efforts qu'il avait déployés pour freiner l'émigration et développer une forêt paysanne.Les plantations qu'il avait préconisées et contribué à développer, donnaient en plus déjà lieu à polémiques. On se posait la question de savoir si le Limousin avait été autrefois boisé ou bien s'il n'avait jamais été couvert que de landes, et donc si ces boisements étaient bien légitimes. Question à laquelle Marius Vazeilles s'était pourtant attaché avec passion.La polémique suivante, virulente, concerna les effets néfastes des résineux, accusés d'acidifier les sols et de fermer le paysage. Entre temps de jeunes entreprises s'étaient créées, dans l'esprit de la forêt paysanne, pour valoriser localement des bois résineux dénigrés (par exemple à Lamazière-Basse, une entreprise de construction artisanale de maisons en bois massif, à Faux-la Montagne une scierie et entreprise de construction à ossature bois, et d'autres projets en Limousin tandis qu'une thèse d'un géographe parue en 1998, voulut prouver que Marius Vazeilles s'était complètement trompé, que cette forêt n'aurait jamais la capacité de production industrielle, que les rendements ne pouvaient pas être compétitifs, que les bois étaient médiocres, et que « les chefs d'entreprise issus du terroir avaient du mal à intégrer les rouages du capitalisme » (!) : on sait ce qu'il en est aujourd'hui. Aujourd'hui, pour la jeune génération, la forêt fait partie du paysage. Vazeilles ? Connais pas.
Claude Montagné et Sylvie Peyronnet : Marius Vazeilles est sans conteste une personnalité, sinon la personnalité du plateau de Millevaches. Beaucoup de personnes aujourd’hui âgées se souviennent de cet homme, en parlent avec respect et souvent ils s’empressent de mettre, sous forme de sous-entendus, des réserves à leur enthousiasme. Parler de Vazeilles ferait débat. Pourquoi ? En réalité cela n’est que très rarement abordé ; nous vivons encore sur des interprétations, des « qu’en dira-t-on », des relents de cabales à son égard. Certes il a pu faire des erreurs d’appréciations, d’analyses dans les temps troublés du début de la guerre en 1939. Des anciens amis lui ont tourné le dos, de nouveaux opportunistes se sont servis de lui. Quant au forestier, on lui reproche, à tort, d’avoir enrésiner le plateau. Seul consensus, et encore..., l’archéologie. Même dans ce secteur on vient aussi lui chercher des poux. Vazeilles, homme d’engagement, dérangeait et il dérange encore.
IPNS : Vous avez écrit une pièce qui lui est consacrée : Ma vie sur un plateau. Comment est née cette pièce ?
Claude Montagné et Sylvie Peyronnet : Dans le cadre du 50e anniversaire de la mort de Marius Vazeilles, le musée archéologique et du patrimoine Marius Vazeilles de Meymac a passé commande à notre compagnie théâtrale, La Kélidône, d’une lecture-spectacle. Une importante documentation a été mise à notre disposition pour cerner l’homme et son œuvre. Jusque-là nous n’avions que des échos contradictoires du personnage et de son action sur le Plateau de Millevaches. En effet les témoignages vivants empreints tantôt de silence, tantôt de commentaires passionnés, ont excité notre curiosité et nous ont encouragé à prendre le temps de marcher dans les pas de cet homme pour faire la part des choses. C’est à partir de ses écrits, des monographies existantes, des documents iconographiques en possession du musée, des témoignages vivants des habitants que nous avons élaboré notre spectacle.En nous plongeant dans les récits de l’action menée par Marius Vazeilles, nous avons découvert trois vies en une : celle du forestier, celle de l’archéologue et enfin celle de l’homme politique.Ces trois facettes de Marius Vazeilles s’entremêlent tout au long de sa vie. Lorsqu’il est nommé en 1913 Garde général du plateau de Millevaches, il a pour mission le reboisement de la lande. S’interrogeant sur les espèces arboricoles à introduire sur ce sol, il analyse la structure de la terre et c’est à cette occasion qu’il met à nu de nombreux vestiges gallo-romains et néolithiques. Une passion naît de cette découverte : l’archéologie agraire à laquelle il va donner tout son essor.Touché par la pauvreté du monde paysan sur ces terres arides, il va s’efforcer de convaincre les agriculteurs de « planter » pour constituer une source de revenu supplémentaire, autre que celle de l’élevage ovin. Cette démarche le conduit naturellement à s’engager dans le syndicalisme paysan et dans la vie politique.Marius Vazeilles a traversé une très grande partie du XXe siècle. Il a connu deux guerres mondiales, la Révolution russe, le Front populaire, le CNR… La brutalité des événements a mis en lumière son engagement humaniste. De fait il s’est érigé en pionnier de toutes les actions entreprises. Il a pris sa part dans le développement économique du plateau de Millevaches et de la Haute-Corrèze. Pour ce qui est de l’archéologie, un musée porte aujourd’hui son nom et abrite ses collections. Enfin, il a défendu la cause des paysans haut-corréziens en se préoccupant de leurs conditions en tant que député communiste en 1936.Il a réalisé un arboretum constituant son terrain d’expérimentation pour le choix des essences à introduire. Il a construit une cabane-musée pour réunir ses nombreuses trouvailles archéologiques. Il a créé un syndicat paysan qui servira d’exemple pour d’autres territoires ruraux en France.Tels sont les grands ouvrages qui témoignent de sa capacité à dynamiser et à fédérer les énergies locales pour un progrès futur.
IPNS : Quel était le projet forestier de Marius Vazeilles et est-il très différent de ce qui s'est passé sur le Plateau au cours du XXe siècle en la matière ?
Marie-France Houdart : Le projet forestier de Vazeilles était bien particulier et ce qui s'est passé depuis et jusqu'à maintenant avec l'enrésinement du Plateau ne correspond pas vraiment à ce qu'il espérait. S'il revenait aujourd'hui, je pense qu'il serait heureux
IPNS : Pourquoi quitte-il l'administration des Eaux et Forêts en 1919 ?
Claude Montagné et Sylvie Peyronet : L’état du paysage renvoie à la condition du paysan. Travailler sur la justice sociale s’impose donc à lui ; et de ce fait la politique le rejoint. Contemporain de la Révolution Russe, l’espérance ou la foi en un monde nouveau se dessine. En 1915 il adhère au Parti Socialiste SFIO, dès lors il s’investit dans le syndicalisme et la politique. Le politicien du secteur a pour nom Arthur Delmas. Delmas est un élu radical à peu près intouchable cumulant depuis 1898 les sièges de député, conseiller général et maire de Meymac. Les élections de 1914 ont mis fin à son mandat de député et celles de 1919 à celui de maire, mais il a trouvé un successeur en la personne de son petit neveu, le maire de Neuvic, Henri Queuille, aussitôt propulsé sur l‘avant scène du radicalisme en Haute-Corrèze.Marius Vazeilles par sa proximité avec le monde paysan et ses engagements humaniste et politique fait ombrage à ces notables. Comme il est fonctionnaire de l’Administration des Eaux et Forêts il est assez facile de lui proposer une mutation à Bar-le-Duc, dans la Meuse, qui l’éloignera du Plateau de Millevaches. Il refuse l’affectation, demande sa mise en disponibilité et quitte la fonction publique. Dès lors il ira jusqu’au bout de son projet de reboisement et d'aménagement rural du Plateau. « On espérait toujours que je serais amené à quitter le pays, on pouvait toujours espérer... J’avais acquis en 1914 onze hectares au Puy Chabrol, près de Barsanges, que j’ai pu plus tard agrandir, en achetant les parcelles qui se libéraient autour... » Il crée ainsi un véritable arboretum dans lequel il procède à l’essai de plus de 400 espèces forestières des zones tempérées, dont plus de 200 ont résisté aux conditions locales. Il participe à la création de plusieurs pépinières scolaires, il reçoit l’aide de plusieurs instituteurs du Plateau.Concernant le reboisement proprement dit, le slogan de Vazeilles à toujours été : « Il faut assainir les fonds des vallées, arroser les versants pour obtenir de belles prairies, reboiser les crêtes en feuillus et résineux. Je suis persuadé des bienfaits de l’alliance de l’arbre et de l’herbe... »Il comprend la synergie qui existe entre le milieu et l’homme. Il milite pour un équilibre agro-sylvo-pastoral. Cette manière qu’il a d’observer le monde le conduit à le penser dans sa globalité. En parcourant le pays où il visite les maires et les premiers reboiseurs, où il parle avec toutes les personnes qu’il rencontre, il réussit à persuader de nombreux paysans du bien fondé de nouvelles plantations : « La forêt définitive doit être constituée d’essences susceptibles de se reproduire naturellement. En numéro un je place le douglas pour sa vigueur, sa rusticité et la qualité de son bois. Parmi les feuillus je préconise, en plus des essences locales (hêtres, chênes, bouleaux) le chêne rouge d’Amérique du Nord. »Le boisement actuel du Plateau, parfois critiqué, est assez éloigné de celui que Marius Vazeilles avait imaginé, les propriétaires ayant choisi le plus souvent des plantations simples et rentables. Une croissance rapide a été privilégiée d’où la rareté des feuillus contrairement à ce qu’il avait préconisé. Par ailleurs les subventions ont été attribuées essentiellement pour planter le douglas et l’épicéa, suivant les directives données à ses débuts par l’Administration des Forêts. Aujourd’hui Marius Vazeilles serait fou de rage de voir ce qu’est devenu le Plateau. Toutes ses recherches, tout son travail patient, méticuleux, intelligent, ont été foulées au pied pour laisser place, en grande partie, à une forêt industrielle qui ne voit que l’intérêt économique au détriment d’un équilibre agro-sylvo-pastoral. En 1957 l’École forestière de Meymac voit le jour, sa création doit sans aucun doute beaucoup à l’action de Vazeilles pendant plus de 40 ans. Il est d’ailleurs étonnant que cet établissement ne porte pas son nom, il faut croire que même 50 ans après sa mort il dérange toujours.
IPNS : Il est aussi connu en tant qu'archéologue...
Claude Montagné et Sylvie Peyronnet : Première, deuxième ou troisième passion pour Marius Vazeilles ? Difficile de répondre, en réalité l’archéologie a été présente tout au long de sa vie. Mais elle prendra le pas sur le reste lorsque Marius Vazeilles s’effacera du champ politique. C’est en effectuant sa recherche fondamentale en sylviculture qu’il est amené à étudier la nature des sols. Et c’est en disséquant la composition de cette terre qu’il découvre les origines du Plateau. C’est ainsi que peu à peu il rejoint l’archéologie, et avec elle l’étude des civilisations présentes. D’autre part il comprend de suite que le Plateau était autrefois boisé et habité bien plus qu’il ne l’était à son arrivée en 1913. Et que c’est par la déforestation progressive que les habitants ont dû abandonner les habitations livrées aux caprices des vents et du climat. « La forêt a précédé l’homme ; la lande l’a suivi » dit-il. Homme de terrain il devient un des pionniers de l’archéologie agraire.Une archéologie à la croisée des sciences de l’homme et de la nature. Il sera un archéologue reconnu et travaillera avec les plus grands comme les deux abbés préhistoriens Buissony et Breuil. Aujourd’hui à Meymac, un musée portant son nom rassemble ses découvertes. Il s’est toujours intéressé à l’histoire du pays, il voulait comprendre comment et dans quel environnement vivaient les anciennes peuplades du Plateau. Il savait que c’est à partir de ces découvertes qu’il pouvait imaginer ce que pouvait devenir ce pays. Pour lui tout est lié : l’archéologie pour comprendre le passé, la forêt de demain et la politique pour mettre en mouvement l’ensemble.
Marie-France Houdart : À côté de l' « archéologue » que l'on a vu en lui, j'ajouterais l' « ethnologue ». La preuve : tous les objets de la vie quotidienne, agricole et artisanale, qu'il a collectés et qui constituent le troisième étage du musée Vazeilles, le plus visité. Sa petite fille, Danièle Vazeilles, anthropologue elle-même, nous le disait, c'était un chercheur pluridisciplinaire, pour lequel au centre est l'homme : dans ses modes de vie, de croire, de se grouper, de s'allier, de transmettre, à travers les temps, dans ses combats. Il ne suffit pas de vivre proche des paysans pour comprendre le système qui les enserre. Sa vie militante en faveur du sort des paysans repose sur l'analyse en profondeur de l'engrenage politique, économique, social qui a mené à l'émigration, d'abord saisonnière puis définitive.
IPNS : Dans les Mélanges Marius Vazeilles publiés en 1974, un an après sa mort, par la Société des Lettres, Sciences et arts de la Corrèze, Jacques Chirac, alors ministre de l'Agriculture et président du conseil général de la Corrèze, écrit une préface dans lequel, lui aussi, parle des « trois domaines » qui caractérisent la vie de Vazeilles : la forêt, l'archéologie et... l'érudition. Disparaît dans cet hommage la vie militante et syndicale de Vazeilles qui fut pourtant importante puisqu'il accéda à de très hautes fonctions, y compris au sein de l'appareil communiste international puisqu'il fut même président du Praesidium du Conseil international paysan, et bien sûr député communiste de la Corrèze de 1936 à 1939 dans la circonscription même où Chirac sera élu plus tard. Est-ce que cette partie de la vie de Vazeilles dérangeait tant pour qu'on l'oblitère ainsi ?
Claude Montagné et Sylvie Peyronnet : D’abord il faut dire ce que Vazeilles dit de lui-même : « Mon socialisme était purement sentimental, il l'est d’ailleurs resté. » Il s’est toujours donné à fond dans les engagements qu’il avait choisis. Comme syndicaliste d’abord, puis en votant pour la IIIe Internationale et en étant député communiste en 1936. Ses prises de paroles à l’Assemblée Nationale sont là pour attester de l’engagement qui était le sien pour défendre les intérêts des habitants de la Haute-Corrèze. Seulement la guerre éclate en 1939 alors qu’il est député communiste et que le parti sera interdit. C’est une période trouble pour chacun. Il se détourne du Parti Communiste et dès lors il est accusé de complaisances à l’égard du Maréchal Pétain. La réalité n’est pas aussi simple et Chirac, en bon politique, parle de ce qui ne fâche pas et surtout essaie de récupérer « une image de Vazeilles » forestier et archéologue qui fait moins débat. Peut-être Vazeilles, malgré lui, fut un inspirateur pour Chirac, notamment dans le rapport au monde paysan. Il ne faut pas oublié que Vazeilles était la référence politique du PC pour le monde agricole et qu’il aurait pu être en 1936 ministre de l’Agriculture si le Parti Communiste avait donné son accord. La vie de Vazeilles aurait pu prendre un tournant plus prestigieux s’il n’y avait pas eu la guerre. Vazeilles avait toutes les qualités pour faire carrière mais visiblement, à la différence de Chirac, il était très éloigné de cette quête.Sur l’engagement et le désengagement politique de Vazeilles chacun se montre discret préférant les sous-entendus à une analyse plus approfondie. Pourquoi Vazeilles se détourne du PC alors qu’il n’a pas démissionné en septembre 1939 ? Cède-t-il au maréchalisme, ce culte sentimental dont Pétain a été l’objet de la part de l’immense majorité des français ? Pourquoi Vazeilles se détourne-t-il de la politique et se fait élire conseiller municipal sur une liste qu’il aurait autrefois combattue ? De nombreuses questions auxquelles on essaie de répondre dans notre spectacle et dans le livre qui a été édité pour la circonstance.
IPNS : Marius Vazeilles, lorsqu'il est nommé garde général pour le reboisement du Plateau de Millevaches en 1913, dessine une carte du Plateau pour cerner le territoire sur lequel il devra agir, et en particulier sur lequel il octroiera des subventions pour effectuer des plantations. Cette carte a longtemps fait référence, d'autant qu'il semble qu'auparavant on avait une définition beaucoup plus floue de ce qu'on appelait le plateau de Millevaches. En ce sens, peut-on dire que Vazeilles est l' « inventeur » du plateau de Millevaches ?
Claude Montagné et Sylvie Peyronnet : Totalement d’accord, Vazeilles à été l’inventeur du plateau de Millevaches. Cette carte du Plateau a été, en son temps, largement commentée par ses pairs, comme une référence qui fait encore autorité. Il a contribué, effectivement, par divers aspects à façonner le territoire en profondeur. En ce sens il devrait occuper une autre place que celle qu’il a dans « la mémoire » du Plateau. Marius Vazeilles ne faisait jamais les choses à moitié, il se donnait à fond dans tout ce qu’il entreprenait, faisant preuve d’une force de travail et d’une acuité intellectuelle exceptionnelle. Le philosophe Marcel Conche dit de lui : « L’humanisme de Marius Vazeilles veut que l’amour ne se restreigne pas au clan, à la patrie, mais soit bien l’amour de l’humanité. De là, sa détestation de la violence, sa condamnation de l’inutile brutalité. »
Marie-France Houdart : « Inventeur du plateau de Millevaches », qui a « contribué à l'identité du territoire » ? Sans doute, si l'on considère que lui-même a englobé sous le terme « plateau de Millevaches » un espace beaucoup plus vaste que le « plateau » qui porte ce nom. Un territoire aux confins de trois départements que l'on appelle plutôt désormais « Montagne limousine ». La preuve, c'est à Peyrat-le-Château, à presque 50 km au nord ouest de Millevaches, que se tient cette année la « Fête de la Montagne limousine ». Merci Marius !
Gérard Monédiaire : Au Parc naturel régional comme ailleurs, les initiatives de ce qu'il est convenu d'appeler la société civile, ont retenu l'attention des personnes qui suivaient l'affaire du bois du Chat et plus généralement les questions de la forêt. C'est ainsi que le conseil scientifique et de prospective (CSP) du Parc a décidé de s'auto-saisir de cette affaire, auto-saisine immédiatement agréée par le président du Parc. C'est ainsi que tout a commencé. Cette auto-saisie répondait à deux préoccupations. D'une part, et indépendamment de l'opportunité (ou plutôt de l'inopportunité) de cette coupe, nous avons, au sein du CSP, eu des doutes immédiats sur la procédure qui a été suivie pour la mettre en œuvre. D'autre part, il fallait prendre en considération l'action des personnes qui, à Tarnac, se sont mobilisées pour stopper cette coupe. Dans l'argumentation que nous avons présentée, nous avons insisté sur la vigueur de la société civile sur le territoire du Parc. Sans sa réaction robuste empêchant la conduite à (mauvaise) fin de la coupe, il n'y aurait jamais eu d'affaire du bois du Chat et le bois du Chat lui-même ne serait plus qu'un souvenir...
Il y en a trois. Premièrement, si le PNR peut des choses, il ne peut pas tout. Mais il peut travailler à éviter pour l'avenir des conflits et des psychodrames comme celui auquel on a assisté à Tarnac. On pense en particulier à la manifestation du 6 mars 2023 organisée par ceux qui étaient favorables à la coupe au cours de laquelle, par ignorance ou par mauvaise foi, les approximations ont été légion. Deuxièmement, du point de vue du PNR, il s'agit d'assurer au mieux ses obligations légales issues du code de l'Environnement. Troisièmement enfin, il s'agit de permettre à chacun d'exercer sereinement et utilement ses droits à l'information et à la participation. Sur ce dernier point, le CSP a été confronté immédiatement à une situation de très forte incertitude concernant le chantier du bois du Chat, puisque nous ne disposions pas d'éléments fiables concernant plusieurs points cruciaux. Il était impossible de connaître la qualification initiale de la parcelle en cause, cette qualification ayant des conséquences très différentes. Par ailleurs nous n'arrivions pas à savoir non plus, de quelle manière la protection de l'environnement avait été prise en compte dans le plan simple de gestion (PSG). C'est pourtant une obligation du code forestier dès lors en particulier que le projet de coupe concerne des espaces protégés, ce qui était le cas en l’espèce au titre de la politique Natura 2000. Nous savions que la parcelle était en « zone de protection spéciale » pour la protection des oiseaux, mais un doute persistait sur le point de savoir si la parcelle était en « zone spéciale de conservation », ou à proximité. Si tel était le cas, alors une étude d'incidence du projet, l'équivalent d'une étude d'impact sur l'environnement, était obligatoire. Le président du PNR a donc écrit au président du Centre national de la propriété forestière (CNPF) à Bordeaux, pour connaître les éléments du PSG du bois du Chat en matière environnementale. Sans surprise, ce dernier a répondu par un refus. Je dis sans surprise, car en 2020, la Commission d'accès aux documents administratifs (Cada), dans une affaire tout à fait similaire, s'était prononcée pour la non-communicabilité du PSG au motif que cette communication « porterait atteinte à la vie privée », ce document pouvant contenir des données fiscales qui sont classiquement couvertes par le secret fiscal. Pourtant, en 2022, un arrêt du Conseil d'État concernant une forêt départementale avait adopté une position totalement contraire, tranchant pour la communicabilité des informations environnementales...
Nous avons proposé au PNR de saisir la Cada, qui, rappelons-le, est une autorité administrative indépendante, aux fins d'établir l’illégalité du refus de communication du PSG par le CNPF. Dans notre saisine, nous référant à l'arrêt du Conseil d'État, nous avons raisonné par analogie entre forêt publique et forêt privée. À ce stade nous demeurions inquiets car, par manque cruel de personnel, les avis de la Cada se font généralement attendre de longs mois... Le 14 décembre 2023, la Cada a pourtant rendu un avis qui reprend quasi mot à mot l’argumentation du PNR et elle a fait évoluer pour elle-même sa doctrine en se prononçant pour la communicabilité des éléments environnementaux des plans simples de gestion (voir encadré). Mais cette position nouvelle n'est pas une décision de justice, ni un acte contraignant juridiquement et n'a que la valeur d'un avis, la Cada étant une autorité administrative indépendante mais dépourvue de pouvoir réglementaire. Toutefois c'est un succès important qui a permis au président du PNR d'aussitôt réclamer à nouveau les éléments refusés par le CNPF. Malheureusement celui-ci a refusé à nouveau de transmettre le PSG, sous un prétexte assez cocasse : car le PSG se caractériserait, je cite, par son « enchevêtrement » ! Si tel est le cas, à qui imputer cet embrouillamini, sinon à ceux qui ont élaboré puis agréé le PSG ?
Il peut déposer un recours juridictionnel administratif, ou formuler une plainte devant la Commission européenne pour non-respect par la France de la directive Natura 2000, ou encore déposer une plainte devant le comité du respect des stipulations de la convention d'Aarhus relative au droit à l'information, à la participation du public et à l'accès à la justice en matière environnementale... Mais ce sont évidemment des procédures qui sont très longues.2
Ce qui me semble important c'est que l'avis de la Cada qui est rigoureusement fondé en droit est absolument clair sur le fond. Et cet avis ne se contente pas de donner au seul PNR un droit de regard sur les PSG. Il indique que celui-ci, je cite, « est communicable à toute personne qui en fait la demande en application de l’article L124-3 du code de l’environnement, après occultation des coordonnées personnelles (adresse personnelle) ainsi que celles relatives à l’engagement fiscal du propriétaire, dont la communication ne présente pas, pour l'information du public, un intérêt supérieur à celui tenant à la protection de la vie privée. » La communication est donc ouverte à tout le monde, associations, particuliers, etc. C’est un succès pour ce qu’on appelle parfois la « démocratie environnementale ». L'avis de la Cada ruine totalement les énormités qu'on a entendues prononcées, par ignorance ou démagogie, lors de la manifestation du 6 mars 2023 au bois du Chat. « Cette coupe est légale » : eh bien non, ce n'était pas légal. « La forêt n'est pas un bien commun » : eh bien non, c'est un peu un bien commun simultanément à ses statuts de propriété privée ou publique. Au demeurant, la conception souveraine et exclusiviste du droit de propriété (qui considère, par le truchement d’une lecture tronquée de l’article 544 du Code civil, le propriétaire comme un monarque de droit divin chez lui) n'a jamais existé. C'est juste un argument utilisé pour présenter ceux et celles qui considèrent que la forêt est aussi un bien commun comme des hurluberlus qui voudraient transformer la terre entière en un immense kolkhoze ! Et alors qu'on a droit à de continuelles leçons de civisme de la part des institutions, on s'aperçoit que ces dernières ne respectent pas les dispositions du droit ! En effet, le Centre national de la propriété forestière est un établissement public national, placé sous la tutelle du ministre de l'Agriculture, et il est le premier à ne pas respecter l'accès pourtant légal aux documents administratifs comme l'ont rappelé en 2022 le Conseil d'État et cette année la Cada avec cet avis du bois du Chat. Le code de l'Environnement dispose expressément que tout établissement public doit rendre publics les éléments qu’il détient concernant la protection de l'environnement !
Ces Assises de la Forêt et du Bois en Limousin, organisées par Fibois Nouvelle-Aquitaine, l'interprofession régionale de la filière Forêt Bois Papier, réunissaient différents acteurs de la filière. Représentants de coopératives forestières et d’usines de transformation du bois, élus locaux, représentants syndicaux et associatifs étaient invités à « une journée d’information et d’échanges autour de la forêt, du bois et de l’impact du changement climatique [...] placée sous le signe du dialogue ». Canopée, très engagée pour la protection des forêts en Limousin n’a pourtant pas été conviée, malgré sa demande de participation. Elle s’est donc invitée en déployant une banderole sur le bâtiment accueillant le rassemblement. « Coupes rases : on ne se taira pas » pouvait-on y lire.
Fondée en 2018, Canopée est devenue en quelques années une association de premier plan sur les questions de défense des forêts. Elle a fortement contribué à mettre en lumière au niveau national les problématiques autour de la gestion forestière en Limousin. Elle était présente par exemple, lors de la mobilisation à Tarnac pour défendre le Bois du Chat de la coupe rase. Canopée s'était également mobilisée lors de la manifestation du 5 octobre contre les projets Biosyl et Farges qui avait réuni entre 2 000 et 3 000 personnes à Guéret. Ces dernières années, en effet, le contexte autour de la gestion sylvicole en Limousin s’est tendu. À tel point que Fibois Nouvelle-Aquitaine organise des formations de « gestion des situations conflictuelles en forêt » car les professionnels de la filière subiraient « des attaques, des agressions verbales, parfois même physiques, lors de rencontres avec des élus, des promeneurs ou des militants écologiques mécontents des actions menées par ces professionnels ». Ces formations visent notamment à « s’approprier les éléments de langage élaborés par l'interprofession » peut-on lire sur le site de Fibois.
Au niveau national également, la situation est conflictuelle entre une partie de la filière et les défenseurs des « forêts vivantes », opposés aux coupes rases et à un modèle de gestion sylvicole industriel. En août dernier, l’interprofession nationale France Bois Forêt et 12 autres organisations de la filière ont déposé un recours devant le tribunal administratif de Paris, visant à faire annuler l’agrément dont dispose Canopée au titre de la protection de l’environnement. Octroyé fin 2023 par le ministère de la Transition écologique, l’agrément d'association de protection de l'environnement permet à Canopée de bénéficier de certaines prérogatives pour agir en justice et de siéger dans des instances consultatives, comme le Conseil supérieur de la forêt et du bois. Selon les initiateurs de la procédure d’annulation, Canopée inciterait au harcèlement, mènerait des « campagnes calomnieuses » et serait présumée impliquée dans des délits, notamment des « violations de propriétés privées » ou « des menaces de mort. »« Ils essayent de construire un faisceau d'indices en disant ils sont méchants, ce sont des éco-terroristes », réplique Bruno Doucet, chargé des campagnes « forêts françaises » chez Canopée, ils nomment plein d'actions pour lesquelles on n'a jamais été condamné. La dernière procédure en date, c'est celle de Monsieur Ribes, l’ancien président de Fibois Nouvelle-Aquitaine et ancien dirigeant de la société d'exploitation forestière Argil. Il dit qu'on l'a injurié parce que dans une vidéo, on est allé sur une de ses coupes rases qui fait 50 hectares, à l'entrée de Meymac, et on a dit que c’est un « président-gredin ». Il a perdu son procès. Et malgré tout, c'est une procédure qui est utilisée dans le dossier de retrait de l’agrément pour dire, éregardez, il y a plein de procédures contre Canopée ».
Pour justifier leur demande d’annulation de cet agrément, les organisations de la filière bois s’appuient également sur l’argument selon lequel certaines conditions d’octroi ne seraient pas remplies. « Le principal argument, c’est qu'on n'aurait pas autant de membres que ce qu'on prétend, explique Bruno. Ils pensent qu'on n'a pas vraiment près de 4 000 membres, parce que c'est arrivé très vite : alors que ce sont des vrais membres dont la liste a été vérifiée par la préfecture ».
Selon Bruno Doucet, cette demande d’annulation vise avant tout à « faire taire » l’association : « Avant, la filière disait » vous ne pouvez pas faire partie des discussions parce que vous n'avez pas cet agrément ». Maintenant, qu'on l'a, ils attaquent notre agrément pour qu'on le perde. Donc le problème, ce n'est pas qu’on l’ait ou qu'on ne l'ait pas : c'est juste qu'ils ne veulent pas qu'on soit là ».Bruno Doucet dénonce plus largement une multiplication des procès qu’il qualifie de « procédures-bâillons ». Cette accumulation de poursuites entrave le travail de l’association : « Je vais au commissariat environ une fois par mois, explique-t-il, c'est très facile pour la filière de porter plainte : c'est gratuit et ils savent qu'ils sont plus nombreux. À côté de ça, d'une certaine manière, ça nous épuise et ça nous empêche de faire notre travail ».
L’association mène elle aussi des attaques en justice. Elle entend notamment contester les « Schémas régionaux de gestion sylvicole » de l’État, qui définissent les règles de gestion pour les forêts privées (dans le Limousin, 95 % des parcelles forestières appartiennent à des propriétaires privés). Canopée les accuse de ne pas être assez prescriptifs sur les questions de biodiversité.
Canopée, qui travaille aujourd'hui avec plusieurs avocats indépendants, attend l’arrivée prochaine d'un juriste au sein de son équipe : pour faire face à cette accumulation de procédures judiciaires.
À deux kilomètres du bourg de Tarnac, la route menant à Peyrelevade traverse une forêt spontanée de chênes et de hêtres, un ruisseau dévale ses pentes et rejoint la Vienne en contre-bas, une grande diversité d’êtres vivants la peuplent, des chauves-souris, oiseaux, salamandres, lichens et champignons. Un matin de décembre dernier, des habitant.es des alentours ont eu la triste surprise de découvrir une partie de la forêt tout simplement rasée. Un chantier avait démarré prévoyant une coupe rase de 6 hectares de feuillus. Le Comité de défense du Bois du Chat s’est alors spontanément constitué.Il a commencé par alerter le Parc naturel régional de Millevaches qui a aussitôt engagé une discussion avec la propriétaire lui proposant la signature d’un contrat Natura 2000, contrat lui offrant la somme de 45 000 euros pour simplement laisser vivre la forêt pendant 30 ans. Ayant refusé la proposition, la propriétaire et l’exploitant (ici la société ARGIL basée à Égletons) ont tenté de reprendre le chantier en force mais se sont heurtés à la mobilisation de nombreux habitant.es du Plateau.Une première fois, le 13 février 2023, l’exploitant a dû renoncer à démarrer le chantier devant la détermination des opposant.es simplement et pacifiquement réuni.es sur place. Une seconde fois, le 1er mars, l’exploitant était accompagné d’un lourd dispositif policier (peloton du PSIG, brigade cynophile et présence ostensible des services de renseignements), la préfecture de Corrèze ayant déjà signifié son soutien à l’opération en empêchant par arrêté le stationnement sur les routes et chemins menant au bois. Mais là encore, la simple présence dans les bois d’habitant.es a suffi à stopper les travaux.
Depuis décembre, le comité du Bois du Chat a organisé plusieurs visites avec différentes associations naturalistes comme Le champ des possibles, la Ligue de protection des oiseaux ou le Groupe mammalogique et herpétologique du Limousin. Sous 20 centimètres de neige et dans un froid mordant, 150 personnes se sont rassemblées le 21 janvier 2023, venues de l’ensemble de la Montagne limousine, pour signifier leur opposition à cette coupe rase. Une pétition a rapidement recueilli des centaines de signatures. Le conseil municipal et le maire de Tarnac ont été alertés mais ont jusqu’ici refusé de se saisir du dossier, se retranchant derrière la légalité du chantier. Une légalité pourtant contestable sur bien des aspects : le franchissement du ruisseau n’a pas été protégé, la rampe de débardage n’est pas conforme aux exigences et le plan de gestion comporte des irrégularités. Une mise en demeure a ainsi été adressée à l’exploitant.
À l’heure où les monocultures de résineux souffrent sous l’effet des sécheresses et des parasites, les forêts autochtones sont les mieux à même de résister au changement climatique et d’offrir un refuge à une biodiversité en effondrement partout ailleurs. Le cas du Bois du Chat est emblématique d’un système pernicieux, soutenu par des politiques publiques qui subventionnent les plantations et encouragent les coupes rases, au détriment des engagements de l’État en matière de biodiversité. C’est pourquoi cette lutte bénéficie également de soutiens notables de la part d’élus locaux et nationaux prêts à exiger la reconsidération des politiques forestières et engager un débat avec les professionnels de la filière.Les positions du Comité du Bois du Chat ont été clairement exprimées en janvier dans le texte Une ligne rouge en forêt, dont voici quelques extraits :« La propriété privée des forêts en particulier, comme la législation en général, souvent évoquées pour légitimer le statu quo, doivent être repensées si elles veulent rester conciliables avec la survie, le bien-être et l’interdépendance des communautés humaines et non-humaines. Les conséquences de l’exercice de ce droit de propriété sur le sol, l’eau, la faune et le paysage ne peuvent pas retomber sur la collectivité. Nous pouvons y réfléchir ensemble.Malgré les dégâts et la violente dégradation des pratiques sylvicoles que les rapports de force économiques engendrent, nous voulons exprimer notre soutien à la majorité des travailleuses et travailleurs forestiers qui connaissent et aiment la forêt dont ils dépendent. Comme dans la plupart des métiers actuellement, ces personnes sont acculées vers des pratiques qu’elles savent nocives à long terme. À nos amis forestiers, nous n’avons rien à apprendre et n’avons pas de reproches à faire : la pression exercée sur eux par l’économique et l’écologie lunaire des politiques publiques sont déjà difficilement supportables. Ce que nous cherchons au contraire c’est à faire entendre les confidences qu’ils nous font, à l’écart du vacarme des chantiers qu’il faut finir coûte que coûte pour ne pas payer de pénalités contractuelles d’approvisionnement, ils nous disent clairement : une coupe rase de feuillus spontanés n’est pas bonne, ni pour la terre, ni pour les arbres, ni pour eux, ni pour les propriétaires et encore moins pour les générations futures, c’est un saccage de la terre comme du métier.D’un côté, les politiques publiques soutiennent à grands frais une vision de l’écologie à court terme encore inspirée de l’exploitation minière : en récoltant d’un seul coup tout le bois d’une parcelle avec ces méthodes d’un autre âge, les exploitants ont sévèrement altéré l’écosystème pour les 150 ans à venir. [...]Notre objectif n’est pas tant de montrer du doigt tel ou tel professionnel, les coupes rases de feuillus spontanés étant devenues monnaie courante, mais de montrer les effets concrets des rapports de forces financiers qui mènent une profession au suicide. Nous sommes déterminés à maintenir et multiplier ce type de blocage tant qu’une solution ne sera pas trouvée avec les pouvoirs publics pour réguler intelligemment une concurrence au service des savoir-faire de terrain, de la forêt et des générations futures et desserrer l’étau dans lequel la profession et la forêt sont prises.Alors qu’elle reste le modèle dominant en Nouvelle-Aquitaine, et notamment sur la Montagne limousine, la pratique des coupes rases est très sévèrement encadrée, voire interdite, chez nos voisins suisses, belges, allemands, autrichiens, slovènes et italiens. C’est donc qu’un changement des pratiques est viable pour la filière. L’économie, qui jusque-là nous maintenait les uns contre les autres, n’est pas un obstacle : pour preuve, les prix peuvent s’adapter, ils ont presque doublé en 2022, certaines entreprises aux pratiques raisonnées sont d’ores et déjà financièrement viables et nous pouvons nous protéger de certaines logiques financières à l’aide de règles et compensations que notre détermination commune doit imposer. L’élaboration des lois est toujours l’expression d’un rapport de forces, et celui-ci pourrait évoluer dans les temps à venir car bien des territoires appellent un changement. »
Membres d’associations de sylviculture, de collectifs de défense des forêts, bûcherons, élagueurs, gestionnaires forestiers, charpentiers ou habitants de territoires forestiers : les participants et participantes sont réunis autour d’un cercle. La parole circule de manière fluide, chacun apportant sa vision et son expérience pour nourrir la discussion.
“Comment faire émerger des propositions alternatives ?” commence un charpentier du plateau de Millevaches. Il poursuit son intervention en pointant l’importance de se réemparer des questions économiques : “On a laissé tomber ça, et du coup, on se retrouve totalement désarmé pour faire des propositions alternatives à l'industrie [...] pourquoi on n’est pas beaucoup plus affûté sur ces questions d’économie ? Tant qu'on ne le sera pas, on reproduira tout simplement les schémas capitalistes de domination et de non-partage de la valeur.”En forêt, se jouent en effet des rapports de dominations et d'inégalités de conditions sociales entre personnes aux métiers et statuts bien différents : les propriétaires, les gestionnaires, les bûcherons, les débardeurs, les conducteurs de camions, les scieurs, etc. Pour créer une filière locale et juste, il faudrait donc porter attention au travail de tous les acteurs de la chaîne pour s’assurer que tous les travailleurs soient correctement payés.Au cours de la discussion, plusieurs propositions émergent pour favoriser le partage de la valeur : limiter les intermédiaires pour que chacun ait droit à un peu plus de valeur ajoutée ? Privilégier la collectivisation : recréer du commun forestier ? Un membre d’une association de formation en sylviculture et bûcheronnage insiste sur la nécessité de développer une “écoute empathique” entre les acteurs de la filière comme les gestionnaires forestiers et les bûcherons par exemple : “j’entends surtout du bashing entre les deux” constate-t-il, en pointant l’importance des hiérarchies sociales dans le fonctionnement du système capitaliste. Il s’interroge sur la manière de rompre avec ces hiérarchies et ces rapports de domination économique : “comment fait-on pour que les gestionnaires assument de faire travailler des bûcherons très bien payés dans de la futaie irrégulière ? [...] Et qu’ils assument de dire au propriétaire : “tu vas baisser ton revenu” et que chaque étape soit plus socialisée et équilibrée dans les répartitions ? ”.
Selon plusieurs participants, un meilleur partage de la valeur pourrait passer par le fait de décloisonner les différents métiers de la forêt : ainsi, chaque travailleur aurait conscience des enjeux des uns et des autres, ce qui rendrait les chantiers beaucoup plus fluides et justes pour tous. Ils proposent aussi que les tâches les plus pénibles soient collectivisées.Une personne membre de l’association corrézienne Faîtes et Racines propose par exemple de généraliser la pratique collective du débardage ou d’impliquer les débardeurs dans d’autres étapes de l’exploitation forestière : “ le débardeur, il ne faut pas le laisser que débardeur. Moi non plus ça ne me vend pas du rêve quand on me dit : « y’a personne pour le faire » et qu’on va débarder.” Elle ajoute que le débardeur pourrait également assister au marquage (c’est-à-dire la sélection des arbres à abattre) car il pourrait ainsi communiquer directement ses contraintes et difficultés : “on choisit les arbres qu’on va couper, sauf que le débardeur, il arrive derrière et nous dit : “je m’en sors comment moi ? ”.
Enfin, se réemparer des questions économiques permet également de penser la valeur intrinsèque de la forêt : quelle est la valeur de la forêt aujourd'hui ? Comment l'inclure dans les réflexions économiques sur un modèle sylvicole alternatif ? Un bûcheron ardéchois invite par exemple à se questionner sur la pertinence de l'utilisation des arbres de la forêt, au-delà de l'aspect purement financier : “ y’a aucune raison d’exploiter une forêt si on n’en a pas besoin. Il n’y a aucune raison de couper un arbre si le résultat est de faire une palette avec : donc on ne prend pas d’arbres en forêt si on n’a pas un projet derrière.”
Ces discussions autour des alternatives forestières, pointent un fait majeur : malgré leurs efforts pour inventer de nouvelles pratiques, ces travailleurs et travailleuses de la forêt constatent leur marginalité. Un participant évoque l’ambition “d’être réellement quelque chose qui existe dans la filière et pas juste une marge folklorique”.Plusieurs problématiques se dressent devant le développement d’une filière alternative, plus respectueuse du vivant et des travailleurs. L’une des principales est la concurrence des acteurs industriels : “Nous, on scie 500 mètres-cubes par an : c'est ce que Piveteau [la scierie d’Egletons] scie en ½ journée” témoigne un membre de Faîtes et Racines.Pour se démarquer, certains misent sur des secteurs où l’industrie ne peut pas répondre à une demande : que ce soit en termes de qualité du bois ou parce qu’un acheteur cherche un produit bien spécifique.Néanmoins, des obstacles demeurent. Un participant cite par exemple l'accès difficile au foncier forestier et aux machines/outils qui permettent d’exploiter la forêt “sans se ruiner la santé et sans être complètement hors-jeu par rapport aux réalités économiques capitalistes”. Malgré leurs pratiques diamétralement opposées au modèle dominant, ceux qui tentent de créer un modèle alternatif se voient en effet imposer des normes de tarifs et de valeurs définies par l’industrie. Mais certains s’opposent à cette recherche de compétitivité : “la référence des prix par rapport à l’industrie : on n’en a rien à foutre, c’est de l’esclavage !” affirme un participant venu d’Ardèche.Mais renoncer à se calquer sur les prix bas imposés par l’industrie soulève également des interrogations : une participante résume son dilemme ainsi : “quel est le sens si le prix est tellement élevé qu’on doit vendre à des personnes à très haut niveau de revenu ? ”.Enfin, un membre du RAF soulève ce qu’il pense être un impensé des discussions autour de la filière alternative : “ il ne faut pas oublier que l’État subventionne l’industrie et la gestion industrielle des forêts : c’est aussi pour ça qu’on s'épuise à essayer de se calquer sur eux ”.Le modèle de gestion industriel des forêts reçoit effectivement une part importante d’argent public. On peut citer par exemple la subvention de 650 000 euros accordée par la région Nouvelle-Aquitaine pour aider à l’installation de l’usine à pellets Biosyl à Guéret.
Pour sortir de la marginalité, et développer une sylviculture douce, des participants à la discussion pointent la nécessité de changer en profondeur les imaginaires. Selon l’un d’entre eux, cela passe avant tout par le fait de “se dépolluer” par rapport au modèle capitaliste : “Y’a un problème dans notre manière de parler : on est pollué par l’industrie (...) ! Donc tant qu’on reste pollué, on n'arrive pas à trouver de bonnes solutions : RAF ça veut dire Réseau pour les alternatives forestières. Une alternative, c’est donc autre-chose que ce qui est proposé. Allons-y : faut oser, tenter des choses ! ”.Une personne membre du collectif « méga scierie non-merci » exprime quant à elle le “besoin de nouveaux récits” : la nécessité de relater par exemple des expériences de collectivisation de forêts, de coopératives où l’on cherche à réduire la division du travail. Selon elle, “ ces systèmes sont très éloignés des réalités des gens et comportent donc un gros facteur d’inconnu pour eux : ça peut dissuader à se lancer ”. Elle estime donc que le partage de ces expériences le plus largement possible permettrait de lever un frein à des changements de pratiques chez de nombreux propriétaires et travailleurs forestiers.
Mathias Bonneau a la forêt dans le sang. Sur trois générations, sa famille s'est occupée de cette forêt, la forêt du Passet, dans le Tarn, plantée massivement en résineux par son grand-père. Mathias aurait pu être architecte, son père l'y a poussé et il en a réussi les études mais rien n'y fait, il lui a fallu l'immensité de la forêt, sa majesté et la solitude de celleux qui y travaillent.Dans Bûcheron, il raconte ses douze premières saisons de bois et comment son regard change sur les bois qui l'entourent, année après année. Comment chaque trouée libère la place pour d'autres arbres à venir, et surtout d'autres essences. Comment le vent s'engouffre dans les premières rangées pour en faire tomber les arbres faibles, comment certains insectes et champignons font des ravages, mais également comment l'on peut s'adapter et grandir de toutes ces difficultés pour arriver à une forêt vivante, diversifiée et complexe.Bûcheron n'est pas le premier livre de l'écrivain-bûcheron puisqu'il avait déjà raconté en bande dessinée le fruit de ses années de travail et de réflexions forestières avec L'hiver au bois, Histoire d'un arbre ou Une fois l'arbre à terre.Bûcheron est un livre sur le travail, un récit autobiographique plein de labeur et de douce solitude mais aussi, et surtout, un texte poétique et sensible sur la relation au vivant, l'amour de la forêt et les périls qui lui font face.Tout parallèle avec les forêts du Limousin n'est peut être pas fortuit.
Avant que le terme d'écocertification ne cesse de provoquer réactions allergiques, moues dubitatives ou silences interloqués, il faudra quelques temps encore. Le temps de l'habitude… comme toujours.Pourtant, si l'on s'arrête sur le sujet, notamment en se posant les deux questions suivantes, que répondrions-nous ?
Gérer la forêt de telle sorte qu'elle conserve sa biodiversité, sa santé et ses capacités de régénération pour le bien des générations présentes et futures, n'est-ce pas ce que chacun souhaite pour lui et ses enfants ?
Obtenir, en tant que consommateur, l'assurance que les produits à base de bois, commercialisés dans les grandes surfaces et ailleurs, proviennent de forêts gérées selon le principe édicté précédemment, n'est-il pas une garantie satisfaisante ?Je ne doute pas que les deux réponses soient affirmatives et que, de ce fait, nous adhérions tous à la démarche d'écocertification. Alors, c'est peut-être dans le système lui-même qu'il faut chercher l'explication du malaise ?En effet, l'écocertification suppose une organisation et des règlements. On les retrouve rangés sous le sigle PEFC (système européen de certification forestière) et, pour qu'un produit bois soit écocertifié et porte le label PEFC, il est nécessaire que :
Les acteurs de la filière (des propriétaires aux transformateurs en passant par les intervenants) aient accepté et respecté les uns et les autres des cahiers des charges spécifiques.
Les exploitants et les transformateurs aient, les uns et les autres, mis en place des chaînes de contrôle permettant de prouver la provenance des bois vendus comme écocertifiés.
Là encore les éléments mis en place semblent tout à fait satisfaisants. Une fois encore, pourquoi ce concept à la fois simple et noble provoque-t-il des réactions allergiques ?
La réponse ne réside-t-elle pas dans le fait que l'écocertification apparaît comme une "obligation" inéluctable à laquelle devra se soumettre tout propriétaire forestier souhaitant commercialiser la production de sa forêt ?
En effet, derrière la belle idée de gestion durable, se profile un gigantesque objectif commercial. On comprend aisément que si cet argument marketing est vendeur, les vendeurs l'exigeront eux-mêmes de leurs fournisseurs, qui l'exigeront à leur tour des leurs, qui l'exigeront en fin de compte des propriétaires forestiers.
Il est vrai, pour conclure ironiquement, que ne gérant pas durablement nos forêts, selon les six principes édictés à la conférence d'Helsinki :
il ressort avec évidence que nous avions besoin d'un système formel pour mieux travailler et prouver aux tiers que c'est le cas !
Rattachée à la Villedieu, la ferme des Bordes est rachetée en 1966 par une société appartenant à un riche maçon creusois émigré à Lyon, Pierre-Eugène Pitance, dans le but d’être plantée en résineux. Peu à peu, des forêts résineuses s’emparent du paysage et enferment la vieille ferme. Dix années plus tard, durant l’hiver 1976-1977, se monte le groupement « Vivre dans la Montagne limousine » (VDLML). L’association regroupe la plupart des néoruraux de la région, en majorité soixante-huitards, ainsi que « des agriculteurs du cru ». Pierre Desroziers, enseignant à Gentioux originaire de Dordogne, qui deviendra maire de Gentioux-Pigerolles au début des années 1980, est l’organisateur de la manifestation des Bordes. Il l’est au titre de militant occitaniste du groupe « Volèm viure al país », groupe peu à peu dissous dans la plateforme VDLML dont Jean-Jacques Peyrissaguet, naturaliste et ornithologue originaire du Nord de la Creuse, qui s’installe en 1973 sur le Plateau pour se reconvertir dans l’agriculture, en est le président.
C’est dans un café de la Villedieu, le café La Maria, un lieu réputé dans la région pour son lien avec la Résistance durant la guerre d’Algérie, que l’association projette de manifester à la ferme des Bordes.
Ainsi le 15 mai 1977, ce sont près de cinq cents personnes qui se mobilisent aux Bordes, afin de marcher sur la ferme à l’abandon qui menace d’être recouverte de sapins. Les participants sont pour la plupart des néoruraux soixante-huitards pleins de « la vigueur de la jeunesse » selon la presse locale. Jean-Jacques Peyrissaguet rapporte également la présence de militants communistes, maoïstes ou encore libertaires venus de Felletin ou de Limoges, tandis que la presse de l’époque notera la présence de figures politiques locales aux côtés de « la jeunesse », de « ceux qui ont le cœur occitan et écologique » ou de « ceux qui aiment le pays ». Quant à la présence des agriculteurs locaux, si elle est anecdotique, certains participent à la lutte contre l’enrésinement par le biais de pétitions ou d’adhésion aux associations.
Les revendications brandies par le mouvement mêlent des perspectives sociales, politiques et écologiques. Ainsi sont dénoncés le « bradage » et le « cumul des terres » au profit de propriétaires non résidents, car cela implique l’absence de création d’emploi et de richesse au niveau local ainsi que l’accaparement des meilleures terres. En effet, « il faut rendre aux agriculteurs les terres détournées », déclare Pierre Desroziers dans Le Populaire du Centre au lendemain de la marche. De même, la dégradation de la qualité des sols est au centre des arguments des manifestants qui plaident en faveur du développement économique du Plateau et du soutien à l’agriculture-élevage. Aussi la pétition exige-t-elle que « les pouvoirs publics mettent tout en œuvre pour que cessent les plantations de résineux, [et] que celles-ci soient déplantées pour que les fermes telles que celles des Bordes puissent être remises en culture ». En demandant de déplanter les résineux, les manifestants expriment une volonté de retour à un système rural autrefois prédominant sur le Plateau. À ce titre, le fait que la manifestation contre l’enrésinement se tienne devant une ancienne ferme est symboliquement fort : on manifeste pour que l’agriculture, les traditions, les paysages ouverts ne soient pas, eux-aussi, une histoire ancienne.
Finalement, avec la marche des Bordes, agriculteurs du cru et néo-ruraux se découvrent un point de convergence autour de la question de la valorisation de l’activité agricole, nourricière et locale ; celle-ci permet de porter une critique environnementale du productivisme forestier, opposant l’agriculture à la culture de résineux comme deux scénarios divergents pour l’avenir du territoire.
Ailleurs sur le Plateau, d’autres manifestations prennent naissance contre l’enrésinement. Par exemple, en novembre 1979, une mobilisation a lieu pour empêcher la destruction d’un hameau et ainsi enrayer le processus d’enrésinement impulsé par une société civile parisienne. Pourquoi détruire ces maisons et qui en sont les commanditaires ?
Cette histoire commence en 1967 lorsque la Société civile immobilière foncière et forestière de Chanteloube (SCIFFC), basée à Fontenay-aux-Roses, ville de proche banlieue parisienne, achète une soixantaine d’hectares, au milieu desquels se trouve le hameau de Chanteloube, dans le but d’enrésiner toute cette surface. « À l’époque, selon la SAFER, ladite société civile n’a […] aucun mal à acquérir ces terres car il n’y [a] pas […] d’autres demandeurs. » Une déclaration qui fait écho aux inégalités sociales présentes sur le Plateau.
Afin d’enrésiner complètement ces terres, la dirigeante de la SCIFFC, Jeanne Lavirotte, résidant dans le 16ème arrondissement de Paris, sollicite au mois de mars 1979 l’autorisation de démolir les bâtiments du hameau de Chanteloube. Elle obtient le 27 mars 1979 l’aval du directeur départemental de l’équipement dans la mesure où « la démolition des bâtiments en cause n’[est] pas soumise à une autorisation administrative ». Mais ce projet de destruction soulève « l’indignation dans tout le pays » selon Limousin Magazine. En réaction à cette annonce, deux néoruraux de l’époque commencent à habiter les bâtiments de Chanteloube de manière illégale, et une pétition circule dans tout le village.
Puis, informés que la société fixe au 5 novembre 1979 l’envoi de bulldozers sur place, des habitants lancent aussitôt un appel à la mobilisation. Parmi les quarante à cinquante personnes qui répondent à l’appel, « le maire de Soubrebost et une partie de son conseil municipal, des jeunes ayant tenté le retour à la terre dans la région, quelques paysans du cru et deux squatters qui habit[ent] depuis peu les maisons abandonnées » sont présents.
Mais le 5 novembre, les bulldozers ne viennent pas. Peut-être le bruit de ces manifestations est-il parvenu à importuner un haut représentant de l’État. En effet, une semaine après la mobilisation, le préfet demande des informations à ses services à propos de la SCIFFC. Il est informé que le prêt obtenu par la société est garanti par une hypothèque portant sur l’ensemble de ces terrains. Par conséquent, les bâtiments de Chanteloube ne peuvent pas être démolis sans que cette hypothèque fasse l’objet d’une procédure de main levée. C’est une petite victoire pour Soubrebost.
Finalement, les contestations qui ont lieu sur le plateau de Millevaches contribuent à faire de l’enrésinement un problème public majeur poussant à l’intervention de l’État. Ce dernier décide en effet de mettre en place le zonage agriculture/forêt. Cet outil participatif, visant à distinguer les terres à vocation agricole des terres à vocation forestière et à les réglementer, est relativement bien accepté par les forestiers et les agriculteurs de la région. Les opposants entrent ainsi dans une phase descendante du cycle des mobilisations : la « débridée » décennie 1970 est révolue, la crise agricole rappelle les agriculteurs à leur profession et la gauche arrive au pouvoir.
Pourtant un nouveau cycle de protestations émerge au cours des dix dernières années, ouvrant ainsi un nouveau chapitre au livre des mobilisations du plateau de Millevaches. En effet, l’annonce du projet d’usine à pellets CIBV (Carbon Ingen’R Bugeat Viam) à Bugeat agit comme un « détonateur» qui éveille la population locale et réveille une lutte vieille d’un demi-siècle. Dans le but de produire 45 000 tonnes de pellets torréfiés par an, cette usine prévoit de transformer 113 000 tonnes de rémanents par an dans un rayon de 80 km autour du site, ignorant les effets dévastateurs sur la fertilisation naturelle des sols et repoussant encore et toujours le seuil d’exploitabilité du vivant. Outre ses effets néfastes sur la qualité du sol, c’est la finalité du projet qui est critiquée : les pellets sont destinés à remplacer le charbon des centrales thermiques de la Compagnie parisienne de chauffage. Ils serviraient ainsi à alimenter la ville de Saint-Ouen, à 600 kilomètres du Plateau. Pourtant, là où les militants dénoncent une absurdité écologique, les industriels et l’État préfèrent y voir une transition énergétique.
À l’instar de l’association VDLML créée à l’occasion de la marche des Bordes, une nouvelle association environnementale est montée en réaction au mégaprojet de Bugeat : l’association « Non à la montagne pellet », aux côtés de Corrèze environnement, de Sources et rivières du Limousin et du collectif Biomasse critique. Les mobilisations sont alors plurielles et prennent diverses formes : des défilés funèbres, l’occupation des lieux, la création d’une page facebook et d’un site internet, des recours au tribunal administratif, la mise en place du plan « Vigie-pellet » ou encore les « Rencontres de la forêt », sont autant de formes de mobilisations pour lutter contre la « prédation forestière ».
Dans la continuité des revendications cinquantenaires, les préoccupations sont à la fois sociales et environnementales. Cependant, ici on ne lutte plus contre la forêt mais contre la « forêt industrielle », ces monocultures de résineux destinées à s’agrandir pour alimenter l’usine.
« Non à la montagne pellet » dénonce également « le prélèvement des souches et rémanents ou le défrichement de parcelles à l’abandon » car ils sont « une menace pour les sols et pour la diversité du vivant, ainsi que pour tous les emplois qui sont liés à la préservation de ceux-ci ». De plus, après avoir épluché l’étude d’impact du projet, les associations dénoncent une étude aveugle au territoire compris dans les 80 km de rayons autour de l’usine ; seules sont prises en compte les communes de Bugeat et de Viam. Elles démontent également l’argument de la transition énergétique écologique promouvant le remplacement du charbon par la biomasse : « Les émissions de CO2 liées à la production industrielle de la biomasse […] ajoutées à celles de sa combustion ne changent rien aux émissions globales de carbone. » Si transition il y a, elle n’est certainement pas écologique.
En dépit de ces contre-arguments, en 2018, la préfecture valide le projet d’usine à pellets en déclarant que les idées qui opposent l’industriel et certains habitants d’une part, et les associations environnementales d’autre part peuvent et doivent réussir à « cohabiter ». Une subtile notion qui n’est pas sans rappeler le zonage agriculture/forêt. L’histoire se répète : la démocratie est le remède à tous les maux. Mais dans « cohabitation », il y a aussi l’idée de division. D’aucuns diront que le territoire est partagé entre les pro-pellets et les anti-projet d’usine. En effet, les médias, les élus et les porteurs du projet contribuent à diviser la population de Haute-Corrèze en deux camps, et ce faisant, déplacent la controverse (ne parlait-on pas de dégradation durable de l’environnement ?). En outre, après avoir caricaturé les propos et revendications des associations environnementales, ils lui opposent l’éternel argument d’une industrie « génératrice d’emploi », alors qu’elle mettrait en péril une vingtaine d’emplois au moins dans le voisinage ou au sein de la filière bois.
Enfin, en décembre 2019, on assiste à un nouveau retentissement dans l’affaire CIBV : les principaux promoteurs se retirent. Pour le collectif, le retrait des promoteurs est symptomatique d’un projet « mort-né ». Un argument majeur que les associations mobilisent dans un ultime recours devant le tribunal administratif de Limoges afin d’obtenir « un coup d’arrêt définitif » au projet.
Cette histoire est un pan de l’histoire contestataire de la Montagne limousine. Une Montagne qui bien qu’elle soit prétendument éloignée de tout, n’est pas épargnée par les desseins productivistes des gros propriétaires et sociétés à la course au profit. Si ces derniers méprisent ou ignorent l’écologie sociale et environnementale et le fragile équilibre dont elle dépend, les manifestants des années 1970 tout comme les militants d’aujourd’hui sont là pour le leur rappeler. Le contexte de 1970 était sans doute moins favorable à une inflexion du processus d’enrésinement, le Plateau étant déjà bien boisé. En revanche, ces dernières années, les contestations émergent alors que l’usine n’est qu’en phase de projet. L’usine n’existe pas, alors tout est possible. C’est ce que nous montrent les associations environnementales mobilisées : en protestant contre le projet CIBV dès son annonce, elles cherchent un dénouement heureux et sans dégradation des sols.
Le week-end des 22 et 23 juillet 2023, on pouvait voir des petits groupes de personnes parcourir les prairies et la zone humide de la Goutte molle à Égletons. Munis de jumelles, de filets à papillon, de carnets et d’appareils en tous genres, de nombreux naturalistes professionnels et amateurs arpentaient ces 16 hectares de terres menacées par leur géant voisin. Ils et elles guettent les vivants qui peuplent les lieux. Juste derrière, d’épaisses fumées se dégagent jour et nuit de la zone industrielle. Malgré les chants d’oiseaux et des criquets, l’envol des libellules et le saut des grenouilles, impossible d'oublier où l'on se trouve.
Le groupe Piveteau Bois, propriétaire de la dite « méga-scierie » d’Égletons, prévoit encore de s’agrandir. Il y a quelques décennies maintenant, c’était encore une scierie familiale, appartenant à la famille Farges appréciée par toutes et tous à Égletons. Mais voilà : en 2004, les deux frères Piveteau, originaires de Vendée, rachètent la scierie. Depuis, le site ne cesse de s’étendre et d’avaler des forêts. On estime que sa production de bois de sciage et de granulés représente actuellement l’équivalent de 600 hectares de coupes par an. Avec le projet d’extension, approvisionner cet industriel nécessiterait d'en raser plus de 1000 hectares. Cette extension se ferait au prix de la destruction d’habitats naturels, mais aussi de terres agricoles et d'une maison familiale. En effet, dès le 27 août, une octogénaire sera officiellement expropriée, et peut-être expulsée de chez elle. Deux éleveurs verront aussi une partie de leurs terres confisquées et artificialisées, et le ruisseau de la Goutte Molle risque de disparaître définitivement. Une catastrophe pour les continuités écologiques et les mosaïques de milieux présentes sur et à proximité de la zone. Tout ceci est rendu possible par une Déclaration d’utilité publique (DUP) permettant à la Communauté de communes Ventadour-Égletons-Monédières de spolier les terres cultivables, qui seront déclassées en « zone à industrialiser », pour les vendre à notre cher Piveteau.
Le projet est certainement d’intérêt primordial, national ! Comme souvent, la DUP soutient que l’industrie crée de l’emploi. C’est pour ça qu’elle serait si nécessaire et permettrait de détruire des terres agricoles et couper toujours plus de forêts ! Mais pourquoi alors, les petites scieries disparaissent-elles les unes après les autres ? Les scieries artisanales créent 5 fois plus d’emplois par mètre cube que les sites industriels. Mais la course à l'industrialisation et à l'agrandissement les fait disparaître : en moyenne, ce sont 100 scieries par an qui ferment en France depuis plusieurs décennies, ce qui laisse les forêts à la merci des gros. L’extension de Piveteau, c’est moins de personnes en forêt et plus de machines, moins de personnes à observer le bois que l’on scie mais plus à regarder au rayon X les grumes devant eux, c’est plus de coupes rases suivies de plantations financées par l’État, c’est toujours plus de monocultures de douglas, de mélèze et d’épicéas à perte de vue. L’industrie est calibrée pour une certaine sylviculture, et en bout de chaîne, c’est cette même industrie qui gère la façon dont la forêt doit se tenir. Bien droite et en rang, pour ne pas nous compliquer la tâche !
D'après l'enquête publique de 2020, les terres concernées par l'extension de la méga-scierie ne présenteraient pas d'intérêt écologique particulier. L’un des arguments est que la commune ne fait pas partie du Parc naturel régional. Facile ! Il aura suffit de quelques escapades à la fin du printemps, de quelques pièges photos et d'un week-end d’inventaires pour prouver le contraire. Fin juillet, de nombreux naturalistes professionnels accompagnés d'amateurs se sont rassemblés pour étudier le site convoité par Piveteau Bois. Au vu de leurs premières observations, il est déjà possible d'attester de la présence d'une faune et d'une flore riches et variées. Il y a de nombreux oiseaux qui passent, d’autres qui nichent, notamment parce qu’ils sont attirés par les insectes qu’ils peuvent trouver sur place. À l’abord du cours d’eau, grenouilles, crapauds et reptiles ont trouvé refuge ici. Des fourmis comme nous n’avions pas vu ailleurs en Corrèze, des libellules éclatantes, des chauves souris en pagaille à la nuit tombée, des chouettes qui nous répondent le soir pour signifier que l’on est ici chez elles. Des sphaignes (mousses) de plusieurs sortes, une forêt mixte repartie sur une ancienne tourbière. Certaines de ces espèces sont protégés, en Limousin, en France ou en Europe, d’autres non, mais toutes témoignent de la nature des lieux – habités par des vivants de toutes sortes, par des bovins et des ovins qui pâturent dans les prairies, par une dame qui tient à sa maison et qui voit le ruisseau de la Goutte Molle s’assécher d’année en année. Ce week-end n’aura pas été que l’occasion d’inventaires, mais aussi et surtout, d’attachements aux lieux que des dizaines de personnes connaissent désormais plus finement. Mieux, elles se sont émerveillées devant ce que les terres d’Égletons abritent.
Ces dernières années, les oppositions à des projets qui nuisent à la forêt ont connu plusieurs victoires. En octobre 2013, un site industriel dans le Morvan devait accueillir une plateforme de sciage et de fabrication de granulés destinés à la production électrique et centrale de biomasse. Dans un premier temps, le tribunal de Dijon a statué sur le fait que le projet ne comprenait pas de « raisons impératives d’intérêt majeur » qui justifierait la destruction d’habitats d’espèces protégées (notamment de chauve-souris et de batraciens). Quand le dossier fut finalement porté au Conseil d’État, celui-ci confirma la décision du tribunal de Dijon en y ajoutant que l’argument de la création d’emploi n’était pas valable.
À l’été 2022, c’est dans les Pyrénées que des habitant.es entravaient l’installation d’une méga-scierie spécialisée dans la coupe du hêtre. Cette scierie prévoyait d’exploiter la quasi-totalité des forêts de hêtres dans les Pyrénées, de la côte Atlantique à la Méditerranée. L'entreprise projetait de scier 250 000 m3 de bois par an (c’est 600 000 m3 qui sont prévus à Égletons si l'extension a lieu). Face à l’opposition des habitant.e.s, l’industriel s’est retiré de lui-même.Plus récemment, c’est le Bois du Chat, sur la commune de Tarnac, qui symbolise sur notre territoire la résistance face à l’appétit des industriels de la forêt. La coupe est suspendue, dans l’attente d’un plan de gestion que l’on espère différent (voir page 20 de ce numéro d'IPNS).
À Égletons, le combat a commencé depuis longtemps, sous l'impulsion d'AssoCitra, la petite association de riverains et riveraines. Après une pétition, beaucoup de tractage et cinq recours en justice différents, les moyens de lutte ne sont certainement pas épuisés. Piveteau Bois deviendra-t-elle vraiment la plus grande scierie de France ? Affaire à suivre.
Pour être tenu.e.s informé.e.s, envoyez un mail à : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
On a rapidement présenté l’association Faîte et racines dans IPNS (n°71) qui, du côté d’Argentat, rachète des parcelles forestières pour les soustraire à la coupe rase et les gérer de manière durable. Elle en est déjà propriétaire de 70 hectares. Mais son action ne semble pas du goût de tout le monde et en particulier de la préfecture de la Corrèze.
Alors que l’association était en train de conclure l’achat d’une parcelle avec un propriétaire, celui-ci a reçu la visite de la gendarmerie qui lui a dit pis que pendre de ses futurs acheteurs, que c’étaient des écolos extrémistes, qu’ils allaient faire une ZAD sur le lieu, etc. À tel point que le propriétaire a vendu à quelqu’un d’autre... qui a aussitôt opéré une coupe rase. Un exemple édifiant de la « neutralité » de l’État et de son engagement pour la « transition écologique »...
Les réactions des tiers aux travaux forestiers sont bien plus complexes et consternantes qu’on l’imagine, en tous cas bien plus loin de notre logique de forestiers que nous le pensons généralement. Convaincus de nos « bonnes manières » nous n’avons la plupart du temps aucune idée des sensations désagréables voire des réactions de rejets qu’induisent nos actions, aussi vertueuses soient elles.
En voici une illustration avec l’exploitation en quelques mois de 700 m3 issus de futaie irrégulière sur une dizaine d’hectares et du même volume sur trois parcelles non contiguës coupées à ras (2 hectares environ). Les coupes, bien préparées, ont été réalisées avec soin et même interrompues un temps pour éviter des dégâts qui n’auraient pas manqué de survenir avec la pluie. Toutes les particularités des chantiers et de l’environnement identifiées, ainsi que toutes les consignes y afférant ont été prises en compte et respectées : ruisseaux, tourbières, murets, fourmilières, taches de régénération, réserves (résineux ou feuillus), saignées d’évacuation d’eau, places de dépôts, voies publiques... Bref, des chantiers pleinement réussis pour le forestier... et le propriétaire que je suis. À tel point que je me suis fait un devoir de féliciter les opérateurs pour cela.
Or, désagréable surprise, une part (infime certes) des habitants et des habitués du lieu, « natifs » pour la plupart et même assez proches du milieu forestier pour certains, en ont éprouvé une forme de dépit. En effet, pour ceux-là, rien n’est plus comme avant car une partie du paysage est différent, sans compter que les impacts des machines ont modifié l’aspect et la consistance des chemins. Ces derniers, quoiqu’en bon état, c’est à dire sans ornière et accessible au passage à VTT ou en voiture se retrouvent un peu élargis et bien sûr dénudés. C’est à dire poussiéreux avec la sécheresse et glissants sous la pluie. Paradoxe de la situation, les déçus éprouvent des sentiments contradictoires. Ils reconnaissent à la fois la qualité globale des travaux et le professionnalisme des intervenants mais reconnaissent un certain dépit devant ces pistes nues et la transformation radicale de leurs sentiers de promenade... Ils confessent la perte d’envie d’emprunter ces itinéraires jusqu’à ce que la nature ait effacé les stigmates de l’exploitation et que l’action du renouvellement ait esquissé l’amorce de nouveaux peuplements sur les parcelles « à blanc ».
Devant ces réactions un peu inattendues et plutôt nouvelles dans un canton habitué aux travaux forestiers, on est bien obligé d’admettre que nos actions forestières, quelques soient leurs qualités techniques et le soin dont elles ont bénéficié, provoquent inévitablement des impacts que d’aucuns considèrent comme négatifs, alors que pour les professionnels, ils ne sont que les stigmates inévitables et éphémères de leur activité. Ces impacts sont plus ou moins visibles et diversement perçus. Certes, conséquences et perceptions ne sont pas identiques entre des chemins défoncés et ceux simplement privés de leur végétation, entre une coupe rase et une coupe de jardinage, entre un prélèvement de gros bois et celui de sujets en devenir, mais il est vrai que quelques soient nos interventions techniques, nous modifions les milieux et la perception que les usagers en ont. Il faut se rendre compte qu’il existe, en dehors de toute logique rationnelle, un attachement sentimental et justement irrationnel envers ce qui touche le cadre de vie, et que nous ne savons pas, ou pas bien traiter ce type de problème.
C’est un fait qu’il faut avoir en tête et anticiper, peut être en l’expliquant préventivement ? Ce qui est certain, c’est qu’il est nécessaire de l’assumer humblement tout en mettant en œuvre les éléments qui nous reviennent pour un retour rapide à la normale.
Bernard Palluet
Cette carte a été réalisée à partir d’un recensement d’initiatives fait par Vincent Magnet, du Réseau des alternatives forestières. Vous connaissez d’autres initiatives qui n’apparaissent pas sur cette carte ? N’hésitez pas à nous en informer en écrivant à Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.
Écoute l’arbre et la feuille, association pour la réhabilitation de nos bois et le respect de l’environnement (ARBRE), réunit des fonds pour les consacrer à l’achat de bois et forêts afin de les mettre à l’abri de l’exploitation extrême (coupes à blanc) et de les protéger. Un premier achat est en train de se finaliser : un bois humide, mélange de plusieurs milieux différents avec entre autres de très vieilles saulées, à Saint-Léger-Magnazeix dans le nord de la Haute-Vienne. Mais la zone d’intervention de l’association est à la croisée des trois départements de la Haute-Vienne, de la Creuse et de l’Indre.
Association loi 1901 gérée par un conseil d’administration collégial, le GMHL développe depuis plus de 20 ans des actions autour de l’étude, la préservation et la diffusion des connaissances sur les mammifères, reptiles et amphibiens du territoire. Elle a acheté de la forêt dans les Monts d’Ambazac, dans le cadre d’une démarche de préservation des chauves-souris.
L’association de défense des biens communs de Ceyvat, La Chave, Maneyraux et Salagnat, sur la commune de Saint-Médard-la-Rochette, est née de la réaction d’habitants de la section de Ceyvat face à un projet d’aménagement forestier destructeur pour le site, projet qui a été abandonné. Pour les habitants de Ceyvat, la section doit rester une réserve pour la biodiversité.
En projet, ce centre pédagogique pour les propriétaires forestiers sera également un lieu de découverte de la forêt pour les écoles et groupes. Il est installé en bord de Vienne autour d’une parcelle de 30 hectares en feuillus et résineux anciens et d’une zone humide de 3 hectares au lieu-dit Chez Thivaud.
Créée en mai 2020, cette association basée à Rochechouart a pour vocation de travailler dans toute la France. Son objet est de sauvegarder du patrimoine forestier géré dans le respect des écosystèmes et de la biodiversité, de procéder à des acquisitions citoyennes de terrains en mobilisant l’épargne de particuliers sensibles à ce sujet, de constituer des refuges animaliers, d’informer et de sensibiliser les citoyens.
Le CoFEL a pour objectif de promouvoir et de développer une gestion douce de la forêt. Il regroupe des professionnels indépendants qui gèrent les forêts de propriétaires, majoritairement privés, en rédigeant les documents de gestion, en établissant des diagnostics et itinéraires sylvicoles adaptés, en encadrant les travaux, en marquant et en organisant les coupes et ventes de bois, etc. L’association organise des animations diverses pour faire connaître et favoriser une gestion forestière respectueuse de l’environnement ainsi que les multiples usages de la forêt, auprès de tous les publics (propriétaires, habitants, élus, écoles…).
Saint-Léonard de Noblat : Arbogest (CoFEL)Saint-Marc à Frongier : Loïc Bonnot (CoFEL)Gentioux : Julien Cassagne (CoFEL)Champagnat : Rémy Gautier (CoFEL)Saint-Julien le Petit : Alice de Gournay (CoFEL)Saint-Avit le Pauvre : Hans Kreusler (CoFEL)Contact : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.Coordonnées des membres : http://www.collectif-fel.org
En cours de structuration sous la forme d’une association ou d’un groupement forestier citoyen, plusieurs habitants de Saint-Goussaud et environs ont déjà organisé diverses réunions d’information et de débat sur le sujet. Le projet concerne le secteur Bersac, Laurière, St-Sulpice-Laurière, St-Léger-la-Montagne, Jabreilles (en Haute-Vienne) et St-Goussaud (en Creuse).
Ce projet est en cours d’émergence.
Suite à l’acquisition en novembre 2019 d’une forêt de 10 hectares à La Vialle (Saint-Moreil), un premier chantier collectif a permis de redonner vie à une ancienne pêcherie, de ré-ouvrir un ancien chemin communal, de produire collectivement du bois de chauffage et de renforcer les liens grâce à la force du « faire ensemble ». De nombreux projets sont en cours de construction en lien avec cette forêt, avec l’envie de mener une sylviculture douce et de viser la pérennité du couvert forestier.
Créée en octobre 2019 à l’initiative de plusieurs propriétaires forestiers désireux de proposer une alternative de gestion sylvicole à la pratique dominante sur la région, l’association a l’ambition de regrouper un maximum de propriétaires et de parcelles – petites et grandes – autour des principes suivants : sylviculture à couvert continu, maintien de la biodiversité tout en permettant la production de bois de qualité, éviter les coupes rases et la monoculture. Sous la forme d’une association syndicale libre de gestion forestière, elle veut faire émerger localement une véritable culture forestière visant à vivre avec la forêt, promouvoir le rôle social de la forêt en favorisant un travail épanouissant et rémunérateur pour l’ensemble de la filière. Son action se concentre sur 33 communes du sud-est creusois.
Créée en février 2019 par le botaniste mondialement connu Francis Hallé et une douzaine de scientifiques, naturalistes et citoyens amoureux de la nature, dont quelques Limousins (d’où son siège social à la mairie d’Eymoutiers), l’association a pour objet général la défense des forêts primaires dans le monde. Elle est engagée actuellement dans un projet de renaissance d’une forêt primaire en Europe de l’Ouest. Un projet qui s’étendra sur 70 000 ha et 800 ans. L’objectif est de reconstruire sur les espaces de grande superficie que nécessite le système forestier (faune sauvage et flore) des ressources vitales de biodiversité et de les transmettre aux générations futures. Totalement innovant par ses dimensions spatiales et temporelles, ce projet complexe fait actuellement l’objet de discussions avec l’Union Européenne et l’Unesco.
Contacts : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. et https://www.facebook.com/FrancisHalle.ForetPrimaire
Ce « groupement forestier écologique » regroupe des particuliers pour acheter des forêts gérées de manière durable sur le plan économique, écologique et social. Engagé dans une sylviculture à couvert continu (futaie irrégulière), Avenir forêt réalise une gestion forestière rentable en favorisant la biodiversité et en préservant les écosystèmes forestiers. Aujourd’hui Avenir forêt regroupe 162 associés qui possèdent collectivement 425 hectares de forêts diversifiées entre Ussel (Corrèze), Aurillac (Cantal), Gourdon (Lot), Villefranche-de-Rouergue (Aveyron), Nontron (Dordogne) et Limoges (Haute-Vienne).
Constituée en juin 2018 en réaction à la multiplication des coupes rases et des abattages d’arbres de bord de route, l’association Faîte et Racines organise ses activités en plusieurs branches : achat de forêts financé par la collecte de dons, essentiellement auprès de particuliers ; animations dans l’espace public autour de la thématique forestière ; formations (sylviculture, sorties naturalistes, principes de gestion forestière douce) et mise en route d’une scierie mobile associative dans le secteur d’Argentat.
Créée en 2017, L’École des Renardes a pour vocation de former à la charpente traditionnelle dans une approche globale de la pratique du métier. La géométrie descriptive, l’usage des outils, la taille et le levage des charpentes sont abordés mais aussi le matériau bois, sa provenance et son choix. Une équipe de quelques artisans s’est réunie pour faire tourner cette école à petite échelle et à majorité féminine. Actuellement, afin d’approfondir le volet forêt de la formation, elle a pour projet d’acquérir un massif en sud Corrèze et d’y transmettre les bases de la sylviculture douce.
Une commission « forêt » s’est mise en place au sein du Syndicat de la Montagne limousine. Elle s’intéresse plus particulièrement à la zone du plateau de Millevaches.
Conservatoire des espaces naturels de Nouvelle-AquitaineLe Conservatoire est déjà propriétaire d’environ 400 hectares de forêts en Limousin, qui sont laissées pour la plupart en évolution naturelle. Il est intéressé par toute information sur des sites forestiers subnaturels (feuillus ou mixtes âgés de 80 ans ou plus) qui seraient à vendre, pour créer des zones refuges. Si vous en connaissez, vous pouvez contacter le responsable de l’antenne creusoise (Yvan Grugier : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.) ou corrézienne (Mathieu Bonhomme : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.).
Z, c’est le nom d’une revue annuelle qui explore de manière itinérante les grands sujets de société. Pour parler de la forêt, l’équipe de la revue est venue passer un mois sur la Montagne limousine, elle y a enquêté, rencontré de nombreux acteurs et actrices de la forêt et en a rapporté une collecte de visages, paroles et témoignages qu’elle a accommodés à sa sauce, avec quelques épices exotiques chipées au Zimbabwe ou en Inde, manière de dire que si la thématique explorée s’ancre dans une réalité locale, il n’est pas question de s’y enfermer.
Résultat : un regard distancé et pluriel qui, même pour nous qui vivons sur la Montagne, offrira quelques surprises et découvertes comme le prouvent ces quelques chiffres glanés au fil des pages : « Chaque année, 3,4 milliards de mètres cubes de bois sont coupés dans le monde, soit la surface de 18 terrains de foot à la minute » ; « 5% des scieries concentrent plus de 50% du volume de sciage du pays » ; « La Coopérative Forestière Bourgogne Limousin (CFBL) traite 90% de ses plants avec des insecticides. » Autant de regards qui s’inscrivent dans une lecture critique de la gestion sylvicole actuellement dominante : « Derrière le mirage vert d’une filière qui se prétend écolo et renouvelable, les suicides se multiplient parmi les salarié·es de l’Office National des Forêts, et de gigantesques coopératives forestières accaparent la « ressource bois ».
Les entreprises les plus fortunées rachètent et plantent des arbres à marche forcée sur des terres paysannes, prétendant ainsi compenser leurs émissions de CO2. Tout cela avec le soutien du ministère de l’Agriculture et plus largement de l’État, dont la police n’hésite pas à s’acharner sur les habitant·es qui tentent de faire exister un autre discours sur la « gestion » de la forêt. »
Au moment où sortait ce numéro de Z, comme un complément activiste à cette publication, une banderole s’est affichée sur les nouveaux locaux de la CFBL à Aubusson inaugurés quelques semaines plus tôt.
« CFBL dépasse les bornes » proclamait la banderole, référence aux propos critiquables de la coopérative qui claironne sur son site que les coupes rases ne constituent pas un danger pour nos forêts. Référence aussi aux pratiques courantes des coopératives de grignoter sur les parcelles voisines qu’elle exploite pour arrondir en piochant chez les voisins quelques m3 de bois supplémentaires. Le « groupe forêt » du Syndicat de la Montagne, auteur de cette opération, souhaite également réagir face à une campagne de désinformation de la CFBL et de l’Union de la coopération forestière française. Des communications récurrentes tentent de faire croire que « certaines associations » exerceraient des violences à l’encontre des coopératives, des travailleurs de la forêt ainsi que des propriétaires de bois. Le groupe forêt tient à affirmer son attachement au dialogue avec les professionnels de la forêt et à la non-agression des travailleurs forestiers : « L’action vise bien à dénoncer des pratiques violentes pour le vivant. N’inversons pas les responsabilités ! » Enfin le groupe forêt dénonce le greenwashing des coopératives forestières comme la CFBL, autre forme de désinformation. Sur son site internet, la coopérative forestière prétend améliorer les forêts, « pour ses adhérents, pour la société et pour les générations futures » et contribuer « à la lutte contre le réchauffement climatique ». La CFBL est aussi signataire de la Charte forestière de territoire du Parc naturel régional de Millevaches qui prévoit « l’amélioration de la résilience des écosystèmes forestiers et de la filière bois ». Sur le papier, ces engagements sont tout à fait honorables. Mais sur le terrain, les pratiques diffèrent et parfois l’écart s’apparente à un précipice. Sur le site de la CFBL on peut même lire que la pratique de la coupe rase recrée une diversité, renouvelle les forêts et permet même, à terme, de les préserver. Difficile de croire de telles affirmations quand on s’intéresse de plus près à cette pratique. En même temps, on peut toujours croire au père Noël… Cela n’a rien d’étonnant venant de marchands de sapins.
"Apprendre à voir". Ainsi se termine l'avant-propos de Jean Mottet pour "L'arbre dans le paysage"; et dans ces simples mots réside l'ambition qui a uni les auteurs de cet ouvrage collectif, d'abord rassemblés par le colloque de Saint-Yrieix-la-Perche en Limousin en septembre 2001.
Spécialistes du paysage et du cinéma, historiens de l'art, scientifiques et responsables politiques interrogent l'arbre, motif chargé par d'innombrables représentations, et son évolution dans notre culture visuelle. Au regard de ces multiples points de vue, l'arbre devient forme médiatrice du paysage qui nous invite, à travers cette figure "primitive", à repenser notre rapport au monde.
Cette réflexion évolue également, et cela est remarquable, en prise directe avec le paysage, celui du Limousin (textes de Luc Bouvarel, Jean-Michel Desbordes, Marcel Villoutreix, Axel Guestem et Henri Cueco qui témoignent de problématiques environnementales et paysagères réelles).
Jean MOTTET est maître de conférences d'études cinématographiques à l'Université François Rabelais de Tours et chargé de cours à l'université Paris I-Panthéon-Sorbonne. Il oriente ses recherches vers la théorie du paysage au cinéma et en peinture. Il a récemment publié "L'invention de la scène américaine. Cinéma et paysage" (ed. L'Harmattan, 1998) et dirigé l'ouvrage collectif "Les Paysages du cinéma" (ed. Champ Vallon, 1999).
Une Rencontre-Dédicace avec Jean MOTTET autour de son livre "L'arbre dans le paysage" aura lieu dans le cadre de la manifestation Lire en Fête, au Centre national d'art et du paysage de Vassivière en Limousin le dimanche 20 octobre 2002 à 16h00.
Les objectifs d’un ABC sont donc multiples :
Localisation des enjeux en termes de biodiversité forestière. Les zones vert pâle continu indiquent les secteurs où la préservation de la trame « milieux boisés anciens » est primordiale. Les zones en rose indiquent les secteurs où la diversification des peuplements et la mise en place d’une sylviculture plus douce seraient intéressantes. Les traits rouges pointillés indiquent les deux lignes électriques qui nécessiteraient un équipement de signalisation pour les rapaces. Les enjeux « Petites Chouettes » et « Circaète » sont expliqués dans le rapport final.
C’est dans ce cadre que, né d’une initiative des habitants et du soutien de la mairie, l’ABC de Gentioux-Pigerolles a été réalisé entre décembre 2021 et décembre 2023. Il a été co-porté par la mairie de Gentioux Pigerolles et l’Association Le Champ des Possibles. En 2021, la commune de Gentioux-Pigerolles était déjà impliquée dans plusieurs projets et actions de préservation de la biodiversité (Label commune bio-engagée, réduction des pollutions lumineuses nocturnes). L’élaboration d’un Atlas de Biodiversité Communal se trouvait être une suite logique à ces différents engagements dans le sens de la préservation de l’environnement à l’échelle du territoire. Afin de coordonner et réaliser ce projet, la municipalité s’est appuyée sur une association locale : l’association Le Champ des Possibles. Cette association, créée en 2008, basée à Gentioux-Pigerolles, développe une activité de recherche scientifique en écologie centrée sur l’impact des changements globaux sur la biodiversité à l’échelle du plateau de Millevaches. Elle travaille régulièrement en partenariat avec d’autres structures de recherche (CNRS) et avec les gestionnaires d’espaces naturels locaux (CEN Nouvelle-Aquitaine, PNR Millevaches en Limousin). Les données accumulées lors des études précédentes à Gentioux-Pigerolles ont été ajoutées aux résultats de l’ABC afin d’enrichir la liste des espèces présentes et d’affiner notre connaissance de la fonctionnalité des milieux. Par ailleurs, l’association développe depuis longtemps un volet de sensibilisation et de formation (enquêtes de sciences participatives, sorties, animations, formations d’étudiants). Ces outils ont été largement mobilisés lors du projet d’ABC. C’est aussi grâce à la mobilisation d’un réseau dense de partenaires locaux que ce travail a pu être conduit avec succès : Association La Bascule, Ecole primaire de Gentioux-Pigerolles, Centre d’accueil et de loisirs de Gentioux (ALSH), Agriculteurs et agricultrices de la commune, Conservatoire des Espaces Naturels Nouvelle-Aquitaine, PNR Millevaches en Limousin, Association de défense du vivant et des paysages du plateau de Gentioux (ADVPPG), Groupe Mammalogique et Herpétologique du Limousin …
L’acquisition de connaissances et la compilation des données existantes dans le cadre de ce projet se sont faites selon plusieurs axes de recherches représentés ci-dessous, déclinés par grands types de milieux : milieux forestiers, milieux agricoles, landes et tourbières.
De janvier 2022 à octobre 2023, un calendrier d’animations variées, à destination du grand public, de l’école ou du centre de loisirs (ALSH) a été développé. Ces animations ont tenté de couvrir tout le territoire de la commune en proposant des départs depuis les principaux hameaux de Gentioux-Pigerolles. Elles étaient annoncées par affichage et sur la page Agenda du site internet de l’ABC. L’information était relayée par l’association La Bascule auprès de ses adhérents et par les bulletins municipaux. Ces animations ont été directement en lien avec les axes de recherche de l’ABC (notamment la présentation et la formation pour les enquêtes de sciences participatives) ou bien visaient à découvrir des techniques ou des taxons non étudiés au sein de l’ABC.
Le recours massif à des études de sciences participatives a permis la mobilisation de nombreux bénévoles et la collecte d’un nombre considérable de données permettant de mieux cerner les tensions à l’œuvre sur la biodiversité de notre territoire. C’est ainsi qu’ont été réalisées les cartographies de loges de Pic noir, les études sur les fourmis des bois, sur les lichens corticoles, sur le recensement de terriers de blaireaux…et ont impliqué plus d’une centaine de bénévoles. De la même façon, l’étude de la biodiversité des milieux prairiaux a été permise grâce à la participation d’une dizaine d’agriculteurs. Au-delà du recensement des espèces présentes sur le territoire (plus de 1500 espèces recensées), la mise en place de bases de données spatialisées concernant certaines espèces bioindicatrices a conduit à des travaux de modélisation permettant de comprendre l’impact des paramètres environnementaux (structures et changements des paysages de notre territoire) sur la biodiversité. Son intérêt est de montrer qu’au-delà des milieux considérés classiquement comme patrimoniaux, la conservation de la biodiversité nécessite une approche globale sur un territoire. En effet, la disposition relative des différents milieux, dépendant des activités humaines, permet ou empêche l’existence de zones refuges et de corridors écologiques, nécessaires au maintien de la biodiversité sur le moyen terme. Cela est valable quel que soit le type de milieu auquel on s’intéresse. Cette compréhension fine des tensions et des enjeux n’est permise que par l’implication active des habitants, qui produisent la connaissance de terrain nécessaire à ces travaux.Cette approche, combinant à la fois travaux d’inventaires et travaux de modélisation de la qualité des habitats à l’échelle de la commune, a permis de générer des cartes des « enjeux et recommandations biodiversité » pour chaque type de milieu. L’utilisation d’une combinaison d’espèces bioindicatrices appartenant à des groupes taxonomiques variés pour chaque type de milieu permet de révéler les tensions majeures affectant la biodiversité à l’échelle communale. Par exemple, en ce qui concerne les milieux forestiers, que l’on s’intéresse au Pic noir, aux fourmis des bois, au lichens corticoles ou aux coléoptères saproxyliques, tous les modèles étudiés révèlent des tensions fortes sur la biodiversité des espèces forestières de par la monoculture de résineux et l’importance cruciale comme zones refuges et corridors écologiques des forêts feuillues âgées de plus de 70 ans et des linéaires de vieux arbres constituant des réseaux boisés autour des espaces agricoles. La carte des enjeux concernant les milieux forestiers est donnée dans la figure suivante comme exemple.
Il est impossible dans le cadre de cet article d’entrer dans le détail des résultats obtenus. Ces derniers sont disponibles dans plusieurs documents consultables sur le site de l’association Le Champ des Possibles : https://assochampdespossibles.wordpress.com/publications-2/Ces documents se déclinent en un rapport scientifique complet (192 p), un résumé de ce rapport présentant les cartes des enjeux écologiques, et une brochure grand public.Des Atlas permanents de la biodiversité et d’autres ABC sur la Montagne Limousine ?L’expérience de l’ABC de la commune de Gentioux-Pigerolles souhaite s’inscrire dans une histoire sur le long terme. En effet, recenser la biodiversité prend tout son sens quand ces recensements se font de façon répétée sur le moyen et le long terme. Inscrits dans le temps, ces travaux permettent d’examiner si les connaissances acquises ont servi à guider nos décisions locales quant à l’occupation du territoire et la gestion des milieux.
Quoi qu’il en soit, plusieurs communes de la Montagne limousine (Faux-la-Montagne, La Villedieu, St Martin-Château) ont cerné l’intérêt de réaliser un ABC sur leur territoire et s’engagent à leur tour dans cette aventure.
L’objectif de cette enquête, qui sera aboutie dans quelques mois, est de formuler de nouvelles lois capables de répondre aux défis du réchauffement climatique, tout en imaginant un avenir pour la filière bois française. La réunion publique du 8 février 2020 à Saint-Angel avait pour but de présenter les avancées de cette enquête parlementaire aux habitants et professionnels du Plateau afin d’en débattre avec eux : « S’écouter et réfléchir ensemble sur ce qui est possible, désirable, responsable, pour l’avenir de nos forêts » était le slogan figurant sur le tract d’invitation à cette assemblée.
La réunion a commencé par une présentation de Nicolas Rohart, forestier indépendant depuis plusieurs années, diplômé de l’école forestière de Meymac et membre de l’équipe qui aura permis l’accueil de l’enquête parlementaire sur le Plateau. Nicolas a voulu insister sur la nécessité de sortir du clivage écolo/forestier qui dure maintenant depuis plus de 40 ans, depuis bien trop longtemps selon lui. « Oser se parler, oser réfléchir ensemble sur l’avenir de la filière bois », disait-il en conclusion de son préambule. Un discours d’apaisement donc, et une invitation ferme à se retrousser les manches et à se remuer les méninges, à arrêter de dépenser de l’énergie pour lutter les uns contre les autres pour bien lutter ensemble contre le réchauffement climatique ; mais aussi, de fait, sortir des logiques productivistes qui en sont largement responsables. Son intervention fut suivie de celle de Mathilde Panot qui a brièvement présenté les différentes propositions de loi issues de leur enquête (forêts mélangées, interdiction des coupes rases ?). Nous avons ensuite assisté à près de deux heures de débats qui ont su rester courtois malgré les différences de points de vue ou de sensibilités parfois présentes dans l’assemblée.
Commençons par les éléments de concorde : tout le monde était d’accord pour reconnaître la gravité de la crise climatique. C’est déjà ça. En revanche, les premiers éléments de discorde sont apparus avec l’intervention d’industriels de la filière bois, car selon eux, ils fournissent déjà de nombreux efforts : ils s’intéressent et appliquent diverses bonnes pratiques, produisent des plantations mélangées, travaillent la biodiversité, et s’en réjouissent autant que les écologistes. Ce qui leur a été répondu était, sans surprise, que toutes ces bonnes pratiques n’étaient pas si visibles que ça sur le plateau de Millevaches, de nombreux habitants faisant remarquer l’omniprésence des coupes rases et de la monoculture. Et c’est à cet endroit que s’est cristallisé le principal enjeu du débat : les industriels ont réalisé qu’ils ne pouvaient pas continuer comme si de rien n’était mais qu’ils avaient déjà entamé un changement des pratiques, cependant, pour la plupart des gens présents dans la salle, c’était loin d’être suffisant. « Ça y est, on y est dans le mur. C’est pas demain, c’est aujourd’hui ! Ok, les forestiers industriels nous disent qu’ils s’y mettent, mais il faut accélérer, vraiment ! », pouvait-on entendre parmi les habitants.
Un autre point de débat portait sur la réelle efficacité des lois et des interdictions. Tout d’abord, et cela fera l’unanimité chez les travailleurs de la forêt, industriels comme alternatifs : « La forêt se joue au cas par cas : chaque forêt et chaque arbre nécessite une compréhension unique, et donc, il est impossible de penser la forêt en termes de loi. Les pratiques forestières ne peuvent que rester intuitives et sensibles, au cas par cas. » Les industriels ont ensuite souligné que les bonnes pratiques étaient déjà recommandées dans des chartes et divers textes mais qu’elles n’étaient pas appliquées, insistant sur le fait qu’il fallait sans doute s’interroger sur les raisons de la non mise en pratique de tous ces bons conseils, et que de nouvelles lois ne viendraient pas éclaircir le problème. La député Mathilde Panot a alors directement rétorqué qu’en effet, à chaque fois que les institutions produisaient des incitations au travers de textes, de circulaires, de communications, cela ne marchait pas, et qu’il fallait bien des lois pour interdire, purement et simplement, les mauvaises pratiques.
Nicolas Rohart est intervenu en rappelant l’étymologie du mot interdire, qui signifie : ce que l’on se dit « entre-nous » de ce que l’on ne peut pas faire... Pourtant, le mot interdit est bel et bien chargé d’une connotation négative dans nos sociétés hautement libérales et libertaires, ce pour quoi Nicolas a proposé le néologisme entre-dits. Puis il a conclu en définissant son imaginaire : une espèce de somme d’entre-dits qui ferait que les gens sur le Plateau arrêteraient les mauvaises pratiques, sans parler de police, sans parler de lois civiques, mais bien de ce que l’on décide ensemble dans le pays, pour le pays.
Enfin, il a été dit, et cela pourrait ressembler à une forme de conclusion : « Nous ne changerons pas la crise écologique sans changer la crise sociale », autrement dit, si c’est bien la course à l’argent qui mène aux mauvaises pratiques, alors c’est bien à cette course à l’argent, présente chez les riches comme chez les pauvres, qu’il faut s’attaquer. Comment ? Seul le député Ugo Bernalicis s’est aventuré sur ce terrain en proposant une solution institutionnelle : « Comme pour chaque grande transition industrielle que la France a traversée, il a fallu mettre de l’argent sur la table, et quand je sais qu’une nouvelle gestion forestière impliquerait de nombreux emplois alors qu’il y a des millions de chômeurs dans ce pays, je ne vois pas pourquoi on ne le ferait pas. »
Une transition écologique depuis le bas vers le haut ? Un bond en avant national à la Roosevelt ou à la Mao ? Une prise de conscience générale permettant de produire des entre-dits capables de dépasser la course à l’argent et les situations d’angoisse individualisées face aux fins de mois ? La réflexion ne fait que commencer. Un mouvement d’habitants et de forestiers s’est donc constitué sur le Plateau autour de cette visite parlementaire. Il ne reste plus qu’à envisager la suite de ce mouvement, aiguiser les réflexions, imaginer des surgissements, des actions, des publications, afin que les élus locaux veuillent bien participer à leur tour à ce débat important qu’est la fin du monde et la fin du mois, plutôt que de rester bien au chaud dans leurs bureaux de fonctionnaires. Car en effet (à part quelques rares élus de petits villages), si les élus locaux, maires, députés et autres, ont réellement brillé durant ce week-end d’enquête parlementaire auprès de la population locale, c’est bien par leur remarquable absence...
Avant l’arrivée de Marius Vazeilles sur le Plateau, les tenants du reboisement, essentiellement des notables étrangers au territoire, ne rencontrent que peu d’adhésion de la part des habitants...
Un homme va tenter d’atténuer l’antagonisme créé entre les populations locales et les tenants du boisement en cherchant à intégrer la forêt au mode de vie local. Ce personnage, Marius Vazeilles, fait partie de l’administration forestière mais s’en distingue par son souci de rallier la population à la cause du boisement. Son action forestière ne peut pas être séparée de son action politique. La forestation a constitué la concrétisation de sa conception politique.
Vazeilles, qui habitait le plateau sur lequel il a mené son action pendant près de 60 ans, a été détaché en 1913 au Service des Améliorations Agricoles pour la propagande et pour la direction des travaux de mise en valeur à entreprendre dans les landes du plateau, avec le grade de garde général. Mais il était également responsable de la fédération socialiste de la Corrèze. Sa volonté de mettre en place une forêt paysanne et un partage égal du communal est souvent présentée comme l’émergence du communisme rural corrézien. Dans son sillage, les cadres de la SFIO vont se dévouer à la cause paysanne et lutter contre ceux qui veulent un partage censitaire du communal (au prorata de l’impôt foncier) qui prolongerait l’inégalité de jouissance du communal instauré par la règle dite des “foins et pailles”.
En 1921, Vazeilles est nommé secrétaire de la fédération communiste de Corrèze. L’année suivante, il crée la Fédération des travailleurs de la terre, qui réunit quinze syndicats d’ouvriers agricoles et forestiers et de petits paysans. L’action de ce syndicat sera très importante. C’est grâce à lui notamment que les paysans obtiendront la possibilité de réaliser, quand ils le souhaitent, un partage du communal en lots égaux, en pleine propriété.
En 1936, il sera élu député communiste de la circonscription de Tulle. En 1939, il fait partie des 27 députés communistes qui s’opposeront à la décision prise par le comité central d’avaliser le pacte germano-soviétique
Les ambitions que Vazeilles nourrit à l’égard du plateau sont rassemblées dans un ouvrage intitulé Mise en valeur du plateau de Millevaches, édité en 1917. Cet ouvrage, qui compte plus de deux cents pages, se propose de formuler le modèle d’un projet de transformation de la mise en valeur agricole, qui passe notamment par les éléments suivants :
Bien qu’étant forestier, Vazeilles ne concevait le reboisement que dans le cadre d’une réforme profonde du système agraire. L’ouvrage ne se contente donc pas de promouvoir la forêt, mais encourage la mise en place d’un nouvel équilibre agro-sylvo-pastoral. Plus encore, la forêt doit seulement constituer un des maillons qui permettent la mise en place de ce nouvel équilibre ; en ce sens, elle n’est qu’un complément aux mesures essentielles touchant le partage des communaux ou le développement d’un élevage bovin intensif.
Néanmoins, le parcours de Vazeilles explique l’attention accordée au volet sylvicole dans la Mise en valeur du plateau de Millevaches. A plus d’un titre, l’ouvrage se présente comme une sorte de guide raisonné de la plantation à l’attention de paysans peu familiers de la sylviculture. Les différentes essences et la manière adéquate de les planter y sont décrites. Les paysans sont incités à planter de façon sélective : Vazeilles cible essentiellement les parcelles trop éloignées pour être cultivées avec profit ou carrément inaccessibles.
Dans l’esprit de Vazeilles, le boisement ne doit donc pas venir concurrencer l’activité agricole ; au contraire, il doit l’étayer en permettant aux paysans de se constituer un appoint complémentaire aux faibles rendements de l’agriculture. Vazeilles insiste sur le faible coût de la plantation puisque la main d’oeuvre sera fournie par les paysans eux-mêmes qui planteront à la morte-saison ; les plants seront fournis gratuitement, grâce aux subventions de l’Etat.
L’originalité du projet de Vazeilles repose en partie sur les buts sylvicoles qu’il se propose d’atteindre. En effet, si la plantation de résineux, exclusivement des pins sylvestres, constitue seulement la première étape de l’opération, celle-ci n’est que transitoire et sera rentabilisée grâce à la demande pressante des houillères d’Auvergne en étais de mines. Au fil des ans, cette première plantation devra laisser la place à l’instauration d’une futaie jardinée de hêtres, chênes et conifères (sapins essentiellement) produisant du bois d’oeuvre de qualité. Mais, insistons encore une fois sur le fait que tous ces objectifs, pour précis qu’ils soient, doivent être replacés dans le cadre d’une tentative de mise en valeur du système agraire tout entier, et que, dans cette entreprise, la forêt, si nécessaire qu’elle soit, ne tient qu’un rôle secondaire.
Vazeilles était un ruraliste avant la lettre dont le discours, contrairement à celui de l’administration forestière, ne va pas se modifier au cours du temps. Constamment, il envisagera le boisement comme un moyen pour les paysans du plateau de continuer à vivre dans leur pays et de connaître des conditions matérielles de vie plus douce. En un mot, la politique de Vazeilles est tournée vers l’homme autant que vers le territoire et, s’il prône le reboisement, c’est qu’il estime que celui-ci “peut conduire les travailleurs ruraux vers un peu plus de bien-être qu’en attendant ils vont chercher ailleurs, à la ville, dans le fonctionnariat”.
Le discours tenu par Vazeilles reprend en partie celui des forestiers traditionnels quant aux bienfaits de la forêt sur la régulation du climat. Ainsi, en accord avec ses collègues, il hisse le reboisement au rang de devoir patriotique, mais cette fois fondé par un devoir de répartition égalitaire des biens de la nation. Il estime en effet que “les pays pauvres sont onéreux pour la nation par les subventions continuelles que l’Etat leur alloue pour les dépenses publiques”. Il convient donc de “féconder hardiment ces régions et ne pas les entretenir dans la misère”.
Ce souci envers la répartition des ressources fonctionne à double sens. En effet, “les pays pauvres” sont peut-être onéreux au dépens des régions où sont créés des revenus, mais peuvent dans certains cas être, eux aussi à l’origine de certaines richesses. Ainsi Vazeilles souligne que de nombreuses rivières qui prennent leur source sur le plateau arrosent et rendent fertiles les terres des plaines environnantes. Boiser le plateau et retenir une partie de cette eau au bénéfice des paysans de la région reviendrait là aussi à procéder à une meilleure répartition des richesses nationales.
Au-delà du caractère pratique et rationnel de son projet, qui était sans conteste novateur puisqu’il envisageait la revitalisation d’un pays en prenant en compte ses différentes composantes sociales et tablait sur la mise en valeur de ses atouts naturels, Vazeilles est fondamentalement imprégné d’une morale, à tendance progressiste. Ainsi la forêt selon ses dires devra assurer “par la suite [aux travailleurs] une santé plus robuste, de meilleures mœurs et plus de clairvoyance et de liberté pour lutter contre les forces qui les exploitent”.
Ce projet prend même la forme d’un rêve utopiste dans lequel la volonté d’intégrer la population du plateau à la mise en valeur de son territoire est enseignée dès l’enfance. Même les plus petits doivent être sensibilisés à la question forestière. Ainsi, s’associant à un instituteur de la région, Vazeilles soutient la création de pépinières scolaires, dans lesquelles travaillent les écoliers en dehors des heures de classe, leur travail étant récompensé par un dédommagement qui prend le plus souvent la forme de plants gratuits. Par ailleurs, il présume que si le projet de plantation est mené correctement, la nature répondra enfin à des critères d’esthétique et de salubrité qui lui avaient fait défaut jusque-là. Dans cet ordre d’idées, Vazeilles promet que “la lande triste et monotone sera remplacée par la forêt riche et belle ; la tourbière marécageuse et déserte sera devenue l’herbage sain et abrité ; le troupeau maigre et perdu dans les bruyères à la recherche du gimbre ou de la fétuque, sera devenu beau et bien portant, à manger une herbe saine, plus abondante et plus riche en matières nutritives”. Cette “mise aux normes” de la nature influera finalement sur l’agencement du territoire dans son ensemble, puisque “le village mal désservi, aux rues remplies de fumier, sera devenu coquet parce que le climat sera plus doux, le pays plus beau”.
Notons au passage que Vazeilles semble considérer le fumier comme le stigmate d’une société à l’agonie. Pourtant, celui-ci a longtemps possédé une toute autre signification sociale dans les campagnes, où il était considéré comme un signe extérieur de richesse. Ceux qui disposaient du fumier devant chez eux indiquaient par-là qu’ils possédaient du bétail et qu’ils faisaient partie d’une certaine classe sociale. Pour Vazeilles, au contraire, l’éradication du fumier dans les rues sonnera l’heure d’une ère nouvelle dans laquelle “les paysans seront plus heureux ; leur situation sera devenue plus aisée. Ils hésiteront moins à se lancer dans l’agriculture nouvelle parce qu’ils auront à leur disposition pour parer aux frais d’améliorations diverses une caisse solide et jamais vide : leurs bois”.
Cette différence de point de vue sur un élément aussi banal que le fumier pourrait paraître anecdotique. A mon sens, elle est pourtant révélatrice de la nature des difficultés que peut rencontrer un projet s’appliquant à un groupe social mais qui lui est extérieur, quand bien même serait-il promu par un acteur aussi bienveillant et aussi bien intégré que l’était Marius Vazeilles.
En juillet 2022, les incendies qui ont ravagé les forêts de la Nouvelle Aquitaine, en particulier à La Teste-de-Buch, ont permis à la presse de raviver un terme, celui de « forêt usagère » ; dénomination qui recouvre des droits populaires régulièrement remis en cause par ceux qui se sont appropriés certains espaces forestiers. La forêt usagère permet en effet de jouir d’avantages, tels que le droit de pâturage, le droit au bois de chauffage, de même qu’au bois de construction. Sans doute, il n’y aurait qu’un pas à franchir pour reconnaître dans ce vieil usage comme des vestiges largement oubliés : en Angleterre, une Charte des forêts adoptée en 1225, formalisait le droit coutumier des paysans sans terres à l’accès aux forêts communales pour assurer la couverture de leurs besoins ; il s’agissait des commons.
« ‘‘Les communs’’ et leurs impasses », c’est un chapitre du livre de Charles Reeve : Le Socialisme sauvage qui rappelle qu’aux origines du capitalisme, en Angleterre, « à partir du XVIIe siècle, les commons, les terres et autres biens fonciers communs, ont subi l’accaparement des propiétaires privés par leur mise en clôture : le mouvement des enclosures ». « Aujourd’hui, pour certains auteurs et activistes, le concept de communs réunit, bien au-delà des traces extrêmement minces d’un passé communal qui subsiste, toutes sortes d’activités et de solidarité alternatives, de règles d’organisation et d’exploitation de ces ‘‘ressources communes’’, allant des coopératives de production et de consommation à la sphère des logiciels libres et aux jardins partagés, initiatives qui, installées dans les interstices du système capitaliste, cherchent à échapper à la cruauté de l’économie néolibérale. » Si ces pratiques « font un contrepoids au discours prônant l’insurrection », « elles représentent peu et ne dérangent en rien l’économie du profit », écrit Charles Reeve.
Les communs existent depuis la nuit des temps. C’est ce que nous expose Édouard Jourdain dans son petit livre, Les Communs, qui a l’ambition de cerner en ses multiples configurations une démarche sociale d’une grande complexité. C’est ainsi qu’au début de son travail il cite :
Avec l’introduction d’un droit administratif, la capture des communs par l’État s’aggrave. Et, « parce qu’elle est propriétaire, l’administration peut procéder au déclassement de ce bien [commun] et le désaffecter pour l’aliéner, d’où la possibilité des privatisations ». Quant au droit social qui s’amorce, « il s’agit, d’une part, de concevoir le droit comme émanation de collectifs qui se différencient du législateur et, d’autre part, de montrer de manière empirique le droit en train de se faire à l’ombre de l’État et du marché ». Un droit qui dirait que les biens communs – écosystèmes, milieux de vie, zones écologiquement sensibles, mers, etc. – doivent « être protégés exactement comme le sont les sujets de droit ».« Le droit, du fait de sa dimension relationnelle, se pose alors contre toute forme d’absolutisme propriétaire ou étatique... », ce qui débouche sur un droit des communs avec ses règles permettant de concevoir une « démocratie davantage participative ». « De nombreuses règles ne sont pas écrites et de nombreuses ‘‘lois’’ écrites ne sont pas suivies. » Et si l’on en revient à la coutume ouvrière, on constate que les Bourses du travail, les syndicats, les coopératives et les mutuelles, plus que des organismes destinés à améliorer le sort des travailleurs, constituent des « écoles de coopération et d’autogestion qui préfigurent le monde à venir ».
Pour le libertaire Landauer (Gustav Landauer, un anarchiste de l’envers), « l’anarchie n’appartient pas à l’avenir, mais au présent ; elle n’est pas affaire de revendications, mais affaire de vie ». Il s’agissait pour lui de mettre en œuvre, « présentement, des espaces de vie », des « espaces soustraits au pouvoir et dans lesquels il soit possible de créer une réalité tendant vers l’anarchie, et de vivre le présent au plus près des valeurs anarchistes ». Tout simplement, au quotidien, Landauer souhaitait « ardemment que l’on se rassemble, que l’on œuvre en faveur du socialisme municipal, en faveur de colonies coopératives, de coopératives de consommation ou d’habitation ; que l’on crée des jardins et des bibliothèques publics, que l’on quitte les villes, que l’on travaille avec des bêches et des pelles, que l’on réduise sa vie matérielle à l’essentiel afin de gagner de l’espace pour le luxe de l’esprit » ; à l’exemple de l’expérience de Monte Verità dans le Tessin, en Suisse. Sans doute ce programme négligeait-il la force de récupération et du capitalisme et de l’État. Landauer écrivait encore : « Seul le présent est réel, et ce que les hommes ne font pas maintenant, ne commencent pas à faire dans l’instant, ils ne le font jamais, de toute éternité. » (« La colonie », Der Sozialist, 1910.).
L’actualité a répondu à cet encouragement ; il y a peu lors du combat de Notre-Dame-des-Landes. Aujourd’hui, des mouvements sociaux ont entrepris de mener des actions offensives de désobéissance civile et de sabotage. Les Soulèvements de la terre appellent à reprendre des terres contre l’artificialisation, l’accaparement et l’extension de l’agro-industrie qui épuisent les sols et les ressources, tandis que l’Atelier paysan revendique des mesures pour freiner la compétition destructrice sur les prix avec la volonté de socialiser l’alimentation.
Parmi elles, Sources et rivières du Limousin, Corrèze environnement et Canopée Forêts vivantes avaient saisi la justice au regard d’irrégularités constatées sur le chantier, concernant en particulier le franchissement non protégé d’un ruisseau. Notre mobilisation tenace a porté ses fruits puisque nous avons réussi à empêcher la poursuite de la coupe et les travaux semblent aujourd’hui tout à fait abandonnés. La justice nous a depuis donné raison : par Maître Yann Fauconnier l’avocat représentant les associations plaignantes, nous avons appris la condamnation des responsables de la coupe. Des amendes ont ainsi été prononcées contre le propriétaire du terrain le GFA Cloup (500 euros), l’exploitant Argil (5000 euros) et la SARL Ausset et fils ayant effectué la rampe de débardage (3000 euros). Fortes de ce verdict les associations de défense de l’environnement vont pouvoir poursuivre leurs actions en justice pour d’autres infractions caractérisées au code de l’environnement et au code forestier.Tout au long de cette affaire nous avons été confrontés à l’opacité qui règne dans le milieu forestier, chez les propriétaires, gestionnaires et exploitants agissant sous le couvert du secret des affaires. Mais les choses sont en train de changer : le PNR de Millevaches s’étant à son tour saisi du dossier, a demandé l’accès au Plan Simple de Gestion concernant les parcelles du Bois du chat. Ce document lui ayant été refusé par le Centre Régional de la propriété Forestière, il a saisi la Commission d’Accès aux Documents Administratifs qui après étude, a fait savoir qu’elle souhaitait « faire évoluer sa doctrine » et rendre public l’accès au volet environnemental des plans de gestion (voir IPNS n°86). Ceci constitue également une victoire et une avancée significative vers la reconnaissance des forêts comme bien commun.
Nous continuons de lutter pour la préservation des forêts aux côtés de nombreuses associations environnementalistes et du Syndicat de la Montagne limousine. Une lutte absolument indispensable aujourd’hui puisque ces forêts sont menacées par deux projets dévastateurs : d’un côté à Guéret en Creuse l’industriel Biosyl entend réduire en granulés les forêts de feuillus, d’un autre côté, à Égletons en Corrèze, c’est Piveteau bois qui prétend à la mainmise sur les boisements limousins. Le système d’exploitation forestière basé sur les monocultures et les coupes rases est à bout de souffle et nous continuerons de nous organiser et de lutter pour enfin mettre un terme à ces pratiques.
Cette reconquête pastorale fait suite à un abandon généralisé de ces surfaces au cours des sept dernières décennies et implique de nombreuses modifications des systèmes d’élevage et un renouveau de certaines pratiques, comme la garde des troupeaux par un berger. En proposant une nouvelle logique de fonctionnement, basée sur la valorisation d’écosystèmes spécifiques à forte valeur environnementale et paysagère et sur la maximisation de la part du pâturage dans l’alimentation des troupeaux, ce collectif d’éleveurs propose une alternative au développement agricole majoritaire de la Montagne limousine.
Si aujourd’hui plus de 60 % de la surface de la Montagne est recouverte de forêts (dont plus de 50 % sont des plantations de résineux), il n’en a pas toujours été ainsi. Jusque dans les années 1950, ce petit massif granitique était en effet dominé par les landes à bruyères qui recouvraient 70 % du territoire. Avec plus de 15 % en zones humides, les surfaces pastorales représentaient donc plus de 85 % de la totalité des surfaces disponibles à l’échelle de la Montagne, parfois surnommée la « petite Écosse ».
Évolution de la surface des landes à bruyère sur la partie centrale de la Montagne limousine entre les communes de Royère-de-Vassivière (Creuse) au nord et de Chaumeil et Saint-Yrieix-le-Déjalat (Corrèze) au sud.
Évolution des surfaces boisées sur la même zone que le graphique 1
Les landes et les tourbières avaient un rôle prédominant dans l’économie agricole de l’époque. Les landes étaient pâturées toute l’année par les troupeaux ovins, systématiquement sous la surveillance d’un berger, du fait de l’absence de clôtures et du statut communal de ces espaces. Les tourbières étaient pâturées par les bovins de la fin du printemps au début de l’automne, également sous la surveillance d’un membre de la famille. Les prairies étaient inexistantes (tout comme la forêt) et les rares prés, irrigués par des rigoles, réservés pour la fauche. Les troupeaux étaient ramenés tous les soirs en bâtiment, afin de recueillir les déjections des animaux et de fertiliser les rares terres labourables.
Les surfaces pastorales étaient donc la base de l’alimentation des troupeaux de l’époque, et la source de la fertilité des terres céréalières. Autrefois essentiellement communales, elles furent partagés entre agriculteurs au cours de la première moitié du XXe siècle.
À partir des années 1950-1960 s’est enclenchée sur la Montagne limousine, comme partout en France, la révolution agricole du XXe siècle. Basée sur la moto-mécanisation et les intrants issus de la pétrochimie, elle visait à augmenter la productivité physique du travail, c’est à dire à ce qu’un actif agricole puisse exploiter un nombre croissant d’hectares et élever un nombre croissant d’animaux. La révolution agricole du XXe siècle, si elle a permis de spectaculaires gains de productivité, a été à l’origine d’un exode rural massif. Sur la Montagne, elle a conduit à une modification complète de l’utilisation des différents écosystèmes, et donc des paysages.
Les landes à bruyères furent à partir des années 1950 massivement enrésinées par tous les agriculteurs qui quittaient la région pour aller travailler dans les grandes villes. Les agriculteurs qui restaient en activité n’étaient en effet pas assez nombreux et n’avaient pas les moyens de reprendre toutes les terres laissées vacantes. De plus, le fonds forestier national, créé en 1946, subventionnait massivement les plantations de résineux (à l’époque surtout des épicéas) et les agriculteurs en partance pour les villes y voyaient un moyen de faire fructifier des terrains qui, autrement, auraient été abandonnés.
À partir des années 1970, les landes qui avaient échappé à la plantation furent en grande partie défrichées et mises en prairies. Les cultures céréalières ne purent résister aux importations massives de céréales et de paille des régions de grandes plaines, facilitées par la révolution des transports. Elles n’ont cessé de régresser depuis les années 1960, et les terres céréalières furent elles aussi mises en prairies.
En l’espace de quelques décennies, la Montagne limousine, autrefois terre de landes à bruyère, fut donc massivement enrésinée, défrichée et mise en herbe. La fertilisation des surfaces labourables, qui dépendaient auparavant uniquement des déjections animales, est depuis cette période largement tributaire des engrais de synthèse. Cette évolution paysagère (voir graphiques 1 et 2) alla de paire avec une modification complète des systèmes d’élevages.
Suite à l’exode rural massif, et donc à la diminution du nombre d’actifs par ferme, les pâturages furent peu à peu clôturés. Les clôtures à moutons étant plus chères, cet élevage disparut de la plupart des exploitations où il ne restait plus qu’un actif. Jusque dans les années 1970, l’élevage bovin était centré sur l’élevage de veaux sous la mère, qui restaient en permanence dans l’étable. Du fait de l’astreinte de la tétée deux à trois fois par jour, les troupeaux bovins ne pouvaient s’éloigner des exploitations. Du fait d’un élevage très intensif en travail, le nombre de vaches que pouvait gérer un agriculteur était donc limité.
Au cours de cette période se met donc en place une nouvelle filière : celle des broutards, à l’époque essentiellement à destination de l’Italie. Ces veaux, nés au printemps pour la plupart, sont vendus non engraissés à 8-9 mois. Ils suivent au pâturage leur mère et demandent bien moins de soins que les veaux sous la mère. Cette nouvelle production a donc permis la mise en place d’un élevage extensif de plein air où les troupeaux peuvent rester bien plus loin des exploitations qu’auparavant (il n’est plus besoin de les ramener tous les soirs à l’étable). Un actif agricole a donc pu élever plus de vaches qu’en système veau sous la mère, et d’autant plus que du matériel de plus en plus puissant a permis de faucher des surfaces de plus en plus importantes, et donc de nourrir de plus en plus de bêtes.
L’élevage de broutards est donc très consommateur de surfaces et a permis un agrandissement sans précédent des exploitations : alors que les plus grosses exploitations des années 1950 élevaient une grosse vingtaine de vaches sur une centaine d’hectares, les plus grandes excèdent aujourd’hui les 400 hectares pour des troupeaux allant jusqu’à 250 vaches. L’élevage ovin, autrefois majoritaire sur la Montagne, a également connu de profondes transformations. Jusque dans les années 1970, les agneaux naissaient à la fin de l’hiver, suivaient leur mère au pâturage et étaient vendus à la fin de l’été sur les foires. Avec un accès désormais facilité aux intrants, les exploitations qui ont conservé des ovins (en général celles avec 2-3 actifs agricoles) se sont tournées vers l’engraissement en bergerie avec agnelage en automne de manière à vendre des agneaux pour Pâques. Les troupeaux ovins ont donc cessé de sortir en hiver, les brebis ayant des agneaux à allaiter à cette période, ce qui accroît les besoins en fourrages, en plus des achats d’aliments pour engraisser les agneaux.
À chaque fois que les exploitations se sont agrandies au cours des dernières décennies, elles se sont avant tout concentrées sur les terres mécanisables, ce qui fait que de très nombreux secteurs de tourbières et de landes ont été abandonnés et se sont enfrichés. Lorsque les agriculteurs en ont encore sur leurs exploitations, l’usage de ces surfaces pastorales reste limité : elles ne sont pâturées que de manière marginale, un à deux mois par an. Cette tendance a été accentuée par la sélection génétique : les bovins de race limousine ont pratiquement doublé de poids en 70 ans et s’enfoncent bien plus dans les tourbières qu’auparavant. Les ovins, de plus en plus croisés avec des races de plaine peu rustiques comme la Suffolk, ont également de plus en plus de mal à tirer parti de ces écosystèmes. Soixante dix ans de développement agricole ont donc conduit à l’abandon massif des surfaces pastorales, en parallèle à une très forte diminution du nombre d’exploitations. Celles qui restent en activité sont aujourd’hui pour la plupart de très grande taille, entre 100 et 200 hectares par actif agricole. Cela implique du matériel de très grande dimension (et donc coûteux), une grande dépendance aux achats d’intrants (aliments pour le bétail, carburant, paille...). Ces structures sont aujourd’hui très difficilement re-prenables, dans un contexte où le prix des produits agricoles stagne et celui des charges augmente. L’impasse est aussi bien économique et sociale qu’environnementale.
À partir de la fin des années 1990 et du début des années 2000 est apparue la nécessité de préserver les écosystèmes typiques de la Montagne limousine, les landes et les tourbières, menacées d’enfrichement, et donc de limiter la fermeture des paysages. Cet enjeu était et est toujours porté par le Parc naturel régional de Millevaches, créé en 2004, et par le Conservatoire des espaces naturels en Limousin, la majeure partie de la Montagne ayant été classée en zone Natura 2000.
Mais si certains secteurs ont pu être clôturés en fixe et mis à disposition d’éleveurs volontaires, une bonne partie des sites reste difficilement accessible et, de par l’éclatement de la propriété foncière, non clôturable. En réponse à ces différentes contraintes, est organisée à l’été 2007 une première estive avec la garde d’un troupeau de plusieurs centaines de brebis par un berger salarié sur la tourbière du Longeyroux.
Si l’objectif était initialement la préservation de milieux remarquables, la pratique de l’estive est rapidement devenue la garante de l’autonomie alimentaire des exploitations qui en bénéficient. En effet, depuis plusieurs années, les sécheresses sont de plus en plus fréquentes. Elles font sécher les prairies en été et contraignent de plus en plus d’éleveurs à affourager en été, les obligeant à acheter du foin pour l’hiver (ou bien à faire du maïs ensilage), les stocks fourragers ayant été entamés bien plus tôt que prévu.
Depuis la première estive de 2007, six estives supplémentaires ont été créées sur différents secteurs de la Montagne. Sur les sept, six accueillent des troupeaux ovins originaires de la Montagne mais aussi d’autres départements, et un troupeau mixte laitier ovin caprin. Les troupeaux sont gardés par des bergers salariés pendant l’été, entre 3 et 5 mois par an. L’essentiel de l’alimentation est assurée par le pâturage des tourbières, milieux humides moins affectés par les sécheresses, mais aussi par les sous-bois attenants. La pratique de la transhumance s’inscrit pour certains éleveurs dans le prolongement d’une réflexion plus globale sur le rôle de ces surfaces pastorales tout au long de l’année.
Depuis 2007, plusieurs nouveaux éleveurs (certains étant d’anciens bergers) se sont installés sur la Montagne, reprenant généralement des fermes avec très peu de surface de terres mécanisables et de nombreuses surfaces pastorales à différents stades d’enfrichement. Ne voulant pas mettre en place le même type de système que celui couramment pratiqué en élevage ovin (agnelage d’automne avec engraissement en bergerie avec de gros besoins en stocks fourragers) et ne souhaitant pas investir dans du matériel coûteux, ils ont progressivement mis en place des systèmes d’élevage bas intrants où la base de l’alimentation est le pâturage. Afin de nourrir des animaux le plus longtemps possible au pâturage, ils se basent sur la saisonnalité des différents écosystèmes, c’est à dire leur capacité à fournir des ressources à pâturer à différentes périodes clés de l’année :
De manière à limiter la distribution d’aliments concentrés (céréales...) et dans l’optique de produire de la viande de qualité, les agnelages sont plutôt calés au printemps, période à laquelle la végétation est la plus nutritive. Les agneaux nés à cette période sont engraissés à l’herbe, sans distribution de céréales. Généralement abattus plus âgés que leurs congénères de bergerie, et avec une viande à typicité plus marquée, ce type d’agneau est souvent dévalorisé en filière longue. Pour cette raison, la plupart des éleveurs qui engraissent à l’herbe des agneaux commercialisent ces derniers en circuits courts.
Grâce à une meilleure valorisation de la production et à une réduction des charges (moins d’intrants du fait de l’engraissement au pâturage, moins de charges de mécanisation du fait de la réduction des besoins en foin...), les éleveurs qui mettent en place des systèmes bas intrants permettent donc de maintenir et de créer des emplois (par exemple ceux des bergers salariés) sur des surfaces largement abandonnées au cours des dernières décennies et souvent considérées comme peu productives par les autres agriculteurs.
Du fait d’une moindre dépendance aux achats d’intrants, dont les prix ne cessent d’augmenter, et du pâturage d’écosystèmes diversifiés plus résistants aux effets du changement climatique, ces éleveurs ont mis en place des systèmes d’élevage bien plus résilients d’un point de vue économique. En permettant la préservation de la biodiversité locale tout en produisant des produits de qualité en lien avec la spécificité du territoire, ce petit groupe d’éleveurs est porteur d’une alternative concrète à l’impasse dans laquelle s’est engagée l’agriculture locale au cours des dernières décennies.
Mettre les débats au cœur de la fête était cette année un choix délibéré des participants. Cette fête se veut en effet autant studieuse que plaisante, autant politique que ludique. Débattre des enjeux du territoire est en effet la raison première de cette fête. Cette année quatre fils rouges étaient tirés : l’agriculture (voir page 9), la forêt, l’accueil, en particulier des réfugiés, et la manière dont chacun, au niveau de sa commune ou plus globalement de l’ensemble de la Montagne, pouvait devenir partie prenante des décisions qui la et les concernent. La plénière de fin a débouché en ce sens sur un projet de “Syndicat de la Montagne“ sur lequel planchent depuis quelques mois une douzaine de personnes. Pour celles et ceux qui l’ont ratée, elle est visionnable intégralement sur le site de Télé Millevaches (http://telemillevaches.net/videos/vers-une-libre-administration-de-la-montagne-limousine).
Un des mots qui pourrait le mieux résumer cette fête, c’est Viviane Dantony, la maire de Lacelle, qui l’a trouvé : “biodiversité“. “À titre personnel et en tant qu’élue, je tiens à vous dire combien je suis sensible à votre enthousiasme à vivre ici pleinement et en conscience, solidaire de votre infatigable questionnement sur la préservation de notre biodiversité dont l’homme est au cœur, interrogative sur vos débats lorsqu’ils font la part trop belle à la polémique et à la violence, respectueuse de ceux-ci lorsqu’ils mettent toute votre intelligence, et il y en a, au service du mieux vivre ensemble et du bien commun. Vous nous avez généreusement donné lors de ce week-end de fête un bel exemple d’espérance collective.“ C’est bien cela que tente depuis quatre ans cette fête : construire collectivement l’avenir d’une Montagne limousine soucieuse de préserver ses ressources, soucieuse de solidarité et à la recherche de biens qui soient communs à tous les habitants de la Montagne. Ce n’est évidemment pas un chemin facile et toujours consensuel (on le voit bien avec l’exemple du projet discuté de l’usine CIBV à Viam), même si sur certains sujets l’attitude est plus homogène. L’accueil de nouveaux habitants (quels que soient la couleur de leur peau, leur itinéraire antérieur ou leur situation actuelle) fait ainsi l’objet d’une position plutôt bienveillante, renouant du reste avec des épisodes antérieurs de l’histoire de la Montagne. Le réalisateur Martial Roche qui promenait sa caméra sur la fête reliait tout cela avec un “esprit de résistance“ que beaucoup, ici, ne renieraient pas (voir son article page 10).
Plus de 80 stands et discussions, 30 événements, 11 concerts, des ateliers, deux balades, etc. ont complété ce week-end ensoleillé. Et puis, peut-être le plus important : les rencontres. “On ne se voit qu’une fois par an, raconte cette agricultrice creusoise en retrouvant un ami : c’est pendant la fête de la Montagne !“ Enfin, n’était-ce pas la première fois qu’on pouvait rejoindre la fête de la Montagne avec un train qui débarquait ses voyageurs au cœur même de celle-ci ? Pour combien de temps encore ? Image paradoxale de l’avenir de la Montagne : une ligne SNCF en sursis qui croise un rassemblement festif renaissant chaque année. Tout un symbole !
Je suis né dans le Morvan en 1975 et toute ma vie j’ai entendu les gens se plaindre des coupes à blanc d’abord parce qu’elles abîmaient des paysages qui semblaient être là depuis des temps immémoriaux, ensuite parce que ces coupes s’accompagnaient souvent de chemins abîmés par le débardage d’un important volume de bois.
Très tôt on m’a expliqué que la forêt morvandelle était autrefois exploitée sans coupes à blanc, par la technique du taillis fureté, et que les coupes à blanc étaient une pratique relativement récente liée à l’enrésinement de la forêt morvandelle.
Comme bon nombre de Morvandiaux et Morvandelles, cette pratique m’a toujours choqué par sa brutalité : il est surprenant de vouloir gérer une forêt en la détruisant. Car raser tous les arbres d’une forêt en quelques jours est une méthode radicale, qui consiste quoi qu’on en dise, en une destruction d’un écosystème existant. Certes la coupe à blanc est généralement suivie d’une plantation, donc d’une reconstruction, mais elle fait bien passer l’écosystème forestier par une phase de disparition, temporaire dans le cas d’une plantation à l’identique, ou définitive dans le cas d’un changement d’essence, notamment dans le cas de l’enrésinement.
Je me suis toujours dit qu’il devait bien y avoir une autre façon de faire, une sylviculture sans coupes à blanc, qui s’appuie sur la régénération naturelle. Lorsque j’ai appris le métier de forestier, j’ai découvert qu’une telle sylviculture existait bel et bien : la futaie irrégulière, ou la futaie régulière par régénération naturelle progressive.
Je pense que dans un territoire classé « parc naturel régional », qui plus est situé en zone de montagne, c’est ce type de sylviculture qui devrait prévaloir.
Mais on en est encore loin, et le débat entre ceux qui vivent de la production de bois et les autres est vif ! De plus en plus de forestiers sont convaincus pour de multiples raisons de l’intérêt d’une sylviculture sans coupes rases, mais un certain nombre considère que le droit de raser sa forêt fait partie du sacro-saint droit de propriété...
Depuis que je suis né j’entends ceci : « Mais que fait le Parc ? À quoi cela sert d’avoir un parc naturel régional si celui-ci n’est pas capable d’empêcher qu’on rase des forêts ? » Et la réponse est simple : il n’en a absolument pas le pouvoir !
Plus que jamais, la population presse les élus d’agir. C’est pour cela que le Parc a décidé de s’engager pour mieux réguler ces coupes et parvenir à renverser la situation actuelle : la coupe rase ne devrait plus être la règle mais l’exception.
Mais un tel projet a besoin de bases scientifiques et techniques solides. Aussi afin d’objectiver ce débat, j’ai souhaité saisir notre conseil scientifique. Le résultat est remarquable, je remercie vivement toutes celles et tous ceux qui y ont contribué ; on voit ici tout l’intérêt pour les parcs de disposer d’un conseil scientifique.
Dans notre pays, les loups ont disparu durant des décennies, exterminés par des hommes à qui l'on offrait des sommes conséquentes pour les éliminer. Dans le même temps, ours et lynx subissaient le même sort. Peu à peu, nos forêts se vidaient des grands animaux qui les peuplaient autrefois. L'histoire de nos forêts françaises mérite un grand détour, à l'heure où dans notre région notamment, des entreprises sans scrupules sont prêtes à détruire nos forêts pour faire tourner la machine économique capitaliste écocidaire que nous sommes nombreux à refuser. Tandis que des lobbys puissants manifestent bruyamment leur droit à tuer au nom de traditions moyenâgeuses.Un des seuls grands moments naturalistes que les forêts françaises nous offrent encore aujourd'hui est sans nul doute le brâme du cerf en automne. Venues du fond des âges, les voix graves de ces grands animaux résonnent alors, déchirant le silence des nuits embrumées. C’est le temps de la reproduction qui revient, immuable. D'autres espèces de mammifères, de plus petites tailles, fréquentent aussi ces forêts, le plus souvent au crépuscule et à la nuit tombée, à l'écart des hommes qu'ils ont appris à éviter : renards, blaireaux, écureuils, martres, chats forestiers, chevreuils... Et aussi des oiseaux comme les geais, les pics ou certaines chouettes...
Lorsque l'on a la chance de voyager et de se rendre dans d'autres forêts en Europe, mais aussi en Afrique ou en Amérique, on ressent puissamment le vide qui hante nos forêts en France ; elles sont vides de grands animaux et le constat est sans appel. Il y a quelques années, dans une forêt équatoriale au Cameroun peuplée par des éléphants, des gorilles, d'innombrables oiseaux et des insectes à foison, une troupe de chimpanzés s'est mise à hurler non loin de nous, et, sans même les apercevoir, la forêt est devenue soudain grandiose, les singes en étaient les rois. En Amérique du Sud et Centrale, jaguars et pumas peuplent des forêts habitées par une faune incroyablement riche et surtout diversifiée (on y trouve par exemple des anacondas, des serpents qui peuvent atteindre une dizaine de mètres). C'est en marchant sur un layon au milieu des arbres qu'un jour, un puma est arrivé face à nous, à une dizaine de mètres. Haut sur pattes, regard pénétrant, l'animal a stoppé son pas, nous aussi, et nonchalamment, celui-ci a fait demi-tour avec une élégance propre à tous les félins. En quelques secondes, il disparaissait...Dans ces forêts, les arbres sont parfois gigantesques, en hauteur et en diamètre, la végétation est luxuriante, et la vie est partout, dans les cieux, sur les feuilles, sur l'écorce des arbres, sur la terre, sous la terre, de nuit comme de jour. C'est alors qu'en tant qu'être humain, l'on se sent soudain tout petit et si vulnérable.Pour revenir en Europe, nous avons parcouru des sentiers forestiers en Finlande et en Espagne où les ours et les loups étaient omniprésents... Nous étions parmi eux sans jamais les apercevoir. Dans les Abruzzes, en Italie, nous avons randonné dans des hêtraies impressionnantes, au milieu d'arbres centenaires. Quand la chaleur du mois de juillet se faisait intense, la forêt devenait le refuge idéal où la fraîcheur y était des plus précieuses.
Nos forêts françaises aussi ont été riches en faune durant les siècles passés ; sans revenir trop loin dans des temps immémoriaux, le pays a connu de belles populations d'aurochs, de bisons, d'élans, et aussi des ours, des loups, des lynx, des chevreuils, des cerfs et des sangliers qui peuplaient densément ces habitats. Tous ces animaux ont été éliminés par les humains durant des décennies, parfois avec acharnement. Quelles en sont les causes ? Elles sont multiples, mais le déboisement massif pour faire la place aux animaux domestiques exploités pour notre subsistance en est l'une des principales. Déjà, on sacrifiait les forêts et tout le cortège de leurs habitants sauvages pour le seul « bien-être » de notre espèce...Dans les années 1970, dans notre pays, on a soudain voulu reconstituer les populations d'ongulés... pour pouvoir mieux les chasser. Les chasseurs ont lâché cerfs, sangliers et quelques chevreuils pour repeupler les forêts après les avoir vidées et déboisées... La voilà la part des chasseurs dans leur rôle de protecteurs de la biodiversité ! Sangliers et chevreuils sont aujourd'hui largement répandus sur tout le territoire, aidés pour les uns par du nourrissage, et les cerfs sont revenus dans une bonne moitié de nos forêts.
Mais qu'en est-il des grands prédateurs, eux qui avaient totalement disparus ?Aujourd'hui, une poignée d'ours issus de lâchers vivent dans les Pyrénées. Quelques lynx subsistent dans le Jura où ils sont arrivés à la suite de lâchers dans le pays voisin, la Suisse. Quant aux loups, ils sont revenus naturellement par les Alpes italiennes quand le milieu leur a été favorable. Quelques décennies après les lâchers d'herbivores et la reforestation, c'était au tour des loups de reconquérir leur territoire d'antan. C'est chose faite aujourd'hui dans les Alpes françaises.Mais nos grands prédateurs sont bien mis à mal dans notre pays. La population d'ours dans les Pyrénées augmente chaque année mais le problème de la consanguinité se pose. Les lynx sont confrontés au braconnage et aux collisions routières, et si la population évolue, elle le fait très lentement. Et les loups se dispersent, comme depuis la nuit des temps. La population augmente, petit à petit, et ce, malgré toutes les tentatives, notamment politiques, d'empêcher leur expansion. S'il y a une bonne nouvelle à mentionner, citons le retour discret dans notre pays d'un autre canidé, le Chacal doré.Nos forêts comme nos zones humides sont des milieux précieux en ce qu'ils sont les plus riches en biodiversité, tout comme nos océans. Il nous semble plus qu'urgent de tout faire pour les préserver. C'est pourquoi nous espérons que le prochain loup qui choisira de s'installer dans notre région sera face à des éleveurs qui auront accepté l'idée de cohabiter et qui protègeront leurs troupeaux. Les solutions existent, les aides aussi, c'est un vœu qui nous est cher.Et il faut donc nous battre de toutes nos forces contre les projets Farges à Egletons et Biosyl à Guéret qui veulent s'en prendre à nos forêts limousines pour des raisons uniquement économiques.Le projet Biosyl a lui tout seul est une aberration écologique. L'usine est prévue sur un site qui se révèle être une zone humide : des espèces remarquables et protégées y ont été découvertes, ainsi qu'une végétation très riche. Et le projet est de couper à 130 kms à la ronde de Guéret tous les arbres issus de nos bois et forêts, résineux comme feuillus, pour fabriquer des granulés ! Biosyl détruirait une zone humide pour son installation et nos forêts de feuillus pour son fonctionnement, pour proposer des granulés de feuillus bien moins efficaces !
Rendez-vous le 30 juin prochain à Guéret pour une grande marche pour des forêts vivantes.Soyons le plus nombreux possible !
Les forêts limousines peuvent aussi redevenir le royaume des loups, c'est pourquoi nous devons tout faire pour les sauvegarder.
C’est autour d’un projet d’acquisition foncière que la création de l’association Les Tisserands a vu le jour en octobre 2017. Les terres convoitées (30 hectares) situées à la Vialle n’ont finalement pas pu être acquises mais la dynamique était lancée et a pu se déployer grâce à l’acquisition d’une forêt et la location d’autres terres agricoles, avec l’arrivée concomitante de nouveaux habitants. En 2018 et 2019, le groupe des Tisserands a en effet facilité l’arrivée et l’installation de deux couples, dont un avec des enfants. Ces personnes cherchaient à établir leur activité agricole sans pouvoir accéder à du foncier. Depuis lors, l’activité de l’association s’est déployée dans différentes directions.
Ces productions (carottes puis patates), pour l’instant vivrières, permettent de créer des habitudes de travail en commun et relient ceux qui connaissent le travail de la terre et ceux qui ne le connaissent pas. Ainsi depuis trois ans, chaque famille annonce à l’avance ses besoins afin de définir la surface à cultiver. Les chantiers sont ensuite effectués en commun (bâchage de la prairie, épandage du fumier, plantation, récolte de doryphores et des pommes de terre). La présence d’une dizaine de personnes et de chevaux de trait permet de répartir la charge de travail et de cultiver des surfaces d’une moyenne de 1 000 m2 dans la joie et le partage de bons moments. En 2019, 900 kg de pommes de terres ont été récoltées sur 700 m2 cultivés pour les familles participantes à ce groupe. Cette quantité dépassant leurs besoins, d’autres familles ont pu venir glaner les surplus. En 2020, 1 200 m2 sont cultivés, pour une récolte de... la réponse en septembre !
Après une campagne pour réunir des fonds, une forêt a été acquise en novembre 2019 et depuis, un premier chantier collectif réunissant chevaux et humains pour le débardage a permis de redonner vie à une ancienne pêcherie, de ré-ouvrir un ancien chemin communal, de produire collectivement du bois de chauffage et de renforcer les liens grâce à la force du « faire ensemble ».
De nombreux projets sont en cours de construction en lien avec cette forêt, avec l’envie de mener une sylviculture douce et de viser la pérennité du couvert forestier. Cela démarre par un inventaire de l’existant pour évaluer les parcelles qui seront ouvertes à de futurs chantiers forestiers dans un objectif sylvicole et d’autres qui resteront à l’état sauvage, pour permettre la régénération, une libre-évolution de certaines parties, le maintien de la biodiversité et l’utilisation de la forêt à des fins non productives (balades, méditations, sieste musicale, botanique, école de la forêt...).
Au delà des besoins locaux en bois de chauffage que cette forêt permettra de combler en partie (sous forme individuelle et collective), cet espace permet d’interroger et de réfléchir à un lien respectueux entre l’homme et la forêt. Les actions menées sont donc aussi conservatrices pour privilégier la diversité des essences, la relance ou la création des différentes strates forestières, la création de vergers-forêt sur des parties agricoles en cours de reconquête par la forêt. Une charte forestière tisserande définit l’esprit et les règles très précises du « prendre soin » pour une « gestion sylvicole à long terme bénéfique pour le paysage, le milieu naturel, l’eau, les sols et les humains » et « de transmettre des savoir-faire liés à l’arbre, la forêt dans toutes ses composantes, son évolution pour pérenniser la diversité des usages et l’autonomie locale de ses habitants ». L’utilisation d’abatteuses est proscrite tout comme la vente de bois pour des usages industriels et non locaux.
Depuis janvier 2020, l’association Les Tisserands loue une vingtaine d’hectares de terres agricoles. Peu à peu, elles vont permettre de développer l’autonomie alimentaire du territoire, en pratiquant une agriculture qui privilégie la diversité et la mise en relation. L’ambition est de développer une agriculture pour les vivants permettant de nourrir les humains et les non-humains (vie des sols, animaux, végétaux) en utilisant des techniques de permaculture, de traction animale, de sylviculture douce, et plus généralement toute pratique respectueuse du vivant n’ayant pas forcément d’appellation. La variété est au cœur des pratiques imaginées afin de développer un havre de biodiversité nourricier sur le territoire moreilloux.
Les cultures de céréales, de légumes de plein champ, de plantes oléagineuses et protéagineuses seront effectuées en traction animale et côtoieront de nombreuses haies de plantes aromatiques et médicinales, mellifères et surtout d’arbres qui auront une place essentielle sur ces terres dans la génération d’un écosystème varié. Les prairies destinées à la pâture et au foin des animaux accueilleront aussi chênes, châtaigniers et autres grands arbres. Un des objectifs est de rendre ces terres productives en utilisant peu voire pas du tout de pétrole. Il nous faut donc d’une part retrouver et développer les savoirs de la traction animale, et d’autre part accueillir de nouvelles énergies dans le collectif pour entretenir ces terres. Plusieurs espaces sont actuellement laissés vacants pour que de nouvelles personnes puissent ajouter leur créativité et leurs envies dans ce projet.
Le confinement a eu un effet mobilisateur en amenant consommateurs et producteurs à se réunir autour des questions d’approvisionnement et d’écoulement de la production. Influencé par l’expérience menée à la Renouée (Gentioux), grâce à l’effort de nombreux bénévoles, en pleine crise du covid, « Les Locaux Motivés » ont vu le jour avec comme outil, la plateforme cagette.net. Ainsi les samedis matins, dans la cour de l’ancienne école, a lieu la distribution de nombreuses denrées produites à Saint-Moreil et dans les environs proches : pain, fromages, produits laitiers, légumes, bière, fruits, tisanes... Ces productions en agriculture biologique ainsi réunies ont eu un effet révélateur de la richesse de ce territoire communal quasi autonome pour ses besoins alimentaires. Réalité qui prend tout son sens en ces temps incertains...
Nous avons eu l’occasion d’enquêter sur le projet d’extension de Farges Bois à Egletons dans un numéro précédent (voir IPNS n°84). Depuis, nos journalistes ont pu recueillir de nouveaux éléments, ce qui nous donne une vision plus fine du projet d’extension. En 2026, Farges Bois projette de transformer plus de 600 000 m³ de bois résineux par an. Ce chiffre continuerait d’augmenter jusqu’en 2030. Nous avons fait un calcul pour comprendre ce que ce chiffre représente en termes de coupes et d’emprise foncière. Pour alimenter son usine, Farges Bois devra couper 1 300 hectares par an, dans des forêts dites « à maturité économique » (en réalité, des forêts, essentiellement de douglas encore très jeunes, entre 40 et 60 ans) ce qui représente une zone d’emprise foncière de 60 000 hectares de plantations résineuses. Autrement dit, 60 000 hectares de forêts, sur un cycle d’une cinquantaine d’années, sont exclusivement dédiées à alimenter un unique site de production. Aujourd’hui, sur l’espace du Parc naturel régional (PNR), environ 1 million de m³ de résineux sont coupés en scierie chaque année. Faisons l’hypothèse que Farges s’approvisionne à 50% sur ce territoire. Dans ce cas, il représenterait, à lui seul, 30 % des prélèvements. Ces chiffres vous donnent le vertige ? C’est normal ! Avec un tel volume d’exploitation, cette scierie deviendrait la plus grande scierie de France, un objectif clairement affiché par l’industriel PiveteauMais la folie des grandeurs du groupe Piveteau ne s’arrête pas aux frontières de la Corrèze. En 2021, le site historique du groupe, à Sainte-Florence en Vendée, s’est doté d’une sixième presse à granulés pour produire quelques dizaines de milliers de tonnes supplémentaires. Dès lors, le site vendéen a besoin d’encore plus d’énergie. D’ici la fin de l’année 2024, l’usine de Vendée prévoit de construire une chaudière à co-génération CSR, pour « combustibles solides de récupération ». Encombrants, déchets d’activités économiques, mobilier, de nombreux déchets pas toujours recyclables pourraient trouver un débouché dans cet incinérateur déguisé. La chaudière de Piveteau engloutirait 33 000 tonnes de déchets par an.
À l’horizon 2026, le groupe Piveteau Bois, à l’échelle de 3 sites (Égletons, Sainte-Florence en Vendée et un site en Pologne) prévoit d’augmenter ses capacités de production de 40 %, à travers le développement de sa production de granulés mais aussi la croissance de ses deux produits phares en bois de construction : 50 % d’augmentation pour le lamellé-collé et 250 % de croissance du CLT, sa technique de lamellé-croisé visant à édifier de très grands bâtiments en ossature bois. Les ambitions de Piveteau sont claires : développer le bois énergie et répondre aux besoins des industriels du bâtiment dans des projets de construction pharaoniques, bien loin des usages les plus courants et des besoins des populations locales. Piveteau ne s’intéresse qu’aux grands marchés.
Le second titan qui lorgne sur nos forêts, c’est l’entreprise Biosyl, qui souhaite s’installer à Guéret. Ses usines ne fabriquent rien d’autre que des pellets. Si Farges se targue de « valoriser » ses déchets de sciage en fabriquant des pellets (bien qu’il soit n°1 de pellets en France, ce qui pourrait nous questionner sur le fait qu’il ne s’agisse que de « co-produits »), Biosyl utilise des arbres non sciés. Ce groupe est déjà propriétaire de deux usines, dans la Nièvre et dans la Loire, qui produisent au total plus de 200 000 tonnes de pellets par an. L’association Canopée a déjà documenté les déboires de ces usines sur le massif du Morvan, constatant que l’essentiel du bois provenait de coupes rases et que des chênes centenaires valorisables en bois d’œuvre étaient transformés en granulés. À Guéret, l’usine prévoit de produire 85 000 tonnes de pellets par an (pour 180 000 m³ de prélèvement), dont 80 % proviendrait de feuillus.
Si les plantations résineuses sont déjà surexploitées ici, ce n’est pas le cas des forêts de feuillus qui sont moins adaptées au calibre des industries. Ce sont ces bois qui permettent à quelques petites scieries de survivre, parce que l’industrie délaisse ces arbres parfois trop tordus, plus anciens sur nos massifs et donc souvent trop gros pour des unités exclusivement dédiées aux résineux de moins de 60 cm de diamètre. Mais le bois énergie permet de faire feu de tout bois ! Quels que soient le calibre, la forme, la taille, tout peut être broyé et recompacté, laissant derrière les coupes rases, le champ libre aux subventions du plan France Relance pour planter du résineux en monoculture. Si nous avions l’impression que Biosyl et Farges faisaient leur beurre sur deux secteurs différents, ils font finalement partie d’une même logique extractiviste qui fait se succéder coupes rases et plantations, et qui convertit des forêts de feuillus en forêts plantées en monoculture résineuse. Pendant la conversion des forêts, le bois jusqu’alors non adapté à l’industrie se retrouve dans des usines à pellets plutôt que chez un scieur qui en ferait une pièce utile pendant des décennies, voire des siècles.
Biosyl s’est fait l’allié de l’un de nos acteurs préférés dans la région, la coopérative Unisylva, réputée pour ses nombreuses coupes rases sur le territoire, comme à Sornac à la mi-février. En effet, Unisylva est actionnaire dans le projet Biosyl à Guéret. En contrepartie de son apport financier, Unisylva fournira au moins 51 % de la ressource à l’usine. Tout porte à croire qu’Unisylva continuera comme avant : couper à blanc et proposer de replanter derrière. En avril 2021, à la suite d’une mobilisation sur la commune de Faux-la-Montagne, l’ancien directeur d’Unisylva avait déclaré qu’il n’y aurait plus de coupes rases cette année-là, car, «il y a un volume de marché. On ne peut pas couper plus que ce que l’industrie est capable de consommer. Par contre, on peut avoir un effet visuel qui donne cette impression. » En participant à augmenter ce volume de marché, il paraît évident qu’Unisylva intensifiera les coupes ! Un effet qui ne sera pas que « visuel », donc.
Sur le PNR, nous avons une superficie de 163 800 hectares de forêt. Celle-ci est presque autant résineuse que feuillue. C’est une forêt jeune, nous l’entendons souvent… simplement, elle est de plus en plus « exploitable ». Elle est jeune mais elle arrive à « maturité » économique. Dès lors, les industriels se ruent dessus pour en extraire un maximum de valeur économique. À force de gérer la forêt du Plateau comme un gisement, il est fort probable que d’ici une dizaine d’années, les unités industrielles aient du mal à trouver de la ressource. Qu’importe, le bénéfice aura été engrangé, et les petites scieries auront fini de disparaître, concurrencées dans leur approvisionnement par les gros.Les données de l’inventaire forestier de 2023 démontrent bel et bien que l’on perd du volume de bois sur le territoire. Autrement dit, le volume de prélèvement excède la production de bois des forêts du parc. Farges et Biosyl convoitent une ressource déjà surexploitée, déjà en perdition.
Nous l’avons dit, les mobilisations et les réunions publiques se multiplient. Des deux côtés du massif forestier limousin, des habitant.es s’organisent. Après des années de mobilisation, le 25 janvier 2024, le tribunal administratif de Limoges a annulé le changement de PLUi entrepris par la communauté de communes Ventadour-Egletons-Monédières. En effet, l’AssoCitra et le collectif Méga-Scierie non merci (ex Sauvons La Goutte Molle) ont démontré la présence de zones humides et d’habitats à haute valeur écologique sur la zone d’extension, mettant en péril le projet d’agrandissement de Farges Bois. Mais pour l’instant, ni l’industriel ni la Com’Com n’ont renoncé publiquement à ce projet. Rien n’indique que Farges ait abandonné.À Guéret, l’heure est au passage en force. Malgré une réunion publique du 30 octobre 2023 où la députée Catherine Couturier alertait les pouvoirs publics sur les dangers liés à l’installation de l’usine Biosyl (200 personnes), malgré l’avis négatif des élus de la ville de Guéret le 16 novembre 2023, malgré une manifestation le 2 décembre 2023 contre l’enregistrement de l’installation de l’usine sans étude d’impact ni enquête publique, puis une réunion publique le 28 janvier 2024 (500 personnes), la préfète s’entête. Mais les opposants aussi : le 7 février, l’association Canopée et France Nature Environnement Creuse ont déposé un recours contre le permis de construire accordé à Biosyl. Il semblerait que l’emprise au sol est telle que le projet doit être soumis à une étude d’impact. De plus, l’implantation de l’usine pourrait là aussi impacter des zones humides. L’agglomération du Grand Guéret, qui soutient le projet depuis le départ n’a pas encore voté la vente des parcelles. Encore un levier pour exercer une pression populaire ?
Face à l’absence de débat concernant ces projets, des habitant.es s’organisent. En Creuse, certain.es appellent à des assises départementales de la forêt pour donner une autre direction à la sylviculture. En janvier, plus de 100 personnes représentant 24 collectifs se sont réunies pour s’organiser contre ces projets écocidaires et pour favoriser des modes de gestion et de transformation différents. Cet hiver, en Creuse et en Corrèze, le groupe forêt du Syndicat de la Montagne limousine a continué d’organiser des formations au bûcheronnage et à la sylviculture irrégulière. De nombreux jeunes du territoire se retrouvent à vouloir reprendre des activités de bûcheronnage, de sciage, de première et seconde transformation du bois dans des logiques non-industrielles et pour des usages locaux. Pour toutes ces personnes, la forêt du territoire est bien trop précieuse, d’un point de vue écologique, du point de vue de l’emploi, mais aussi paysager et récréatif pour l’abandonner à des entreprises surpuissantes.
En ce qui concerne la question posée concernant le manque criant, actuel et plus encore futur prévu, d'artisans du bâtiment aptes à répondre aux appels d'offres concernant le "millier" de rénovations envisagées par le programme OPAH du Plan Etat-Région, et surtout avant l'échéance, hélas négociée, de révision à 3 ans, où l'argent alloué risque fort d'être repris par ses bailleurs faute d'actions réalisées à temps à cause justement de ce manque, il me paraît urgent de mettre en oeuvre un programme ambitieux et volontariste d'implantation de familles d'artisans qui seront les premiers acteurs de cette rénovation. Ceci devra permettre, par paliers successifs, grâce à une politique constante et soutenue dans le temps, l'implantation de nouvelles familles et la rénovation de nouveaux logements, les unes permettant les autres et réciproquement, sur une période programmée non sur 3 ou 5 ans, mais au moins sur 10, tout effet de "baguette magique" étant exclu ! Au delà des souhaits pieux et des incantations déjà essoufflées, il faut une action réaliste et concrète pour recruter ces artisans par une prospection nationale et internationale ; pour ce faire, des conditions d'exonérations et d'aides doivent être mises en place rapidement.
De plus, il est important que ces rénovations ou ces restaurations dans certains cas, soient faites dans un esprit et avec des techniques respectueuses de l'environnement et de la santé tout en respectant les savoir-faire traditionnels, sans défigurer ni bétonner, "polystyréniser" ou "formaldéhyser" : on ne rénove pas une vieille grange en granite comme on construit à la va-vite un pavillon en parpaings ! Le Parc se doit, par définition, d'être pionnier dans ce type de programme de qualité et non de générer une banalisation brutale et industrielle du bâti, qui mange les budgets en appauvrissant ou même détruisant un patrimoine, au profit d'entreprises extérieures, "mercenaires" et sans états d'âme. Un cahier des charges et des programmations précises doivent être définis dans cette direction en concertation avec les administrations et les associations concernées.
De plus, il est important de cibler et conditionner les aides à la rénovation de l'habitat sur des bâtiments destinés à l'installation (locative ou non) d'habitants s'engageant à vivre effectivement à plein temps sur le territoire.
En ce qui concerne les programmes de développement du bois-energie, il est important de préciser :
Ceci étant de plus générateur d'emplois ou tout au moins apport complémentaire de ressources pour les communes, les forestiers et les agriculteurs.
À cette occasion un collectif de quelques habitant·es ont conçu et réalisé une carte-affiche qui montre de manière visuelle et graphique ce qui se passe dans les forêts de la Montagne limousine. Ce très bel objet, vous pouvez l'afficher chez vous, sur votre lieu de travail, dans votre association ou sur le panneau d'affichage de votre mairie. Elle raconte les « petites et grandes histoires populaires de la forêt » sur et autour du plateau de Millevaches. IPNS est heureux de l'offrir à tous ses abonnés en supplément de ce n°87.Ses auteurs expliquent : « Nous avons cartographié des événements et des récits de l'histoire de la forêt sur la Montagne Limousine. Ce qui nous a été partagé sur les quinze dernières années témoigne d'une réappropriation de la question forestière par ceux et celles qui habitent le territoire.Notre objectif est d'abord d'illustrer l'accaparement des bois par des industries extractivistes qui, installées aux portes du territoire, considèrent ce massif comme un gisement à exploiter. Déjà en 2010, une grande partie du bois de nos forêts partait en pâte-à-papier pour l'immense usine de Saillat-sur-Vienne (87). Plus au Sud, c'est la méga-scierie FargesBois à Égletons (19) qui compte doubler sa production, pour devenir la plus grande de France. Et à présent, un nouveau financier a jeté son dévolu sur notre massif et veut implanter à Guéret Biosyl (23), une usine à granulés qui engloutirait des centaines d'hectares de feuillus. Pendant ce temps, autour de nos bourgs et villages, les coupes rases continuent de plus belle, nous laissant pour seul horizon de nouvelles plantations de résineux, rangées comme de petits soldats attendant les abbateuses.
Ensuite, si « l'état de la forêt est le reflet fidèle de notre rapport au territoire » (citation extraite de la brochure Rapport sur l'état de nos forêts de 2013), alors c'est aussi de réappropriation et de résistance que nous devons parler. Que ce soient les souvenirs d'enfance de celles et ceux qui ont grandi ici, les métiers de la forêt et du bois qui se développent et se transmettent, les mobilisations contre les coupes rases ou le rachat de forêts par les habitant·es, nous avons voulu retranscrire ce qui nous a été partagé ici : un foisonnement de récits, de gestes et d'actions, qui ensemble résistent aux appétits des industriels de la filière bois. Sur cette montagne prétendue désertée et enrésinée, là où on répète souvent que les habitant·es n’ont « pas de culture forestière », notre carte montre au contraire l'existence d'une culture forestière « par en bas », qui se partage et grandit comme jeunes ou vieux arbres poussent.Vous, lecteurs et lectrices, serez peut-être intriguées, amusés, contentes ou fâchées contre ce qui est représenté. Mais vous avez vous aussi, forcément, votre bout d'histoire, votre morceau de culture forestière à raconter. Cette carte vous y invite ! »
Gaétan du Bus de Warnaffe est expert forestier et gestionnaire indépendant de forêts en Occitanie. C'est aussi l'initiateur du Réseau pour les alternatives forestières et un ancien agriculteur bio.
Il publie aujourd'hui un ouvrage à la fois technique et humaniste, qui se veut un plaidoyer pour une forêt habitée et vivante. Un manuel de sylviculture douce pour toutes les personnes intéressées par la forêt et sa relation à l’humain : grand public, propriétaires, agriculteurs, artisans du bois, entrepreneurs, exploitants forestiers, techniciens et élus.
« La forêt est de plus en plus vécue comme lieu de nature et de ressourcement, écosystème riche et complexe, source d’émerveillement, mais aussi comme milieu menacé, dans lequel nous sommes de moins en moins prêts à accepter des interventions brutales. Comment gérer les forêts françaises dans leur diversité, comment répondre à nos besoins matériels sans dégrader les écosystèmes ? » L'ouvrage propose une vision d’ensemble de la relation forêt-société, notamment de la relation entre nature et économie. Il se veut ouvert et pragmatique : entre le modèle « coupe rase / plantation » et la réserve intégrale, il défend la sylviculture d’une forêt multifonctionnelle et productive, qu’elle soit résineuse, feuillue ou mixte. Il décrit les conditions de pérennité de la forêt et les outils de pilotage de la sylviculture douce, et présente des témoignages de professionnels de plusieurs régions, illustrant ainsi la diversité des pratiques et des outils utilisés, dans une approche globale de la gestion forestière.
Présentée ainsi, l’idée ressemble à une opération humanitaire : la riche métropole qui ne cesse de se développer va voir ce qu’elle peut faire pour aider un peu les pauvres de la Creuse qui ne cessent de disparaître. Face à sa croissance indécente, la métropole doit avoir ses bonnes œuvres pour maintenir la pauvreté et l’inégalité dans des mesures acceptables. Une opération humanitaire qui parachève l’idée d’une tiers-mondisation de notre territoire.
Pourtant, cela semble en contradiction avec l’idée de réciprocité, qui sous-entendrait un échange plus horizontal que vertical, entre deux parties. Un contrat est réciproque quand il “marque un échange équivalent entre deux personnes, deux groupes“ selon la première définition du Larousse.
En fait le contrat de réciprocité a fait son apparition en 2014 dans le jargon déjà très riche et désopilant de l’aménagement du territoire. C’est aux “Assises de la ruralité“ qui devaient être “un acte fondateur d’une politique renouvelée pour les territoires“ que le terme de contrat de réciprocité est apparu. Officiellement “les contrats de réciprocité ont pour objectif de dépasser les logiques d’opposition entre territoires. Ils encouragent les complémentarités et les coopérations entre les espaces ruraux, périurbains et urbains“2 explique le site internet du Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) nouveau nom de la Datar.
Le député du Cantal Alain Calmette envisage à l’époque ce genre de contrat entre le pays d’Aurillac et la métropole de Lyon. Il explique dans le journal La Montagne : “Les territoires ruraux sont dans une position de quémandeurs incessants. Il faut en sortir et montrer aux Lyonnais que nous avons autant à leur apporter qu'eux nous apportent. La nouveauté de cette démarche, qui est menée dans trois autres régions, c'est cette notion de réciprocité“.
Mais trois ans après, seulement deux contrats de réciprocité ont été signés. Le premier en Bretagne, entre Brest et le centre Bretagne (Monts d’Arée, Haute Cornouaille...) en novembre 2016. Là-bas il est question d’exportations agricoles (le lait en poudre de l’usine Synutra de Carhaix expédié directement en Chine via le port de Brest par exemple), de télémédecine, de tourisme et d’offre culturelle… Le deuxième contrat concerne le Sud Ouest, entre Toulouse et le pays des portes de Gascogne (à l'est du Gers). Il a été signé cet été avec pour thèmes principaux le transport et la formation dans la filière aéronautique, et un peu de circuit-court alimentaire.
Dans les deux cas, les territoires “à aider“ sont proches de la métropole et leurs habitants y travaillent. Entre Bordeaux et la Creuse, même avec la vision si particulière des distances domicile-travail du président de la République, il est difficile d’imaginer des liens de ce genre entre les deux territoires. Dans les deux cas, les collectivités locales ne sont pas les seules à négocier. En Bretagne, le contrat intéresse beaucoup les entreprises agroalimentaires qui exportent. A Toulouse, la filière aéronautique cherche à recruter et former sur place ses employés.
Un contrat de réciprocité Creuse-Bordeaux pourrait certainement d’avantage ressembler à celui entre Montpellier et le Haut-Languedoc. Sur ce projet, c’est la filière bois qui semble mener le calendrier via la Fédération nationale des Communes forestières. C’est en tout cas sur son site internet que l’on trouve le plus d’informations sur le contenu du contrat. Signé en mars dernier, il est centré sur la forêt. Il s’agit d’orienter le bois des Monts de Lacaune vers la construction et les chaudières collectives de la métropole montpelliéraine. Et puisqu’il est question de réciprocité, il est prévu, en échange, de “promouvoir le patrimoine naturel et faire de la forêt une véritable destination touristique“ expliquent les communes forestières3, c'est-à-dire la “valorisation de cette destination de pleine nature au niveau du bassin de population du Grand Montpellier et développement de partenariat entre les deux offices de tourisme“ précise La Dépêche du Midi4.
Le contenu de ce contrat devient un peu plus concret, voire prosaïque, dans le Journal d’Ici, journal du Tarn, du 29 mars 2017 : “La Métropole avait besoin de bois, explique Francis Cros, vice président des Communes forestières, pour alimenter ses chaufferies, et réaliser des constructions. Au-delà de la filière bois, on a étendu ce contrat de réciprocité au tourisme afin de valoriser nos espaces naturels pour les populations urbaines. Beaucoup d’échanges vont être possibles, comme la vente de nos sapins pour Noël, et l’on peut imaginer la promotion de la charcuterie par exemple. L’une des pistes de travail est aussi la valorisation du chemin de St Jacques de Compostelle qui traverse Murat, La Salvetat et Anglès.“5
Expliquée ainsi, la réciprocité est beaucoup plus amusante. D’un côté un territoire riche de bois, tout prêt à aller brûler dans les dizaines de chaudières toutes neuves des habitations toute neuves des habitants tout neufs de l’agglomération de Montpellier. De l’autre, la promotion de la charcuterie, des sapins de Noël et du chemin de Compostelle… Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour envisager le même type de “contrat“ entre Bordeaux et la Creuse. Un copié-collé devrait suffire.
Personne ne sait aujourd’hui précisément où en sont ces contrats de réciprocité. La page web qui leur est dédiée est introuvable sur le site du “ministère de la cohésion des territoires“. Il faut aller sur le site du CGET pour s’assurer que l’idée a survécu aux élections du printemps dernier. Ils pourraient être inclus dans “les contrats de coopération métropolitaine“, que les métropoles se doivent de signer avec les territoires limitrophes. Ces contrats sont assortis d’une belle enveloppe de 150 millions d’euros pour les métropoles qui en disposent comme elles le souhaitent. Dans l’article annonçant l’idée du sénateur d’un contrat de réciprocité ente Bordeaux et la Creuse, le journaliste s’interrogeait “Qu’est-ce que les Creusois pourraient bien vendre aux Bordelais ?“. Peut-être avons-nous du mal à mesurer les convoitises qui s’aiguisent sur la forêt de la Montagne limousine et à envisager les conséquences pour ceux qui y habitent.
1 http://bit.ly/2BArALF2 http://bit.ly/2BArALF3 http://bit.ly/2knQsCI4 http://bit.ly/2kp96KE5 Le Journal d’ici, journal du Tarn, édition du 29 mars 2017.
Il y a 12 ans, quittant mon hexagone natal et traversant l'Atlantique pour la première fois, je pensais fort naïvement découvrir la merveilleuse forêt canadienne, gigantesque, généreuse, inépuisable.
J'y ai vu l'envers du décor : sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres, la forêt a été coupée, rasée, décimée. Une fois le bois sorti, tout est resté tel quel : aucune remise en état des territoires, aucun souci de reboisement ; des paysages désolés, lunaires, ressemblant un peu à ceux que nous avons pu connaître après notre tempête de 1999, mais tellement plus vastes.
]'y ai visité un village créé par des "colons" au début du XXème siècle. A cette époque, le gouvernement cherchait à créer de nouveaux villages dans les régions du nord, presque inhabitées. Des jeunes, avec l'aide financière du gouvernement, partaient ainsi s'établir en vivant de l'exploitation de la forêt des alentours. lors de mon passage en 1991, les enfants de ces premiers bûcherons travaillaient à 600 km de leur village ; ce qui signifie que tout avait été coupé à 600 km à la ronde. 1999, justement. Richard Desjardin sort un film : "l'erreur boréale", qui fait l'effet d'une bombe. Les Québécois découvrent la surexploitation de leur forêt, et apprennent avec stupéfaction que cette formidable richesse est non seulement épuisable, mais qu'au rythme actuel, elle devrait être épuisée très vite.
Qu'un de nos guides mauriciens nous a montré en riant des arbres devant lesquels nos douglas de 30 ans n'auraient pas à rougir, en nous expliquant que 2 siècles plus tôt, ils faisaient 2m de diamètre, mais que dans quelques années on pourra sans doute les récolter à la faux.
Que j'ai mis un ou deux jours à comprendre pourquoi mes interlocuteurs prenaient un air un peu choqué quand je leur expliquais qu'Ambiance Bois fait de la construction en bois. Autant en France c'est très écologiquement correct, autant au Québec, cela revient à piller un peu plus une ressource naturelle en danger. Il n'est d'ailleurs qu'à examiner de près les fameuses maisons canadiennes, si typiques avec leurs bardages, leurs terrasses en caillebotis et leurs escaliers extérieurs : on réalise vite que l'alu et le PVC ont largement supplanté le bois. Une fois élucidé le quiproquo, j'ai donc pris la peine d'expliquer comment la forêt française est gérée, et comment les prélèvements qui sont faits sont inférieurs à \'ac· croissement naturel, ce qui permet que le capital soit conservé, entretenu et renouvelé grâce aux coupes, mais sans être amputé.
L'atelier sur la forêt auquel j'ai participé lors de l'Université Rurale m'a paru très symptomatique de la situation québécoise:
Un premier intervenant, ingénieur et économiste forestier, a esquissé une analyse fort intéressante de la situation et de ses difficultés. Il voit 3 étapes dans l'évolution de la politique forestière des pays industrialisés :
Pour lui, un pays comme la France en est à l'étape 3, alors que le Québec en serait toujours à la 2ème. Et tout l'enjeu québécois actuel serait de définir une méthode de calcul de la rente, admise par tous, c'est à dire une méthode permettant de définir le montant des prélèvements acceptables pour conserver et enrichir le capital forestier. Ce qui, et il insiste là-dessus, est une question éminemment politique, avant d'être mathématique ou biologique.
Le deuxième intervenant nous a montré comment la forêt publique (80% de la forêt en Mauricie), appauvrit les communes puisque l'Etat se permet de ne pas payer aux communes les taxes auxquelles sont soumis les propriétaires privés ; d'où un sous-développement socio-économique très marqué de ces communes forestières privées de cette ressource. Là encore, une prise de conscience se fait, qui passe par un système de compensation, mais encore bien insuffisant aujourd'hui.
Ensuite, ce fut le représentant d'une de ces méga-entreprises multinationales d'exploitation forestière (exploitation : dans tous les sens du terme), dont le but est purement économique et la logique totalement libérale : faire le plus d'argent possible en exploitant la forêt. Il a commencé son intervention en citant le fameux film de Desjardin, pour dire que, bien sûr, ce film avait eu du bon en révélant certains excès, mais qu'il fallait quand même dépasser cette vision qui avait eu l'inconvénient de caricaturer la situation... Il nous a ensuite présenté tout l'impact économique de sa société, en concédant qu'un arbitrage semblait nécessaire entre les différentes fonctions de la forêt : production / conservation / autres usages (récréotourisme...).
Enfin, le représentant d'une ZEC, une de ces puissantes sociétés de chasseurs et pêcheurs, nous a expliqué ses difficultés à maintenir et sauvegarder les intérêts de ses affiliés, face aux exigences de la production massive.
En résumé, nous avons eu successivement 4 angles d'approche
Ils se sont exprimés l'un après l'autre, chacun concédant qu'il a des difficultés avec les autres, et qu'il faudrait arriver à les résoudre ; mais ils n'ont pas débattu ensemble, ne se sont ni questionnés ni répondus. Significatif ?
En Limousin, la tempête a touché 123 000 hectares de forêt (sur les 554 000 existants – soit 22%). Ces hectares n'ont pas tous été touchés de la même manière. Certains ont eu des dégâts faibles, d'autres moyens, d'autres forts : ainsi ces 62 000 hectares qui ont été détruits à plus de 50%. Tous les chiffres concernant la forêt étant départementaux, il est difficile d'en donner pour le seul plateau. Néanmoins, on sait que celui-ci a été des plus touchés, comme le montre la carte ci-contre, où l'on voit qu'il est entièrement dans la zone des "dégâts forts".
Régionalement la tempête à détruit 15 millions de m3, soit 15% du volume de bois sur pied. Les résineux ont davantage été touchés (9,3 millions de m3, dont la moitié d'épicéas) que les feuillus (5,7 millions). Logique vu la dominance des résineux sur la zone la plus frappée. Un tel volume de bois tombé à terre représentait environ 7 années de récolte, toutes essences confondues. Si on ne retient que les résineux, ce sont en fait dix années de récolte qui sont tombées en une seule nuit ! (la récolte annuelle dans les années qui ont précédé la tempête était de 900 000 m3 de résineux par an).
Dans les deux premières années qui ont suivi la tempête, la priorité a été mise sur la récolte des bois les plus fragiles, ceux qui pouvaient être attaqués les premiers par les insectes et les champignons. Pour ce qui concerne le plateau, surtout l'épicéa. L'exploitation du douglas, au contraire, était volontairement repoussée à plus tard, son bois étant naturellement beaucoup plus résistant (ce sont les chablis qui seront récupérés cette année).
Mais la toute première intervention a été le rétablissement des accès à la forêt : en tout 2 300 km de pistes et routes forestières ont été déblayées.
Les propriétaires, les professionnels et les pouvoirs publics s'étaient fixé pour objectif de récupérer en trois ans (2000, 2001 et 2002) les deux tiers des bois abattus. Il a été tenu, puisque au 31 décembre 2002, 5,5 millions de m3 de résineux avaient été récoltés (60%) et 4,3 millions de m3 de feuillus (75%). Ceci fait un total, pour tout le Limousin de 9,8 millions de m3 de bois (65%) qui se répartissent ainsi :
2,6 M m3 de bois d'œuvre sciés dans les scieries limousines.
2 M m3 dans des scieries en dehors de la région.
0,8 M m3 conservés sur des aires de stockage en Limousin (comme sur celle d'Ussel, cf. photo).
0,2 M m3 stockés hors Limousin.
2,4 M m3 partis dans les usines de pâtes à papier ou de panneaux de la région.
On évalue enfin que 1,8 M m3 de feuillus sont partis en bois de feu pour le chauffage domestique.
Tout cela a été rendu possible par la mobilisation en trois ans de 56 millions d'euros d'aides publiques (un peu plus de 30 M de l'Etat, de 14 M de l'Europe, de 7 M des départements et de 5 M de la région).
Si, sur le coup, la tempête n'a pas fait de victimes sur le plateau, de nombreux accidents du travail ultérieurs sont liés à l'exploitation des chablis : fin 2001, on recensait déjà dans tout le Limousin 12 accidents avec des blessures graves et 6 accidents mortels.
Fin 2002, quelques 7 500 hectares balayés par la tempête sont en cours de reconstitution, majoritairement en douglas, dont 4 500 pour la seule année 2002. Les prévisions pour 2003 sont du même ordre. Le coût moyen du nettoyage et de la reconstitution est d'environ 3 400 euros à l'hectare (il ne s'agit là que des surfaces ayant fait l'objet d'une demande d'aide auprès des pouvoirs publics).
Il existe au Ministère de l'Agriculture un "département de la santé des forêts" qui surveille grâce à un réseau de correspondants départementaux l'état des forêts françaises. Celui-ci a été particulièrement attentif aux effets sanitaires de la tempête. En effet la masse de bois tombé et laissé à l'abandon représentait un véritable festin pour les insectes sous-corticoles (qui vivent sous les écorces) et xylophages (qui se nourrissent du bois). On l'a dit c'est l'épicéa qui était le plus exposé à ce genre de bestioles. Dès 2000 la colonisation des chablis par ces insectes était commencée sur cette essence. Mais, contrairement à la Bourgogne par exemple, le Limousin n'a subi que des attaques de faible intensité. Les scolytes se sont cependant assez développés sur le plateau par rapport au reste de la région. De gros foyers ont été repérés notamment autour du lac de Vassivière.
Actuellement la plupart des chablis qui n'ont pas été exploités ne sont plus colonisables par les scolytes : soit ils l'ont déjà été (il n'y a plus rien à manger !), soit ils sont desséchés (ce qui reste n'est pas bon !).
La Banque de France a mené en 2002 une étude sur les conséquences financières de la tempête sur les entreprises de la filière bois. Il en ressort que l'événement a entraîné de fortes perturbations qui sont cependant très différentes selon l'endroit de la filière que l'on observe : plus on va vers l'amont et plus elles sont importantes. Le secteur le plus touché est celui de l'exploitation forestière qui a eu à faire face à un surcroît d'activité en 2000, qui ne s'est pas prolongé en 2001. La Banque de France constate une érosion de la rentabilité d'exploitation dans ce secteur, qui a cependant réussi à améliorer son résultat final, du fait des aides des pouvoirs publics. Les scieries de résineux accusent une légère dégradation de leur structure financière qui reste cependant satisfaisante, tandis que les fabricants de charpentes et de menuiseries ne semblent pas avoir été touchés par la tempête. Globalement "la situation des entreprises de la filière bois peut être jugée favorablement ; les conséquences de la tempête ont été bien moindres que ce qui était craint dans les premières semaines de 2000. Il n'en demeure pas moins que des interrogations subsistent pour l'avenir quant à l'écoulement des stocks importants constitués et à leur coût de négociation d'autant plus que les acheteurs étrangers semblent plus actifs actuellement".
En face du petit village de Truffy (sur la commune de Faux-la-Montagne), une forêt de feuillus diversifiée comptant entre autres des chênes et des hêtres pluricentenaires a été décimée en quelques jours à peine. Les machines, passées à une période de l’hiver tout particulièrement pluvieuse, ont endommagé un milieu vivant situé en zone de protection spéciale Natura 2000, détruisant au passage le lit d’un ruisseau et l’équilibre d’une zone humide, dans l’enceinte du PNR de Millevaches.
Comble de l’absurde, aucune réglementation n’oblige les professionnels à déclarer une telle coupe. Les mairies de Faux-la-Montagne et la Villedieu ont pourtant réagi immédiatement après découverte du saccage, en faisant remonter l’information aux services départementaux. Mais qu’elles ne s’inquiètent guère : le département a assuré que tout a été réalisé dans le respect de la loi.
En effet la réglementation stipule que seules les surfaces supérieures à 4 hectares d’un seul tenant et appartenant à un même propriétaire doivent être déclarées. Mais cette obligation ne correspond pas à la réalité du territoire : ici la plupart des parcelles sont de petites tailles et enclavées les unes dans les autres, ce qui permet de réaliser des ensembles boisés avec différents propriétaires, donc non concernés par la déclaration réglementaire.
L’appel des deux mairies étant resté sans suite, il fallait trouver d’autres lieux de protestation. Ainsi le 17 avril 2021, ce sont plus de cent habitant-es, élu-es, naturalistes et forestier-es qui se sont rassemblé-es, malgré le confinement, pour dénoncer cette nouvelle disparition. L’un des objectifs de ce rassemblement était notamment d’ouvrir la communication entre les différents acteurs de l’industrie du bois. Y avaient donc été convié-es plusieurs forestiers et propriétaires de forêts, ainsi que l’exploitant et l’expert en charge de la parcelle de Truffy, qui ont cependant décliné l’invitation.
Cette coupe rase de feuillus est une nouvelle fois la preuve qu’il existe toujours un fossé terrible entre discours et réalités : malgré l’existence de normes environnementales et un encadrement des coupes rases, la réglementation laisse la porte grande ouverte à des modes de gestion abusifs. Cette dissociation entre les paroles et les actes s’illustre parfaitement par la labellisation PEFC de l’entreprise, supposée assurer à l’acheteur une gestion durable de la forêt !
Ce qui semble se rejouer à taille réelle, avec le cas de Truffy, c’est le débat qui avait déjà eu lieu lors de la réunion publique sur la forêt survenue en février 2020, entre industriels du bois et partisans d’une foresterie alternative1. Si les premiers reconnaissent désormais qu’une évolution de leurs pratiques est nécessaire et qu’elle a même déjà été entamée, les seconds rétorquent que ce changement est encore largement insuffisant et qu’il reste dérisoire face à l’ampleur de l’enjeu climatique et environnemental.
Prendre acte collectivement de la nécessité du changement des pratiques pourrait permettre de pousser ensemble à changer le cadre légal, afin qu’il permette aux forestiers de vivre d’une activité résolument durable. Si nous nous en référons à ce point de concorde, il devrait dès lors être parfaitement convenu de s’indigner devant une exploitation de la forêt telle que réalisée à Truffy, y compris de la part des forestiers, sans qui le changement des pratiques ne pourra s’effectuer.
La banderole érigée sur l’immense tas de grumes « La filière bois / La forêt trinque » déployée à l’occasion du 17 avril, ne dit finalement rien d’autre que ce sur quoi industriels et alternatifs s’accordent : l’exploitation intensive de la forêt doit cesser pour que la forêt continue de vivre pour elle-même ainsi que pour les usages que nous en aurons.
Tristement symbolique, la coupe rase de Truffy est un cas d’école, l’exemple-type d’un mode de gestion forestière appartenant à l’ancien temps, mais qui perdure encore aujourd’hui et auquel il faut dire stop.
Dans un premier temps, l’urgence semble être la préservation des forêts spontanées, mélangées et anciennes de feuillus. Déjà dans une étude de 2012, on constatait à l’échelle régionale une régression de la régénération des forêts, et une diminution de la forêt de feuillus, dévorée par la culture monospécifique de douglas2.
Une revendication forte et significative serait l’interdiction pure et simple de nouvelles coupes rases de feuillus. Ce n’est pas utopique si l’on s’en réfère à la Suisse ou la Slovénie, qui ont tout bonnement interdit les coupes rases3. Reste encore aux préfectures du territoire de prendre leurs responsabilités et de modifier la réglementation en ce sens.
À Truffy, la propriétaire va sûrement être incitée à planter du douglas, comme c’est le cas de neuf arbres replantés sur dix sur le plateau limousin2. Mais elle pourrait laisser la parcelle se régénérer spontanément, ce qui serait le chemin vers une réparation lente et progressive. Il faudra cependant attendre 150 ans au moins avant de retrouver une richesse biologique digne de ce qui a été décimé…
En attendant un engagement un tant soit peu sérieux des institutions, il n’est pas question de rester les bras croisés. La multiplication des initiatives locales, de la création des groupements forestiers ou fonds de dotation qui permettent le rachat collectif de forêts et la progression des alternatives forestières et de la sylviculture douce pour contrer la gestion intensive des forêts, en sont la preuve4.
Au Syndicat de la Montagne limousine, des groupes de travail pensent eux-aussi le rachat de parcelles forestières. Une fois acquises, ces forêts pourraient être les lieux de formations à la sylviculture douce et d’expérimentation d’une gestion respectueuse, afin d’ouvrir plus encore la voie vers les alternatives forestières. Une manière également de montrer par l’exemple aux propriétaires qu’un autre avenir est possible pour leur forêt.
Une autre question posée par le Syndicat est celle des soins à apporter aux anciennes coupes rases : il s’agit avant tout de les sortir de la logique “coupe-plantation”. Ensuite pourront s’élaborer collectivement des usages adaptés à la restauration de chacune : pâturage pour favoriser le réenrichissement des sols, régénération spontanée et réduction des usages, replantation diversifiée pour les besoins en bois…
"La forêt est l'une des composantes importantes du paysage remarquable de la campagne limousine, fait de collines, de vallées, de rivières, de prairies, de bocage et précisément de bois et forêts aux caractéristiques très variées".
Ainsi commence un très intéressant ouvrage, de 170 pages, conduit conjointement par les organismes forestiers du Limousin et réalisé par la cellule forêt paysage de l'Office National des Forêts.
C'est un document passionnant et remarquablement rédigé, permettant une information claire sur l'approche globale des paysages, les critères d'appréciation des paysages forestiers, la sensibilité paysagère et les enjeux paysagers liés à la forêt.
Au delà de la "démarche qualité" entreprise dans l'éco-certification de la gestion forestière limousine, il s'agit là d'une "démarche qualité" environnementale, pédagogique et de conseils judicieux pour prendre en compte les dimensions paysagères dans l'aménagement et la gestion des espaces forestiers. Les illustrations, schémas, photos, scénarios sont nombreux, pertinents et donnent au lecteur à la fois une compréhension des concepts restant encore souvent mystérieux pour beaucoup et une multitude d'exemples, de conseils qui peuvent pratiquement être mis en œuvre.
Bravo donc… Mais justement, en reprenant la première phrase citée, l'ouvrage reste en forêt ou sur ses bordures alors que le Limousin est riche de "ses collines, ses vallées, ses rivières, ses prairies, son bocage"… auxquels il faudrait ajouter ses villages, son habitat rural, etc., pour ne rester qu'en zone de campagne. Seules les pp 87-94 et 95-100 exploitent les relations et liaisons entre les bois forêts et ce qui les entoure : les espaces plus ouverts, les contacts avec les zones habitées, les couloirs visuels, les sommets, hauteurs, versants et vallées.
Et là, on reste sur des interrogations. Car si l'ensemble des acteurs, en particulier les agriculteurs éleveurs, n'est plus aussi présent dans le futur, les précieux aménagements paysagers justement conseillés par l'ouvrage ne risquent ils pas de disparaître dans la confusion boisée que la dynamique écologique des accrus naturels fait chaque année progresser ? (cf. par exemple les excellents scénarios des pp 156 à 159 qui illustrent les futurs possibles des paysages en 20 ans).
Aussi, il faut saluer cet ouvrage exemplaire et espérer rapidement de mêmes documents sur les landes, les prairies et les autres richesses du patrimoine qui ont déjà été explorés régulièrement pour leur paysage !
Voilà de bons sujets pour le PNR, associant les compétences et les acquis des équipes qui ont travaillé sur la forêt et le paysage, à celles préoccupées par le paysage, l'homme et le devenir du plateau de Millevaches.
Pragmatique, le Groupement forestier citoyen et écologique Tardes et Rozeille dont nous avions salué la naissance dans le n°89 d'IPNS, met en avant l'alternative que représente la sylviculture mélangée à couvert continu, dont la connaissance a été le point d'appui pour créer ce groupement.Jean-Jacques et Loïc, deux des cogérants du groupement nous expliquent : « Nous avons appris que nous pouvions produire le bois dont l'homme a réellement besoin tout en respectant l'écosystème forestier dans sa globalité, ce qui est fondamental pour nous. Mais cela n'est pas une évidence dans le contexte d'aujourd'hui car cette sylviculture n'est pas encore très développée en Limousin. Nous adoptons une approche globale de la forêt qui intègre ses dimensions écologique, économique et sociale. »
Le réseau Forêts limousines rassemble de nombreux collectifs qui œuvrent pour la forêt. Un coup d'œil sur leur carte prouve la vitalité des initiatives qui depuis une dizaine d'années se manifestent sur le territoire. Et encore elle ne les recense pas encore toutes !
Regroupant actuellement 24 associés (de nouvelles demandes sont en cours d'examen), le groupement forestier Tardes et Rozeille a été créé à l'automne 2024 sur un territoire allant de Felletin à Crocq et de Magnat-l'Etrange à Saint-Avit-de-Tardes en passant par Saint-Georges-Nigremont et Néoux. Il n'y a évidemment pas de frontières mais le territoire est limité par la nécessité de conserver des liens de proximité entre les membres et les lieux d'intervention. Les associés ont des profils très divers, qu'il s'agisse de l'âge ou de la situation sociale : des jeunes, des retraités, des agriculteurs, des enseignants, des artisans... Il s'agit d'une société civile. Ses membres sont des associés qui souscrivent des parts sociales et non des adhérents qui font des dons, comme dans une association. Le montant de la part sociale a été fixé à 100 euros, ce qui peut paraître modeste mais permet à des personnes sans gros moyens financiers de devenir associés et d'apporter leurs connaissances et leur énergie. Les parts peuvent être revendues, mais le groupement n'a pas vocation à favoriser les placements financiers.
Pour les votes en assemblée générale, les porteurs de 1 à 10 parts disposent d'une voix, de deux de 11 à 20, et de trois à partir de 21 parts. Par ailleurs, personne ne peut posséder plus de 15% du capital. Le groupement est administré par quatre cogérants bénévoles nommés par l'assemblée générale pour trois ans, chargés du fonctionnement quotidien. Ils sont aidés et conseillés par quatre commissions :- Patrimoine forestier : recherche de forêts, estimation de la valeur et de l'intérêt de la parcelle, projets à mettre en œuvre (prélèvement, libre évolution...).- Communication : Loïc et Jean-Jacques, nos interlocuteurs, en sont membres. Ils sont chargés de faire connaître le groupement et de gérer le site internet.- Administration et communication interne : la gestion d'un groupement est assez complexe. Elle nécessite diverses déclarations, la constitution d'archives et la supervision de la gestion.- Comptabilité et finances : chargée de tenir les comptes selon les règles précises imposées par le code du commerce, cette commission doit gérer les relations avec l'administration.Les associés ont la possibilité d'apporter en nature des terrains forestiers. Il faut passer par un notaire, le bien est estimé et rémunéré sous forme de parts. Cette procédure limite le droit de préférence des voisins. Il est également possible pour un associé de vendre une parcelle forestière au groupement. Dans les deux cas, cela permet de connaître rapidement la nature et l'histoire de la parcelle.
Le groupement entend travailler prioritairement avec des entreprises artisanales locales (techniciens forestiers, bûcherons, débardeurs, scieurs...) et prouvera son respect des travailleurs de la forêt en leur réservant une juste rémunération. Il s'oppose ainsi à l'exploitation industrielle de la forêt avec ses grosses machines qu'il faut rentabiliser et qui sont mal adaptées au relief et aux petites surfaces. Le groupement ne possède pas encore de forêt, mais cela va bientôt changer : un achat de parcelle forestière est en cours. Les recherches portent sur des parcelles qui ont un intérêt écologique par la nature de leur boisement, leur situation, la possible continuité avec les parcelles voisines.Le groupement forestier est aussi un lieu de discussion et de formation sur les questions liées à la forêt. Les membres s'enrichissent mutuellement en confrontant leurs connaissances diverses, en rendant compte des formations auxquelles ils ont participé. Ils alimentent leur bagage théorique et pratique par leurs contacts avec d'autres collectifs du même type comme « Nos bois pour demain » à Maisonnisses en Creuse ou « Avenir Forêt » en Corrèze. Parmi les nombreux autres groupes à vocation régionale ou nationale, le Réseau pour les alternatives forestières permet un contact entre les différentes initiatives locales et de recevoir des informations utiles.
Dans ce mail, il lui est indiqué que son spectacle ne pourra pas être joué :« A l'heure du débat en cours autour de l'implantation de l'entreprise Biosyl sur le territoire, nous ne souhaitons pas prendre parti dans un débat sur ce sujet, alors même que Madame la Préfète de la Creuse instruit le projet et qu'il est essentiel qu'elle puisse le faire en toutes neutralité et sérénité. »La Quincaillerie étant un service de la Communauté d'Agglomération du Grand Guéret, notre volonté est de rester impartiaux. Le Tiers-Lieux doit demeurer un espace neutre, propice à la discussion objective et équilibrée. »Ainsi donc, un spectacle sur la forêt qui, initialement n'évoque même pas le projet de l'entreprise Biosyl (mais qui risque désormais d'en dire au moins quelques mots !), se trouve interdit de salle au nom de la neutralité ! Le comique de l'affaire est que la préfète de la Creuse, plutôt que d'instruire ce projet « en toutes neutralité et sérénité » a décidé de le valider unilatéralement et sans enquête publique préalable. En considérant que la future usine ne met pas en péril la forêt creusoise, elle donne son feu vert à Biosyl. Le projet est donc déjà instruit, si ce n'est dans la « neutralité et la sérénité », au moins dans la rapidité et la partialité. Circulez il n'y a rien à discuter !
Étonnant qu'un événement sur un sujet aussi large (la forêt) soit empêché à cause d'un projet industriel, comme si toute évocation, même lointaine, de l'objet de l'usine Biosyl était désormais interdite ! Étonnant que la programmation culturelle d'une association soit contrôlée ou gérée par le pouvoir politique ! Étonnant qu'un tiers-lieu qui se veut ouvert et collaboratif ne puisse pas être le lieu d'échanges contradictoires et de débat démocratique ! Étonnant ? Vraiment ?
En pleine période de nidification, quelques semaines avant la mise-bas des chauves-souris, le bruit d’une abatteuse retentit dans une forêt creusoise. Plus de 6 hectares de forêt d’un seul tenant, majoritairement composés de feuillus, vont être rasés à blanc.
Ayant eu vent de la coupe prochaine, Bruno Doucet et une poignée d’habitants de la région, opposés au modèle d’exploitation industrielle des forêts, s’apprêtent à intervenir pour stopper le chantier. Quelques semaines plus tôt, l’association Canopée a dépêché un naturaliste local sur place, pour réaliser un inventaire faunistique. Michel Barataud, un spécialiste des chiroptères, y a détecté pas moins de 11 espèces de chauves-souris. Or, les chiroptères sont tous protégés en France. L’association organise alors une action avec pour empêcher les travaux et éviter leur destruction.
« Je me suis mis entre l’abatteuse et les arbres et j’ai demandé au chauffeur d’arrêter, raconte Bruno Doucet. Il a coupé le moteur. Très amicalement, il nous a dit qu’il était bien désolé et qu’il ne savait pas que des espèces protégées se trouvaient dans cette forêt. C’était paisible, cordial et respectueux. »
Les militants vivent la scène avec étonnement : peu habitués à parvenir à empêcher un chantier avec tant de facilité et sans heurts. Le blocage de la coupe du Bois du Chat à Tarnac début 2023 s'était déroulé de manière plus conflictuelle et en présence de gendarmes : tout comme celle d’une parcelle de feuillus à Sornac à laquelle s’étaient opposés des membres du groupe forêt action du Syndicat de la Montagne limousine, en février 2024. Lors de cette action, la coupe avait été réalisée malgré la présence des militants, dont certains avaient fini au poste de gendarmerie.
« Alliance Forêt Bois ne peut pas faire de forcing et venir tout couper, suppose Bruno pour tenter d’expliquer le déroulé très fluide des événements. Sinon ils se prendraient une grosse amende pour destruction d’espèces protégées ».
« La coupe est stoppée, confirme Yoann Clément, chargé de production chez Alliance Forêt Bois, venu sur place pour rencontrer les militants. Des personnes vont intervenir sur le chantier pour voir s’il y a ces chauves-souris sur les coupes qu’on doit réaliser pour savoir si on doit vraiment stopper la coupe ou si on peut passer par un autre biais », résume-t-il.Après le départ de l'abatteuse, les militants organisent une visite de la parcelle préservée, du moins momentanément, de la coupe rase. Ils y observent de vieux arbres au grand intérêt écologique mais aussi des amphibiens, des terriers pouvant notamment abriter des chauves souris ou encore un pic noir, une espèce protégée en France : tous auraient été privés d’habitats ou directement écrasés sous les roues de l’abatteuse si la coupe rase avait eu lieu.
En attendant la confirmation de la présence d’espèces protégées par des agents de l’OFB (l’Office Français de la Biodiversité), le conducteur de l’abatteuse est envoyé sur un autre chantier : ce dont se félicitent les militants qui ne veulent pas pénaliser l’entrepreneur de travaux forestiers. Ce dernier n’est pas commanditaire de la coupe, mais travaille comme sous-traitant pour Alliance Forêt Bois : la première coopérative forestière de France. Pourtant, il serait légalement responsable en cas de destruction d’espèces protégées.
David, militant local pour la protection des forêts ayant récemment suivi une formation en sylviculture et bûcheronnage y voit « une hypocrisie de la filière » : « Cette responsabilité retombe sur le maillon le plus faible de l’exploitation forestière alors qu’elle devrait retomber sur les épaules du propriétaire ou du gestionnaire, s’agace-t-il. L’entrepreneur de travaux forestiers a des charges monstrueuses qui l’obligent à travailler 14 h par jour : il n’a ni le temps ni l’argent pour missionner un inventaire faunistique avant d’intervenir sur une coupe. Cela montre qu’il faut une loi sérieuse sur la forêt ».
Une loi réglementant la gestion forestière est réclamée depuis plusieurs années par l’association Canopée. Elle demande notamment « l’encadrement des coupes rases », « le soutien à la sylviculture mélangée à couvert continu », ou encore « l’interdiction des pratiques néfastes comme le dessouchage ».
Bruno Doucet insiste également sur l’importance de procéder à des inventaires faunistiques préalablement aux coupes. En effet, si la législation interdit la destruction d’espèces protégées, elle ne contraint toutefois pas à vérifier leur présence avant la réalisation des travaux forestiers.
« On est dans la réflexion sur comment cela pourrait être financé, explique-t-il. Une bonne piste serait que ce soit via la “contribution volontaire obligatoire“ ». Cette cotisation, autrefois volontaire et aujourd’hui renommée « contribution interprofessionnelle obligatoire » doit être versée par tous les professionnels de la filière et propriétaires forestiers. Elle est collectée par l’interprofession France Bois Forêt qui répartit les fonds sur des « programmes de recherche et développement, de promotion technique et générique ainsi que sur une veille économique généralisée”.
« Ce pourrait être de l’argent issu de la vente de bois qui servirait à financer les inventaires d’espèces protégées, propose Bruno Doucet pour que le bois qu’on récolte ne le soit pas en détruisant tout ».
Une meilleure connaissance de la présence de ces espèces pourrait ainsi permettre d’adapter les coupes : de préserver certains arbres ou d’éviter certaines périodes d’abattage.
En 2023, l’ancienne députée de Creuse Catherine Couturier avait déposé une proposition de loi sur « l’adaptation de la politique forestière et des milieux forestiers face au changement climatique ». Passé à la trappe suite à la dissolution de l’Assemblée nationale, le texte a été redéposé mardi 13 mai 2025 par le député de la 8e circonscription de l'Essonne Béranger Cernon (LFI). Il propose notamment de favoriser la promotion de la sylviculture irrégulière en fixant un objectif de 30 % des forêts françaises gérées en sylviculture irrégulière en 2030, et 70 % en 2050. Le texte propose également d’encadrer les coupes rases en les interdisant au-delà de deux hectares pour les forêts de feuillus ou mélangées, et au-delà de quatre hectares pour les monocultures de résineux.
Il ne se passe pas une semaine sans que des tags fleurissent sur des piles de bois, voire sur des engins forestiers, dénonçant les coupes rases. Celles-ci sont certes spectaculaires. La puissance des abatteuses est telle que le paysage est modifié en quelques jours entraînant incompréhensions et surprises désagréables, notre quotidien visuel étant bouleversé. Et puis, vient assez rapidement une appropriation du nouveau paysage qui peut apporter de bonnes surprises : des vues renaissent nous permettant d’appréhender le relief, de découvrir des horizons oubliés ; des habitats se créent, les coupes rases constituant un refuge pour certains oiseaux nichant au sol ; très vite, la nature reprend ses droits et les buissons prolifèrent.
Loin de moi, le projet de faire l’apologie de ces coupes mais laissez-moi simplement apporter quelques précisions, sans esprit de polémique. Notre forêt résineuse est récente à l’échelle de la forêt même si elle peut paraître à notre échelle humaine bien vieille. Globalement, elle date des années 1960-1970, période où la société paysanne traditionnelle a fortement reculé libérant de vastes espaces. Nos parents, ont été fortement encouragé à planter par les pouvoirs publics sans posséder de véritable culture forestière. L’implantation des essences a été dictée par les agents de l’administration qui, eux aussi, débutaient. Il était presque interdit de planter des douglas au-dessus de 700 mètres, les altitudes supérieures étant alors réservées à l’épicéa. Nous n’avions aucun conseil concernant les sols, la réserve en eau, la roche mère, l’orientation des versants, etc. Aussi, bien des erreurs ont été commises.
Celles -ci se répercutent sur une longue période. Dans bien des stations, nous sommes obligés de changer d’essences, d’autant que le climat se modifie à une vitesse qui nous dépasse. Ce qui faisait la force du pays de l’arbre et de l’eau est en train de perdre ses avantages, notre climat océanique dégradé étant marqué de plus en plus par des périodes de sécheresse d’été fortes condamnant les essences gourmandes en eau comme la famille des épicéas à racines traçantes ou le sapin Grandis. Les problèmes sanitaires deviennent récurrents : les épicéas sont par endroit scolytés, les Grandis et les sitkas dépérissent vers 40 ou 50 ans.
La coupe rase, tant décriée, est bien souvent la seule solution. La régénération naturelle ne peut être tentée que si les portes-graines sont de qualité et bien souvent si elle n’est pas conduite avec d’infinies précautions, elle produira des arbres branchus de faible qualité.
Il nous faut, dans bien des cas, repartir avec des essences nouvelles, chercher et multiplier les essais : cèdres, Nobilis, sapin de Bornmüller, thuya plicata (le red cédar américain si recherché outre atlantique), tsuga, etc. Tout en n’oubliant pas les contraintes du marché qui imposent toujours un minimum de volume pour valoriser ces bois qui seront travaillés et un jour coupés. Là, il nous faudra trier les différents produits et l’unité est le semi-remorque, c’est-à-dire au moins 50 stères du même produit.
En fait nous retombons toujours sur le douglas. Arbre magnifique, à racines pivotantes, capable de chercher l’eau en profondeur, se régénérant dans notre Limousin dont les caractéristiques climatiques et pédologiques ressemblent à celle de sa vaste aire d’origine. Certains craignent la monoculture de douglas. Rassurons-les : elle n’est pas inscrite dans la nature du Millevaches. Bien des stations lui sont interdites car il craint le gel de printemps et les sols hydromorphes. Un peu de variété ne fait pas de mal et nous pouvons conserver dans les stations de bas de pente, riches en eau, les essences traditionnelles. Surtout, nous disposons d’une deuxième essence prometteuse, les mélèzes dont les variétés nous permettent un complément à nos douglas. Mélèzes et douglas sont des arbres que je qualifierais d’arbres écologiques, car leur duramen – le fameux bois rouge – permet de les utiliser sans traitement, ce qui est un énorme avantage dans un monde où la construction bois est une chance pour la fameuse transition écologique. Le douglas peut peut-être, sans rêver de reconstituer la forêt primitive du nord-ouest américain, nous permettre d’arriver à une forêt gérée sans coupe rase comme dans la forêt de Follins (Morvan). Cela suppose des cours supérieurs à ceux pratiqués en Limousin (ceux-ci ont inférieurs à ceux de l’Est de la France ou de l’Allemagne). Là, avec des arbres de qualité et d’un volume de plusieurs m3, nous pourrions pratiquer cette sylviculture arbre par arbre en régénération naturelle. Mais pour cela il nous faut du temps pour changer nos pratiques. Espérons que le climat nous le donnera.
Alors que l’ensemble des efforts et soutiens de l’État devrait servir à la transformation en profondeur de la filière bois et au changement des pratiques forestières aujourd’hui dominantes, c’est exactement l’inverse qui se produit actuellement : les ressources financières et humaines sont mises au service de l’intensification de la production et de l’augmentation des surfaces de bois pour l’industrie. Le volet forestier du plan de relance, négocié par les acteurs de la filière bois avec le ministre de l’Agriculture Julien Denormandie dans la plus stricte opacité durant l’été 2020, s’apparente à une promesse de destruction des jeunes forêts diversifiées, remplacées par des plantations en monoculture de résineux après coupe à blanc sur fonds publics comme le révèle, en mars 2022 l’enquête menée par l’association Canopée dans son « Bilan caché du plan de relance forestier »1.
Le constat réalisé à l’échelle nationale est visible localement sur le territoire de la Montagne limousine, où les forêts de feuillus sont de plus en plus la cible de pratiques sylvicoles intensives. Considérées comme improductives, elles sont coupées à blanc avant d’être remplacées par des plantations de résineux en monoculture. Dernièrement, les coupes de cette nature se sont même accélérées afin de pouvoir bénéficier dans les temps de certaines aides publiques.
À Truffy (commune de Faux-la-Montagne) en 2021 comme à Saint-Setiers il y a quelques mois, des parcelles de feuillus de 4 ha et 3 ha, classées Natura 2000, ont été intégralement rasées. Non seulement ces coupes ne sont pas des cas particuliers isolés mais des pratiques déjà courantes, mais en plus elles risquent de se multiplier dans les prochains temps. Si nous ne réagissons pas, bientôt l’ensemble des surfaces boisées du Plateau seront en réalité des champs d’arbres, et il n’existera plus aucun couvert forestier non planté pour les besoins de l’industrie du bois.
Pourtant les forêts de feuillus du Plateau sont bien souvent celles qui demeurent dans les zones écologiques sensibles. Aulnes et saules de tête de bassin versant, anciennes hêtraies à houx, pré-bois de chênes, sans oublier les vieux linéaires de haies (peu nombreux mais cependant majeurs pour la biodiversité) subsistent encore dans le paysage. C’est également dans ce type d’espaces que se recoupent de multitudes usages : promenade, cueillette, chasse, loisir, récolte de bois, pâturage, voire lieu de vie. Le regard et l’attachement à ces forêts vivantes est riche et partagé par l’ensemble des habitant.es. La filière bois ne peut plus fermer les yeux : coopératives forestières, exploitants, gestionnaires forestiers, bûcherons, tous ont de plus en plus conscience des menaces qui pèsent sur les écosystèmes forestiers. Il n’est plus acceptable de perpétuer des coupes à blanc, en zones classées présentant des intérêts écologiques multiples, sur des communes du PNR Millevaches.
Des solutions alternatives aux coupes à blanc existent, mais elles demeurent encore trop souvent l’exception tandis qu’elles devraient être la norme. Le rôle de Vigiefeuillus est de défendre de bonnes pratiques sylvicoles auprès des propriétaires forestiers de forêts de feuillus.
Une coupe rase de feuillus de 7 ha a déjà été empêchée de cette façon en début d’année, après qu’une discussion se soit ouverte avec les propriétaires, qui ont finalement opté pour un contrat Natura 2000 avec le PNR. Cette expérience de médiation réussie encourage à penser que le conseil auprès des propriétaires peut les convaincre de ne pas effectuer de coupe rase et les faire opter pour une gestion plus respectueuse.
L’objectif premier de cet outil est ainsi d’empêcher les coupes à blanc de forêts de feuillus avant qu’elles n’aient lieu, en établissant une médiation avec les propriétaires et en les aidant à trouver une alternative qui leur convienne. Il n’est pas question de s’opposer à la coupe d’arbres en forêt mais bien de promouvoir une sylviculture respectueuse des milieux et des travailleur.euses du bois, qui serve de socle à une filière bois désirable.
Dans le cas de coupes rases de feuillus qui ont déjà eu lieu, et qui sont particulièrement destructrices (parcelles classées Natura 2000, traversées par un cours d’eau, comprenant des vieux gros bois…), il s’agirait de les dénoncer par la voie légale en portant des recours juridiques qui puissent faire jurisprudence et ainsi rendre légalement plus compliquées les coupes à blanc de feuillus. Sur la coupe à blanc de Saint-Setiers, où nous nous sommes rassemblés le 10 juillet 2022, quatre plaintes ont ainsi été déposées (par le Conservatoire des Espaces Naturels, Sources et rivières du Limousin, Corrèze environnement et un habitant du territoire).
VigieFeuillus est un outil collaboratif à destination des habitant-es de la Montagne Limousine. Le but de cet outil est de créer un réseau d’habitants et habitantes conscientes des enjeux liés à la sauvegarde des forêts de feuillus, qui pourront s’informer des coupes de feuillus récentes, en cours ou à venir. Il suffit d’être témoin de panneaux annonçant un chantier forestier sur la route ou au détour d’un sentier de promenade, ou d’apprendre qu’une coupe va bientôt avoir lieu en discutant avec ses voisin.es. Les sources d’informations sont souvent peu claires et dispersées, il est donc essentiel de développer un maillage territorial pour mener l’enquête et faire de la veille sur les forêts. C’est par la mise en réseau des habitants et habitantes conscientes des enjeux liés à la sauvegarde des forêts de feuillus que des coupes rases de feuillus pourront être évitées au profit de pratiques sylvicoles bénéfiques.
Lorsque vous êtes informé.e qu’une coupe rase de feuillus va avoir lieu, vous pouvez envoyer une « alerte » sur Vigiefeuillus avec : la commune de la parcelle, le numéro cadastral de la parcelle (consulter Géoportail), sa surface approximative, l’âge de la forêt, la présence d’éléments écologiques et enfin s’il s’agit d’une coupe en cours, à venir (et quand) ou déjà réalisée. Vous pouvez aussi noter certains éléments complémentaires à l’alerte, comme par exemple : essences majoritaires des arbres, éléments indiquant l’imminence de la coupe (panneaux, marquage des arbres, machines, etc.), éléments légaux de la coupe (autorisation, déclaration en mairie), photo du panneau de chantier, exploitant et sous-traitants (s’ils sont connus), etc.
En parallèle de Vigiefeuillus, une cartographie des forêts de feuillus par commune a été créée, ce qui permet d’identifier les forêts auxquelles il faudra particulièrement prêter attention, voire prendre les devants en contactant les propriétaires pour leur demander s’ils comptent y réaliser des coupes rases2. De nouvelles journées de présentation de Vigiefeuillus sont en préparation pour la rentrée. Si vous voulez être tenu.e au courant, abonnez-vous à la newsletter du Syndicat de la Montagne Limousine ou bien connectez-vous à Vigiefeuillus sur Wire (voir encadré).